28-03-2012 15:26 - Quand Al Jazeera découvre l’éthique et la déontologie !
La chaîne de télévision qatarie Al Jazeera, première chaîne d’information du monde arabe, rompt avec son traditionnel «droit à l’information» et ses innombrables «exclusifs». Destinataire des vidéos des tueries de Toulouse, la chaîne qatarie décide, à la surprise générale, de ne pas diffuser les images des meurtres commis par le Français Mohamed Merah.
Une surprise qui ne trouve pas son origine dans la censure d’images atroces. Une décision qui pourrait être louable en soi, mais ses motivations laissent, toutefois, perplexes tous les adeptes de cette chaîne.Al Jazeera, une chaîne arabe destinée à un public arabe, qui n’a jamais hésité à diffuser des images atroces, insoutenables, sans le moindre scrupule et sans le moindre égard, se défend aujourd’hui de pratiquer un journalisme sensationnel.
«Nous ne sommes pas une chaîne à la quête du sensationnel. On ne cherche pas à diffuser des images sans mesurer les risques et les conséquences», a déclaré Zied Tarrouche, le chef du bureau de Paris, aux médias français.
Dans un bref communiqué publié sur le site Internet de la chaîne, Al Jazeera justifie sa décision par «des raisons d’éthique» ! «Conformément à son code d’éthique et compte tenu du fait que les vidéos n’ajoutent aucune information qui n’est pas déjà du domaine public, Al Jazeera ne diffusera pas leurs contenus», a expliqué dans un communiqué un porte-parole de la chaîne.
Curieusement, Al Jazeera, qui a diffusé les images des corps des enfants déchiquetés de Ghaza, ceux d’otages de terroristes égorgés, les attentats contre des appelés algériens dans le maquis, l’exécution de Saddam Hussein, Ben Laden jeté à la mer et Kadhafi lynché puis exposé comme une bête pendant des jours et des jours sur un matelas crasseux à même le sol, découvre, aujourd’hui, que certaines images touchaient «au respect des morts».
L’annonce de l’existence de ces enregistrements au niveau d’Al Jazeera et son intention de les diffuser avait suscité le tollé de la classe politique française. A gauche comme à droite, ils ont été unanimes.
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel français a été saisi pour qu’aucune chaîne française ne diffuse les images des assassinats. Le président français, Nicolas Sarkozy, avait demandé à la chaîne qatarie et aux chaînes françaises de ne pas diffuser les vidéos des sept meurtres commis entre le 11 et le 19 mars à Toulouse et à Montauban dans le sud-ouest de la France.
«Je demande aux responsables de toutes les chaînes de ne les diffuser sous aucun prétexte, par respect pour les victimes et par respect pour la République», a déclaré Nicolas Sarkozy au cours d’une allocution devant des policiers et des magistrats, évoquant des «images ignobles».Le candidat socialiste à la présidentielle, François Hollande, a également adressé, hier, une mise en garde appuyée à Al Jazeera, qui «compromettrait sa présence» en France si elle diffusait la vidéo.
L’avocat de la famille de Jonathan Sandler, professeur dans une école juive, tué avec ses deux fils de 4 et 5 ans par Mohamed Merah, a aussi demandé aux médias de ne pas diffuser ces images pour «respecter sa douleur et son deuil», envisageant de mettre en œuvre «les moyens judiciaires possibles pour empêcher toute diffusion».«Déontologiquement parlant, on a vu qu’il n’y a pas d’info, que cela touchait au respect des morts, des victimes. C’est tout», a déclaré à l’AFP le chef du bureau de Paris d’Al Jazeera.
Une déclaration qui n’aurait suscité aucune surprise si la chaîne n’avait pas habitué ses téléspectateurs à la diffusion d’images insoutenables et qui ont, faut-il le préciser, contribué à la renommée de la chaîne. Subito presto, et au besoin d’une campagne présidentielle française, la chaîne qatarie se remémore l’existence d’un code de l’éthique qui interdirait la diffusion de ce genre d’images.
Subito presto, et peut-être aussi à cause des pressions d’un lobby juif très puissant, Al Jazeera ne diffusera pas les images qui ne rapportaient «aucune info» et qui «touchaient au respect des morts et des victimes». Ainsi, les téléspectateurs arabes sont avertis. Les proches des victimes et leurs parents ne sont pas égaux. Certains ont droit à plus d’égards que d’autres.
Certains parviennent même à faire renoncer Al Jazeera à ses «exclusifs» et ses «considérations médiatiques». Ils ont fait rappeler l’existence d’un code de l’éthique et de la déontologie à une chaîne qui a été à la limite de la jubilation devant les malheurs de beaucoup de peuples arabes. Al Jazeera apprend, surtout, à ses millions de téléspectateurs arabes que l’éthique et la déontologie sont toujours à géométrie variable.
Par Ghada Hamrouche
