14-10-2010 13:55 - Nouvelles d’ailleurs : Badauds…Rois de la rumeur.

Nouvelles d’ailleurs : Badauds…Rois de la rumeur.

Ah j’adore les rumeurs ! Sans elles, nous ne serions rien, n’est-ce pas ? De nomades, nous sommes passés au statut de badauds certifiés pur halal sans conservateurs ni colorants. C’est déjà un tout, me direz-vous : être un badaud n’est pas moins glorieux et romantique que d’être nomade.

Je concède que les nomades étaient aussi des badauds. Soit. Mais, quand il s’agissait de propager une rumeur l’époque faisait que le commérage prenait son temps : fallait d’abord grimper sur un chameau, ou sur un âne ou, accessoirement, compter sur ses pieds. Ceux qui n’avaient rien de tout cela attendaient sagement l’arrivée du ou des « raconteurs ».

Aujourd’hui, à l’ère redoutable du portable et de la voiture, les badauds vont vite ; très vite. La rumeur n’a même pas le temps d’être peaufinée qu’elle se balade déjà de téléphones en téléphones, passant par internet, revenant dans des bouches avides, téléportée dans l’espace via les satellites, rebalancée sur terre etc. etc.….

Dans ce voyage, la rumeur change : selon qui la raconte, elle se pare de mille couleurs . Car nous n’aimons pas la rumeur brute, celle qui a la tête du péquin lambda qui vient de se lever. Nous aimons la rumeur enjolivée, maquillée, au brushing maintes fois refait. Une rumeur sans rouge à lèvres n’est qu’un embryon de rumeur. Elle ne plaît pas et ne trouve pas preneur.

Et comme dans toutes les affaires de belle et de maquillage, il y a les marieurs, badauds en chef, chargés de la mission très spéciale de trouver des oreilles prêtes à convoler en justes noces. Les marieurs ne chôment pas : l’humain ayant sa part de commérage bien ancrée en lui, les candidats à « il paraît que … on m’a dit que… » , les rumeurs trouvent vite chaussures à leurs pieds.

C’est juste une belle histoire d’amour. Le monde tournant très vite, une rumeur chasse une autre rumeur. C’est ainsi. La vie d’une rumeur est de plus en plus courte. Parfois certaines font de la résistance : elles « meurent » et réapparaissent comme par enchantement : ce sont les rumeurs magiques, accros à la vie. Celle là il faut consulter un marabout « roi de la forêt africaine » pour la marabouter et l’envoyer définitivement au cimetière des rumeurs.

La rumeur des derniers jours est celle concernant l’emprisonnement de l’ex commissaire aux Droits de l’Homme, Mohamed Lemine Ould Dadde. Comme dans les salons, on s’ennuie à mourir et qu’il faut bien justifier les forfaits des 2 ou 3 portables que l’on se trimballe, alors on fait courir la rumeur. Et les rumeurs qui circulent, elles sont costauds mes Z’Enfants. C’est du lourd, du super lourd. Tellement lourd qu’il en faut du monde pour les porter. Que c’est mignon toutes ces bouches et ces oreilles laborieuses qui roulent les rumeurs amoureusement en les transportant de maisons en maisons.

Ces rumeurs, comme toutes leurs consœurs en servitude, débutent par une info brute : Ould Dadde a été arrêté. Et, pffuitt, à peine le temps de digérer l’info que nous voilà en train de courir derrière cette satanée rumeur pressée d’aller divulguer partout la bonne « parole », la « vérité vraie, wallahi je te jure ! ». On entend, au fur et à mesure des salons dans lesquels nous posons nos derrières le temps de 3 verres de thé, la rumeur enfler.

Danse premier salon on entend : « il a volé ! ». Dans le deuxième salon on passe à « il a volé en signant des chèques ». Dans le troisième on nous murmure « il a volé en signant des chèques où il n’y avait que sa seule signature ». Dans le quatrième on passe, d’un air pâmé, à « il a volé en signant des chèques où il n’y avait que sa seule signature ; pour cela il avait écarté ses collaborateurs proches ».

Dans un cinquième, comme les « infos » sentaient un peu le réchauffé, la rumeur se veut plus novatrice et donne à peu près ceci, dans le désordre comme au tiercé « il a volé ; il a écarté ses collaborateurs ; il voulait se marier ; il a acheté au moins 10 maisons ; il élevait des chiots ; il a mangé…il a détourné….il menait grand train de vie…. »
Je suis surprise du manque d’imagination de ces rumeurs. Soit ? Personne ne se soucie de savoir si la rumeur est vraie ou pas. Et si elle était vraie, elle n’intéresserait personne. Si moi je devais lancer une rumeur au sujet de Mohamed Lemine Ould Dadde j’ajouterais, pour faire tendance, plein de choses : il communique avec les extra terrestres ; il parle le mandarin en verlan ; c’est sa faute les coupures d’électricité ; il décide du prix du pain ; il veut épouser toutes les femmes de ce pays ; il s’est tatoué un cœur sur le mollet gauche ; il a un élevage de puces sauteuses ; il mange avec les pieds ; il vole les vieilles dans la rue… Ca, au moins, ce serait de LA rumeur.

Vu que tout le monde s’en fout de la vérité et des faits, ma rumeur pourrait devenir la reine des rumeurs. Ils en ont à foutre quoi les badauds des faits ? Ils s’en tapent le coquillard de savoir que, par exemple, sur les chèques il y avait bien 3 signatures.

Ils s’en moquent de se demander pourquoi Mohamed Lemine Ould Dadde est le seul à avoir été arrêté. Ils se gaussent de savoir que le fameux rapport de l’IGE fourmille d’erreurs de chiffres (apparemment les règles de calculs sont aléatoires). Ils s’en tamponnent tout ce que vous voulez : eux ils veulent du croustillant. Ils veulent du sang et des larmes. Ils veulent des perfidies, des coups bas. Au détriment de tout le reste.

Si les rumeurs étaient le pouls de nos sociétés, je dirais que nous sommes, les Nous Z’Autres, en pleine forme ; que dis-je : nous pétons de santé. Des hommes sont aujourd’hui en prison. Depuis des années pour certains ; sans qu’il y ait eu encore procès (exemple de l’ex directeur de la PROCAPEC). La justice ronronne doucement, aux ordres. Et pendant cette sieste et le silence de ceux qui nous gouvernent, eh bien, on tue le temps : on « rumeure ».

Sur le dos de l’honnêteté. Mais c’est ce qui fait notre charme : à défaut d’être les rois du pétrole, nous sommes les rois de la méchanceté, de la perfidie, des mensonges, de la vindicte, de l’espionnage, des cancans, des racontards.

Un peuple de badauds.

Salut.

Mariem Mint Derwich

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