26-11-2010 22:30 - Indépendances africaines : 50 ans Après, l'Afrique comme Faust
La littérature sur les indépendances africaines est en crue depuis plus d'un an. On devine la perplexité des jeunes qui sont nés après 1960 par tant de gesticulation et de gaspillages alors qu'ils savent combien ont été médiocres les cadeaux déposés dans leurs berceaux par la Fée dont on commémore l'apparition et la misère matérielle et morale dans laquelle les a laissés 50 ans de chienlit.
Les déclarations d'aujourd'hui, empreintes de vénération et de ravissement, sont difficilement crédibles pour des gens dont le lot quotidien est l'aventure à bord de barques de fortune pour traverser l'Atlantique ou de véhicules branlant affrontant les déserts du Ténéré ou du Tibesti, à moins qu'à l'âge de dix - douze ans ils n'obtiennent un visa miraculeux pour devenir joquets attachés sur les dos de chameaux lancés aux galops pour l'amusement grotesque et cruel des nouveaux riches du Golfe.
A la vérité, ces indépendances étaient programmées pour les résultats auxquels elles ont abouti. Une loi de nécessité historique voulait que des indépendances formelles, octroyées par le colonisateur, à sa convenance, conduisent à un fiasco pour leurs peuples et ce fiasco, ajoutons-le, n'est pas encore parvenu à son terme ultime, à son stade le plus dévastateur, même si tout montre qu'il a dépassé la phase sourde d'incubation.
La décision elle-même, la cascade d'indépendances, a de quoi étonner. Des colonies qu'on avait conquises laborieusement, à prix d'or, avec des sacrifices énormes, en laissant sur le terrain des milliers de morts et la dévastation de territoires entiers, sont lâchées tout à coup, presque toutes, c'est inexplicable, à priori.
La réalité est que ces indépendances n'ont pas été accordées parce qu'on a découvert l'injustice de la colonisation ou parce que le bonheur des peuples de couleurs était devenu subitement une préoccupation morale des puissances coloniales.
Après la défaite française de Dieu Bien Phu, en 1954, le slogan des milieux colonialistes français fut : "Lâchons l'Asie, gardons l'Afrique".
Mais comment garder l'Afrique dans un monde où les puissances coloniales traditionnelles ont été affaiblies et déclassées depuis longtemps, et où le vaste Mouvement de Libération Nationale des peuples colonisés était à l'œuvre partout, avec le soutien déclaré du redoutable camp socialiste de l'époque ? Il faut justement accorder l'indépendance dans des formes maîtrisées et aux conditions du colonisateur. On se mit à travailler sur les formes les plus convenables pour le colonisateur et on aboutit, comme première étape, à ce qu'on a appelé la Loi-cadre, c'est-à -dire un demi self-government où il y aurait pour chaque colonie un gouvernement local présidé par le gouverneur français du Territoire concerné et ayant un vice-président autochtone. Cette formule fut appliquée au milieu de l'année 1957.
Si les peuples africains ont été vaincus, pas militairement seulement, mais ___ ce qui est plus grave ___ moralement au début du siècle dernier et à la fin du précédent, la prégnance de l'aspiration à la liberté est restée au fond du cœur des hommes. Lat Dior tué, Rabah tué, Samory Touré capturé, Behanzin capturé, Alpha Yahya capturé, le moronaba Wobgho destitué, et tant d'autres, il y eut une longue période d'abattement et l'aspiration à la liberté reprit quelques décennies après, sous de nouvelles couleurs, modernes, cette fois-ci, avec la création des partis et l'éveil des consciences politiques.
L'expérience du RDA
Le plus significatif de ces mouvements fut sans doute le Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.) qui considérait l'Afrique sous domination française comme un ensemble unique et s'organisa sur cette base géographique et humaine.
Bien que l'essentiel de ses fondateurs et de ses dirigeants appartienne à l'Afrique de l'Ouest, il eut des sections en Afrique Equatoriale : au Cameroun, au Tchad, au Congo, en particulier.
Le RDA était un mouvement progressiste, opposé au colonialisme et visant l'unité de l'Afrique. Il perdit trop tôt l'un de ses dirigeants les plus sincères, Mamadou Konaté, et cette perte se ressentit sur la suite des évènements et l'évolution du mouvement d'une manière fatale, laissant la voie libre à Félix Houphouët-Boigny à la tête du RDA, surtout après sa trahison de 1951. La section R.D.A. de Côte d'Ivoire avait fait face en 1950 à une terrible répression. Au lieu de raffermir son leader dans sa lutte et dans ses convictions anti-colonialistes, Houphouët-Boigny tira la conclusion contraire. Il renonça de fait à l'idéal du RDA, tout en présentant sa volte-face comme une politique d'étape, un "repli tactique". Il commença par démissionner du groupe parlementaire communiste à l'Assemblée nationale française et s'inscrire au groupe UDSR de François Mitterrand, lequel était alors Ministre de la France d'Outre-Mer. Pour se protéger, il faut se mettre sous la protection du sorcier, dit un proverbe africain.
Ainsi adoubé, il fut chaleureusement accueilli dans le cercle étroit des dirigeants colonialistes. Mieux encore que Senghor. Houphouët-Boigny avait la témérité et une épaisseur de personnalité suffisante pour défendre ouvertement les positions colonialistes. Senghor avançait cagoulé. Il faut avouer qu'Houphouët-Boigny, malgré cette perdition, est resté un Africain, un noir dans l'âme, avec toute sa culture traditionnelle et de terroir. Senghor était un déraciné, une espèce de petit blanc, si l'on peut dire, parlant de ses congénères, appréciant l'originalité de l'Afrique et l'exotisme de son pays natal comme en auraient parlé un citoyen de son pays d'adoption, un ethnologue froid et détaché, un touriste de longue durée, un missionnaire au sens de l'Eglise. Du reste parmi les présidents installés par la France en 1960, c'est Senghor qui aurait dû être appelé abbé et non Fulbert Youlou.
Les nouvelles crypto-options et la prétendue position tactique du président du RDA ébranlèrent durement le Parti. Certaines sections, en désaccord total, prirent le large et poursuivirent leur chemin en solo sur la ligne originelle radicale, comme la section du Niger, dirigée par Djibo Bakary qui créa le Parti Sawaba et la section du Cameroun, sous la direction de Ruben Um Nyobé et Félix Moumié, tous deux finalement assassinés, successivement, par les colons, ainsi que plus tard, leur successeur E. Ouandié, fusillé en 1970 par le Régime Ahidjo.
L'appareil central du RDA, lui-même fut secoué par le revirement à droite du Président du Parti. C'est ainsi que le secrétaire Général du Parti, Gabriel d'Arboussier, prit la tête de la fronde, engageant avec Houphouët-Boigny une violente polémique.
Gabriel d'Arboussier, métis, fils d'un ancien Gouverneur français et d'une descendante d'El Hadj Omar, était un militant passionné et un brillant orateur. Le duel était inégal et Houphouët-Boigny, jouissant désormais du soutien entier de l'Administration coloniale et cachant ses véritables convictions au sein du Parti, devait nécessairement l'emporter. D'Arboussier se retira finalement du poste de Secrétaire Général.
Houphouët-Boigny fit pratiquement partie de tous les gouvernements français depuis le milieu des années 1950 jusqu'en 1959, lorsque l'Autonomie interne l'obligea à rejoindre son pays.
Le RDA, lui, resta dans l'ambiguïté. Ses options fondamentales anti-colonialistes et indépendantistes ne furent pas remises en cause, mais dans la réalité son Président fait partie du camp adverse, au cœur même de la bête.
La Loi-cadre de 1957, n'apporta pas d'éclaircissement et le 3e Congrès du Parti, tenu à Bamako en Septembre 1957, pas davantage. Le rapport moral du Président fut en fait rejeté par la majorité : le section de Haute-Volta (actuel Burkina Faso) menée par le bouillant et infatigable anti-colonialiste Ouezzin Coulibaly, la section de Guinée conduite par Sékou Touré, la section du Soudan (actuel Mali) menée par Modibo Keïta, la section du Dahomey (actuel Bénin) menée par Justin Ahomaddegbé, la section du Sénégal, moins importante que les précédentes, et le Secrétaire Général du Parti, Gabirle d'Arboussier, qui s'était réconcilié entre temps avec la direction du Parti.
Le désaccord portait sur des questions essentielles : d'une part, la Loi-cadre était-elle un aboutissement satisfaisant, ou devait-on aller au-delà vers cet objectif magique d'Indépendance, atteint par le Maroc et la Tunisie, en 1956 et, en cette même année 1957, par un pays noir : le Ghana ; d'autre part, accepterait-on la balkanisation introduite par le nouveau système ou devait-on au contraire, dans une perspective d'unité et de rassemblement, ériger les anciens regroupements, AOF et AEF, en Etats ou Fédérations ?
Le Congrès frôla l'éclatement, mais Sékou Touré, Modibo Keïta, Ouezzin Coulibaly et d'Arboussier, se faisant encore des illusions __ ils se repentirent depuis __ de récupération d'Houphouët-Boigny, préférèrent envelopper encore leur pensée intime et refusèrent systématiquement le divorce, encensant "le Président du Pari et la section-mère de Côte d'Ivoire". "Il faut louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, afin de les engager à les acquérir ", dit Voltaire.
Le Référendum du Oui et du Non
Au milieu de l'année 1958, le pouvoir allait changer de mains en France et ce changement allait apporter de nouveaux développements, avec le retour aux affaires du Général De Gaulle.
La décision d'accorder certaines compétences à des pouvoirs locaux africains n'était pas une question d'une opinion française particulière ou d'un parti, c'était une option mûrement réfléchie pour des raisons supérieures françaises. De Gaulle se considérant, à juste titre, le garant de l'intérêt national français n'avait pas à y revenir, bien au contraire, il estimait nécessaire de l'approfondir et de l'élargir, là où ses prédécesseurs ont péché par manque d'audace ou de vision prospective. Etant donné sa dimension et son originalité, il lui imprima son cachet personnel et décida d'accorder l'autonomie interne aux Territoires africains sous domination française, dans le cadre d'une Communauté franco-africaine dont il serait président. Ce système serait mis en place à l'issue d'un référendum, diligenté le 28 septembre 1958, dès la fin de l'année en cours. De gaulle voulait concrétiser toutes ses réformes, en Métropole et dans l'empire colonial, tambour battant et au pas de charge, avant que "l'affaire algérienne" ne prenne d'autres proportions ou que la rébellion armée camerounaise, en pays Bamiléké, ne fasse tache d'huile en Afrique Noire.
Les territoires qui voteraient Non au référendum prendraient immédiatement leur Indépendance et la France cesserait toutes relations avec eux, puisque, en clair, il n'y a plus place pour la domination et le paternalisme.
C'est ainsi que, pratiquement, le Général De Gaulle a présenté les choses dans toutes les capitales des colonies dans des meetings publics, pour faire pression sur les dirigeants africains non expérimentés dans la gestion d'Etats indépendants et les terroriser devant l'ampleur de la tâche, pour les contraindre à moins d'appétit d'indépendance et à voter Oui pour la France.
Le Congrès du RDA de Ouagadougou en 1958, à la veille du fameux référendum du Oui et du Non, ne pourra pas donner de consigne de vote, sur une question si vitale : l'Indépendance ou le maintien dans le giron colonial. C'était la fin d'un projet.
Le vice-président du Gouvernement guinéen, Sékou Touré, opte ouvertement pour l'Indépendance et prône le Non. A la veille du référendum, lors de la visite du Général De Gaulle, il déclare à la tribune du meeting officiel, cette célèbre phrase, demeurée historique : "Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage", reprenant à son compte l'esprit de Lat-Dior, Damel du Cayor, un preux qui aimait à répéter : "je veux vivre libre et digne".
Le Non l'emporta à une écrasante majorité. Ce fut un véritable tonnerre dans toute l'Afrique.
Djibo Bakary, vice-président du Gouvernement nigérien, qui, lui aussi, avait gagné les législatives (territoriales), en 1957, dans son pays avait prôné le Non, mais il avait joué maladroitement, en se dévoilant trop tôt, et les autorités coloniales ont eu le temps de le contrecarrer et ont bourré les urnes. Il fut simplement démis et remplacé par Hamani Diori.
Au Sénégal, pratiquement tous les dirigeants, et le gouvernement le premier, s'étaient mis d'accord sur le mot d'ordre d'Indépendance immédiate et pour prêcher le Non au référendum. Mais qui accepterait de dire à Dakar, à la face du Général De Gaulle, comme Sékou Touré en Guinée, que le Sénégal veut l'Indépendance immédiate ? Les principaux dirigeants avaient argué d'engagements à Paris pour s'absenter. Seul le jeune Ministre de l'Intérieur du Sénégal, Me Waldiodio N'Diaye __oncle de l'actuel Premier Ministre du Sénégal__ connu pour son courage et la force de sa personnalité se porta volontaire. Depuis lors, Senghor n''avait cessé de demander au chef de Gouvernement Mamadou Dia la tête de Waldiodio N'Diaye, en vain, jusqu'au jour où ils furent jetés tous les deux en prison avec leurs autres amis.
Dans la réalité, Mamadou Dia avait été déstabilisé à la veille du référendum par une confidence __ mais il aurait dû la deviner ___ que lui avait faite Senghor : il avait pris des engagements auprès du Gouvernement français de voter Oui. Mamadou Dia était dans l'embarras le plus complet, tiraillé entre son amitié avec Senghor et ses convictions, de telle sorte que le Non ne put être franchement prêché. L'Administration coloniale profita de cette indécision pour bourrer les urnes. Pourtant, toute la classe politique sénégalaise était pour le Non, y compris le PRA (Parti du Regroupement Africain), fondé à la hâte par Senghor en 1958, en perspective des autonomies internes. Le rapport moral de Senghor fut rejeté par le Congrès tenu à Cotonou et le PRA se révéla encore plus extrémiste que le RDA.
En Haute Volta (actuel Burkina Faso), Ouezzin Coulibaly mort, Maurice Yaméogo, qui hérita du poste de vice-président du Gouvernement, n'avait pas l'étoffe pour aller au fond dans l'esprit authentique RDA et prôner l'Indépendance.
Et dans tout ça, où était la Mauritanie ? La Mauritanie était marginale, marginalisée par le statut particulier qui était le sien, pendant des années, celui de Territoire militaire où règnent les officiers des G.N. (Groupements Miliaires Nomades).
Après sa résistance glorieuse, qui dura de 1900 à 1934, elle a connu cette période d'abattement, de demi-sommeil, qui suit généralement les défaites totales. Si les voix des muezzins appelant à la prière, si les chants nocturnes à l'orée des campements et dans les faubourgs des citées séculaires assoupies ont continué à être entendus, tout cela avait changé, un état d'amertume et de crainte proche du deuil avait enlevé aux choses leur plénitude et leur charme et couvert les vastes étendues du désert d'on ne sait quelle chape de tristesse, de démoralisation et de stérilité.
Une fibre intérieure a cassé ou une source de sève nourricière a tari et il y eut ce phénomène inattendu : lorsqu'on a arraché aux guerriers leurs armes, ce sont les hommes du savoir et les érudits qui ont repris le flambeau, qui ont continué la Résistance, une autre forme de résistance, morale, intellectuelle, basée sur le boycott et le refus de contact, de participation. Gharry disait que voir les Européens ou être vu par eux enlève à l'homme sa clarté.
Beaucoup ont choisi l'exil et se sont jetés sur les routes menant à l'Orient, à la recherche de terres non souillées.
L'exil des Ghodf et des Ahel Mayaba est célèbre, mais ce sont seulement les plus connus. Beaucoup d'autres sont partis dans l'anonymat ou la discrétion, de peur d'être interceptés.
Les pages fameuses et éclatantes de la Résistance, où se résument la fierté et la valeur d'un peuple, ont été systématiquement ignorées par les régimes successifs pendant 48 ans. C'est tout à l'honneur du président Mohamed Ould Abdel Aziz d'avoir levé l'interdit tacite qui les frappait et d'avoir réhabilité moralement les braves immortels dans leur dignité de héros.
Dans le fil de l'histoire cohérente ou intelligente, il y a un vide d'une génération après 1934.
D'ailleurs, entre temps, le nom de l'entité et des hommes qui vivent sur cette terre a changé __ à leur insu __ et c'est une autre source de perte de repères. Lorsque le torrent irréversible du Mouvement de Libération Nationale des années 1950, qui a balayé la terre entière, a secoué leur torpeur, ce fut comme une résurrection. Ce qui avait commencé à se dire et à se faire contre la colonisation ne présentait pas de jonction avec l'avant 1934. La filiation n'a pas été établie, de telle sorte que les constructions et les échafaudages conceptuels n'ont pas de base ou souffrent de déséquilibres qui les empêchent d'être pertinents ou durables.
Malgré l'absence de théorisation, malgré l'isolement politique, le retard dans le Mouvement de Libération Nationale, de l'absence de structures politiques modernes, de leur ignorance supposée, les mauritaniens se passèrent aux quatre coins du pays, de bouche à oreille, les vers du vieux Ahmed Salem Ould Bouboutt, définissant cette indépendance nouvelle : "le colonialisme dans la peau de l'Indépendance". Comme quoi, ils n'étaient pas dupes.
Les premiers balbutiements anti-colonialistes et de prise de conscience ont été l'œuvre de l'Association de la Jeunesse Mauritanienne (A.J.M.). mais, ses dirigeants étaient trop jeunes et trop peu expérimentés. Seul Bouyagui O. Abidine avait une expérience politique et une vision anti-colonialiste claire, acquises dans le sillage de l'ancien leader du RDA, Mamadou Konaté.
Bouyagui avait été exilé par le régime colonial dès les années 1946 au Mali et au Niger. Ce n'est qu'après la Loi-cadre qu'il a pu revenir et nouer des contacts. C'est à cette occasion qu'il a fondé avec les dirigeants de l'A.J.M. le parti de la Nahda, en 1958. Mais c'était trop tard. Les jeux étaient faits. Le système néocolonial était déjà solidement mis en place, avec son personnel, fortement encadré par les officiers des G.N. et les administrateurs coloniaux. Les dirigeants placés aux premières loges étaient complètement absents dans le mouvement anti-colonialiste et étaient acquis aux thèses du colonialisme, quand ils n'étaient pas ses créatures pures et simples.
Le Général De Gaulle est allé au fond de la logique : si on veut garder l'Afrique, il faut donner des formes et des apparences d'autonomie. Dans son esprit et dans son projet, l'autonomie serait suivie des indépendances.
Au lieu de nommer des gouverneurs français, on placerait à la tête des Territoires, promus Républiques : Philibert Tsiranna, Léon M'Ba, l'abbé Fulbert Youlou, François Tombalbaye, David Dako, Hubert Maga, Maurice Yaméogo, Félix Houphouët-Boigny, Ahmadou Ahidjo, Hamani Diori. Si le Mali est perdu, après la Guinée, ça sera la part du feu. Le Sénégal à aucun prix. Le Togo, qui n'est pas très sûr, avec le leadership envahissant de Sylvanius Olympio que n'arrive pas à juguler Nicolas Gruitsky, aura sa leçon le moment venu.
L'essentiel serait ainsi maintenu et J. Foccart, Secrétaire Général de l'Elysée, veillera, avec une règle à la main pour taper sur les doigts des disraits.
C'est sur cet arrière-fond que sont distribuées les indépendances. Le classement, dans le temps, n'est pas de pur hasard, il répondait encore à quelques préoccupations politiques. Le Cameroun, le seul pays au Sud du Sahara à avoir pris les armes, fut le premier à bénéficier de cette indépendance, le 1er janvier 1960.
Les tentatives de parachèvement de l'Indépendance
Lorsque les lampions des festivités se sont éteints, certains dirigeants nationalistes et progressistes ont compris qu'ils avaient raté l'occasion de voter Non en 1958 et se sont mis à réparer les dégâts, en tentant de donner un contenu à ces spectres d'Indépendance. Certains ouvertement et avec audace, comme Modibo Keïta, au Mali, dans un contexte et dans des circonstances extrêmement défavorables. Il opta pour le socialisme et l'anti-impérialisme et s'appuya sur le camp socialiste, tout en étant assiégé, comme Sékou Touré en Guinée, par des régimes hostiles, manipulés par la France. Mamadou Dia, Président du Conseil du Gouvernement du Sénégal, dans des conditions encore plus défavorables __ il avait Senghor comme Président de la République __ tenta de donner à l'Indépendance un contenu sur le plan économique et social et même culturel. On ne perd pas de vue qu'une opinion mauritanienne a horreur du nom de Mamadou Dia, considérant par une espèce d'association d'idées qu'il est partie prenante dans les problèmes de la Mauritanie, dès 1960. C'est un point de vue qui n'est pas crédible et de toute façon, ici, on parle de l'Afrique et de la Mauritanie incidemment seulement. Or, Mamadou Dia est un grand nationaliste africain qui a été martyrisé par le colonialisme.
De plus, dans la vie politique et la vie tout court, tout ne peut se ramener toujours à des considérations domestiques ou ethniques. Il y a d'autres horizons, d'autres sphères d'intérêt, d'appartenance et de solidarité plus vastes et parfois tout aussi attachants qui ne gomment pas nécessairement les autres, mais les évoquent à propos et non pas à tout propos.
Quoiqu'il en soit, Mamadou Dia, lorsqu'il était chef du Gouvernement, avait pris la décision d'introduire l'enseignement de la langue arabe dans les écoles du Sénégal, ce qui dénotait d'une profonde compréhension du passé et d'une tout aussi grande perspicacité de vision de l'avenir. Si cette décision n'avait pas été révoquée par Senghor, ç'aurait été un pont solide pour l'harmonie et la compréhension entre la Mauritanie et le Sénégal.
Avant la colonisation, l'arabe était la langue écrite et officielle du Sénégal et pratiquement de toute l'Afrique de l'Ouest, en tout cas dans le monde mandingue, sans parler des mondes Peulh et Haoussa. Les accords signés par Lat-Dior, par le roi des Mossi même, le Moro Naba, par Samory Touré et tous les rois de l'Afrique de l'Ouest avec les français étaient établis en arabe et en français.
Bien plus, lorsque Bakar O. Soueïd'Ahmed avait écrit une lettre à El Hadji Omar commençant par : "De la part de l'Emir des Arabes à l'Emir des Non arabes" (Ajam), El Hadj Omar protesta vigoureusement dans sa réponse, revendiquant l'arabité. Sans doute ce concept et les conceptions politiques au milieu du 19è siècle devaient être autre chose que ce qu'ils sont maintenant.
Toujours est-il que Mamadou Dia, qui est un homme d'une grande hauteur d'esprit, n'avait pas perdu de vue cette donnée culturelle profonde du patrimoine séculaire du Sénégal, au moment où il tentait de donner un contenu réel à l'indépendance octroyée. Ce choix __sans doute pas le seul__ l'a désigné comme cible à abattre aux yeux du colonialisme et de Senghor.
Sans doute, le fait, notoire, que la communauté à laquelle il appartient, trop orgueilleuse et trop pétrie par sa culture musulmane de plus de 1.000 ans, ne s'est jamais laissé modeler par les missionnaires de l'Eglise chrétienne, a constitué un arrière-fond toujours présent à l'esprit.
Mamadou Dia, dans l'intérêt des populations sénégalaises, s'est attaqué aussi à certains intérêts économiques français.
Senghor et les parachutistes français ont eu raison de lui.
Mais la plus admirable tentative de refaire une vraie indépendance en Afrique, après 1960, fut sans conteste la Révolution populaire des Trois Glorieuses du Congo-Brazaville, en 1963, qui avait mis fin au régime de l'abbé F. Youlou. Cette révolution avait pris de court les autorités coloniales qui avaient reculé devant un bain de sang qui aurait pu être sans précédent.
Il semble qu'une marmite révolutionnaire mijotait depuis longtemps, au cœur du monde bantou, dans le bassin du fleuve Congo __ce nombril de l'Afrique __ à en juger par la maturité des dirigeants de la révolution et la profondeur de leurs options, sans doute depuis 1946, lorsque Félix Tchikaya avait fondé une section du RDA.
La révolution congolaise fut une vraie révolution dans ses premières années, en ce sens qu'elle n'avait pas connu, comme en Guinée et au mali, la pensée unique. Elle continua pendant des années à avoir des dynamiques plurielles, à accepter le jeu dialectique des forces progressistes dans leur diversité. Le Président Massemba-Debat, un homme d'une rare honnêteté et d'un dévouement exemplaire à la cause de son peuple, était d'une modestie et d'une simplicité propres à vous pousser, malgré vous, à lui dire oui pour le contraire de votre opinion. Il ne voulait rien imposer, croyait aux vertus du dialogue et se pliait volontiers, sans complexe, à la loi de la majorité. Anti-colonialiste convaincu, il croyait aux vertus du socialisme bantou.
En opposition à lui, il y avait les jeunes : Ange Diawara, Ernest N'Dala et Noumanzalay, adeptes du socialisme scientifique le plus poussé. Entre les deux, il y avait une large palette comprenant, entre autres, le comité militaire du Parti, avec Marien N'Gouabi pour porte-flambeau et les groupes Lissouba, Lopez et autres.
Cette expérience originale, qui eut ses réussites économiques et sociales, se termina par la formalisation de la révolution, avec l'éviction de Massemba-Debat et l'accession au pouvoir de Marien N'Gouabi. L'aile gauche du pouvoir fut à son tour éliminée. Le processus classique de coagulation des révolutions qui se figent conduisit le Congo à l'impasse, la Révolution ayant cessé d'être productive en termes d'idées, d'espoir et de rayonnement.
C'est exactement le même processus qui s'est déployé en Syrie à la même époque et plus tard en Irak.
La Révolution congolaise doit avoir, à ses débuts, capté un rayon de lumière de cet astre lumineux qui a traversé trop fugacement le ciel africain : Patrice Lumumba qui hanté les esprits des jeunes d'alors, comme nous, qui croyions à l'Indépendance et à l'Unité de l'Afrique, avant d'être démoralisés et de d'en détourner définitivement.
Le Supplice de Procuste
Dès le milieu des années 1960, le néocolonialisme est passé à l'offensive, mettant sur orbite Mobutu, destituant Kwamé N'Krumah, organisant périodiquement des conspirations ou des tentatives d'invasion de la Guinée par des mercenaires étrangers. Sékou Touré, s'il fut indéracinable, en fut traumatisé et, ne sachant plus où était l'ennemi intérieur manipulé, s'en prit à ses collaborateurs et, finalement, à une partie de son peuple.
Le sabotage minutieux de la monnaie et de l'économie maliennes a conduit l'expérience à la nécrose et à la perte de vitalité.
L'un des objectifs primordiaux du néocolonialisme est qu'il n'y ait pas de modèle attractif, d'exemple à suivre, que l'horizon soit bouché, l'espoir mis seulement dans le suivisme, l'aplatissement et la négation de soi.
Même le Nigeria, par sa simple taille et l'exemple de coexistence de grandes nationalités, dérangeait et devait être dynamité et finalement tétanisé. Malheureusement certains groupes Ibo se prêtèrent au jeu des colons et il y eut en 1965 ces épouvantables assassinats collectifs où périrent les principaux dirigeants du Nord et notamment le Sultan El Hadj Sir Ahmadou Bello, Sardona de Sokoto et le Premier Ministre fédéral El Hadj Sir Aboubacar Tafawa Baléwa. Il y eut une violente réaction contre les Ibo et les pogroms, dans les deux sens, devinrent depuis une tradition périodique entre Musulmans et Chrétiens. Les Yoruba, connus pour leur retenue et leur légendaire profondeur, se tinrent souvent en marge de ces vendettas atroces.
Dès cette époque, l'Indépendance et l'Unité étaient devenues aux yeux de beaucoup, des illusions. Elles ont perdu tout le charme de leur jeunesse et la pureté de leur origine progressiste après être devenues de simples psalmodies hypocrites répétées par des chefs d'Etats aux ordres de Jacques Foccart.
Les espérances cessèrent. On ne parle plus que de la faim, de la misère, de la maladie et de l'ignorance. Nulle part, le moindre sursaut ne venait rompre ce chapelet quotidien d'injures, d'humiliations et d'imprécations de la presse et des officiels du camp colonial.
Il y eut certes, en 1974, en dehors de la zone de domination française, cette révolution éthiopienne hérétique qui préoccupa beaucoup les Occidentaux. Mais ses excès, ses errements et son manque de vision panafricaine l'ont pénalisée. Elle a rapidement déjanté. Elle n'a pu servir de modèle, mais l'histoire retiendra qu'elle a tiré des griffes d'un régime des plus arriérés de la Terre un peuple reclus dans le Moyen-âge le plus monstrueux. Et si l'on veut être objectif et se remémorer les circonstances de cette insurrection armée, on lui accordera l'atténuation de ses crimes. Lisez seulement : en janvier 1974, le général Abébé, chef des armées, en tournée d'inspection se rendit dans les casernes de Gode, dans le fond pays. Le lendemain, le Palais impérial de Haïlé Sélassié recevait un rapport incroyable : le général a été arrêté par les soldats, qui l'obligent à manger leur ordinaire. La nourriture est dans un état de putréfaction si avancé que certains craignent que le général ne tombe malade et meure. L'Empereur dépêche une unité aéroportée de sa garde, qui libère le général et le transporte à l'hôpital… [c'était cela les protégés de l'Occident humaniste.
Dans la sphère économique, le néocolonialisme avait mis en place deux systèmes, l'un de combat et l'autre d'exploitation. Les pays qui avaient pris en main leur destin et qui ne pliaient le genou devant personne, comme le Ghana, la Guinée et le Mali, étaient soumis à l'embargo et au boycott, ceux, les plus nombreux, qui avaient gardé les fers aux chevilles, en dépit d'une indépendance de façade, avec un Président, un drapeau, un hymne national, étaient soumis à l'exploitation classique et au pillage, sans contre-partie, de leurs ressources. C'est ce qu'on appelle le supplice de Procuste, le personnage fabuleux de la mythologie grecque.
Procuste rôdait sur les routes menant à Mégare. Il soumettait les voyageurs à un supplice atroce. Il installait ses victimes sur deux lits de dimensions différentes : un grand et un petit. Les grands sur les petits lits et les petits sur les grands lits. Il tirait les membres des petits pour s'ajuster aux grands lits et coupait les bouts des membres des grands qui dépassaient les petits lits.
Quant tout le monde fut ruiné, et qu'on s'est débarrassé des régimes insoumis, on plaça l'ensemble sous la tutelle impitoyable des institutions tristement célèbres de Brettons Woods, Fonds Monétaire International et Banque Mondiale, pour achever la tâche : organiser systématiquement la paupérisation des populations et réduire l'Etat à l'état de loque, en lui enlevant ses derniers attributs.
C'est ce havre où semblent avoir abouti les Indépendances africaines de 1960. Toutes les issues permettant de créer les conditions ou les possibilités d'une indépendance réelle ou toute forme d'union entre deux, trois Etats ou plus, qui dépasse le caractère formel, qui aille vers une unité organique, une union économique ou monétaire autonome, une mise en commun des potentialités et des moyens en vue d'un réel projet politique ou un Etat viable, toutes ces voies ont été bloquées.
Il n'est pas étonnant dans ces conditions que, 50 ans après, l'Afrique soit installée dans la précarité, la précarité comme présent et comme perspective de vie et qu'elle soit semblable au Faust de Goethe, qui, à la fin, voir venir à lui quatre vieilles femmes en gris. Elles avaient pour noms : Pauvreté, Dette, Détresse et Souci.
Par Mohamed Yehdih O. Breideleil
