17-05-2012 20:17 - Dernières législatives algériennes : des leçons pour Tawassoul.

Dernières législatives algériennes : des leçons pour Tawassoul.

Le revers que vient d’essuyer les islamistes algériens aux dernières législatives doit normalement pousser mes compatriotes mauritaniens du parti Tawassoul à réfléchir sérieusement. Il s’agit d’un résultat auquel ils ne s’attendaient, parait-il, nullement.

Et sans doute, ils ne devraient pas être les seuls à être pris de court. En Algérie, comme en Mauritanie, les mouvements politiques qui se réclament de l’islamisme espéraient, en effet, des résultats comparables ou meilleurs à ceux réalisés par leurs confrères en Egypte, en Tunisie et au Maroc.

Ils pensaient, comme plusieurs autres observateurs, que la victoire des islamistes aux élections est devenue aujourd’hui la tendance générale absolue, oubliant que les mouvements d’opinion sont toujours réversibles. Sans quoi, les élections n’auraient pas d’intérêt et la démocratie pas de sens !

Pour ma part, ces résultats ne me surprennent pas outre mesure, mais je comprends et partage les soucis et les peines de ceux que cela afflige. J’espère qu’ils auront, tous, la dignité et la clairvoyance requises pour trouver les bons choix stratégiques à prendre, en ces moments difficiles pour eux : moments de surprise, de déception, de crainte de l’avenir et d’incertitudes quant à la voie à suivre.

Je reste en tout cas confiant que les bonnes volontés, qui veulent sincèrement servir l’islam, et non pas s’en servir, dégageront les enseignements, utiles pour le pays, de cette expérience algérienne. Ceux qui sont animés de cet idéal sont les plus nombreux au sein des partis politiques mauritaniens : qu’ils soient de l’opposition ou de la majorité. Leurs analyses doivent porter sur l’explication de la nouvelle donne algérienne, en mettant l’accent sur les aspects qui ne manqueront pas de déteindre peu ou prou la situation politique dans notre pays.

Dans ce but, l’axe central de la réflexion devra avoir pour objet le contexte géostratégique, dans sa triple dimension : nationale, régionale et mondiale. Les grands défis qui en découlent, semble-t-il, ont été déterminants dans le choix des électeurs algériens et ne manqueront pas, à coup sûr, d’avoir prochainement leurs effets sur celui des Mauritaniens.

Sur le plan national. La grande majorité des analystes, confirment que, par ce vote, les Algériens, ont tout simplement voulu éviter au pays de retomber dans ce qu’ils appellent « la décennie noire ». La guerre civile des années 90 du siècle dernier est en effet trop présente encore dans la mémoire collective pour permettre une instrumentalisation politique de l’islam. C’est pourquoi la grande majorité des électeurs n’ont pas choisi les partis se définissant comme « islamistes ».

Pour la Mauritanie, Tawassoul n’est pas à l’abri d’un tel risque. Son discours de plus en plus radical rappelle bien à certains égards celui du FIS algérien durant les années 90 ; ce qui frise parfois les limites d’un extrémisme idéologique qui ne manqueraient pas, le moment venu, d’être sanctionné par les urnes. Pour éviter de tomber dans une telle alternative malheureuse pour le parti et pour les mouvements islamistes en général, une première leçon s’impose à Tawassoul : afficher beaucoup plus de modération dans le discours politique général. Ce qui doit se traduire par le rejet de la violence de la rue, par le refus des discours et des harangues incendiaires, et par le fait d’opter exclusivement pour la voie de la légalité.

En outre, les citoyens perçoivent ce parti comme une mouvance affiliée aux mouvements des « Frères musulmans » à travers le monde. En tout cas, il en a les mêmes défauts, aux yeux de beaucoup parmi eux. Or, le mutisme de ces partis sur les défis de l’islam en Mauritanie est coupable. En particulier, le fait qu’ils ferment les yeux sur les actes criminels de l’IRA passe très mal.

On se souvient que les chefs de cette organisation illégale, qui se réclame de l’opposition, ont brûlé des livres qui constituent les principales références du malikisme en Mauritanie et que, dans l’ensemble, les partis affiliés aux « Frères musulmans » n’en ont pas fait un grand cas. Certes, Tawassoul a dénoncé l’acte à sa manière. Mais pas autant que l’espérait la majorité des citoyens mauritaniens, qui ont vu dans son attitude plutôt timide une « manœuvre politicienne » douteuse.

Par rapport à cette question, le parti a donc intérêt à tirer une deuxième leçon fondamentale qui devait d’ailleurs être une évidence existentielle pour toute organisation fondée sur la défense de l’islam en Mauritanie, comme Tawassoul. Il doit désormais se démarquer de toute attitude susceptible d’être perçue comme laxiste, quand il s’agit de questions qui touchent aux fondements de la culture islamique du pays et au patrimoine national. Il doit afficher une fermeté et une rigueur idéologique bien nettes, et sans équivoque, dans ce domaine pour combattre les dérives extrémistes de tout bord, surtout dans le camp de ses propres alliés.

Sur le plan régional. La majorité des observateurs de la scène politique dans les régions du Maghreb, du Moyen-Orient et du Sahel avance le contexte géostratégique régional et ses conséquences en termes de sécurité, comme un élément d’explication essentiel des résultats des législatives algériennes. Pour eux, ce vote anti islamiste est en quelque sorte une manière de mettre des remparts contre la violence, le chaos, les risques et les incertitudes qui continuent de secouer, à des degrés divers, les pays qui sont actuellement frappés de plein fouet par le « printemps arabe » : Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Bahreïn et Syrie.

Dans ces pays, les mouvements islamistes ont été généralement les premiers à mettre en cause les institutions, bien avant le déclenchement des révolutions. Et c’est probablement pourquoi ils sont jusqu’à présent les principaux bénéficiaires de ces révolutions et de l’instabilité qui en résulte. En Algérie, par contre, le sens que l’on donne à ces élections législatives est que les électeurs ne veulent pas de changements brusques, ni de ruptures anarchiques, mettant tout en cause et de manière subite et violente.

Pourtant, chez nous, Tawassoul n’a cessé ces derniers mois et semaines d’appeler la rue à la révolution et de multiplier les actes dans ce sens. Et il continue de prendre « le printemps arabe » pour son modèle de référence, malgré le chaos, l’anarchie, la violence… que cela risque d’engendrer pour la Nation.

Or, les Mauritaniens, à la différence des Etats balayés par « le printemps arabe », ont quand même acquis une expérience relativement riche dans le débat démocratique durant ces dernières années, opportunité que Tawassoul n’a jamais manqué d’exploiter. Les citoyens désirent consolider ces acquis et, par conséquent, ils n’ont jamais été aussi réticents à l’instabilité et au désordre. Ceux qui aspirent à jouer un rôle politique majeur dans le pays doivent en être conscients et intégrer cette donne dans leur manière d’agir.

Tawassoul doit en tirer la troisième leçon : Renoncer aux approches et méthodes d’action pouvant conduire au chaos, à l’anarchie et à la violence, et avoir et développer une vision républicaine avec suffisamment de hauteur de vue et de sens de responsabilité. Cette vision devra nécessairement se traduire dans les faits, par le recours systématique aux urnes comme unique méthode pour le changement du système politique et aux techniques et procédés légaux comme moyens d’expression.

D’autre part, le vote des Algériens constitue selon les analystes, un « vote refuge » contre la menace terroriste et les bandes armées qui s’adonnent à la criminalité organisée. Avec les évolutions récentes de la crise au Mali et les conséquences incontrôlables de la guerre en Libye, un climat d’insécurité régional est entrain de se développer dangereusement le long des frontières sud du pays, de s’y installer durablement et de s’étendre vers les pays voisins. En tout cas, ses impacts s’y font ressentir déjà.

En effet, les trafics d’armement, de drogue et de contrebande s’y sont accentués gravement et s’organisent à une échelle sans précédent ; l’éventail des cibles potentielles visées par les prises d’otages s’élargit : elles visent désormais les ressortissants et cadres des pays de la région, comme en témoigne l’enlèvement des diplomates algériens à Tombouctou, par certains des groupuscules armés islamistes qui ont investi la zone depuis mars dernier.

Faire face à ces groupes requiert un engagement ferme et une volonté politique clairement affichée. D’aucuns estiment que cette condition tranche avec la stratégie des partis islamistes algériens. Or, à défaut d’une vision claire dans ce domaine, le laxisme dans les positions risque d’être perçu tout simplement comme synonyme de compromission. Pour de nombreux observateurs de la scène politique au Maghreb, ce flou dans les positions déroute les citoyens, et aurait conduit les électeurs algériens à choisir les partis qui présentent des alternatives sécuritaires plus claires et plus crédibles, faisant payer chèrement aux islamistes leur tergiversation.

Du côté de la Mauritanie, la vision stratégique anti terroriste de la mouvance représentée par Tawassoul est tout aussi peu crédible, que mal comprise. On ne peut s’empêcher à ce sujet de souligner le flou que bons nombre de cadres et dirigeants du parti ont semé dans les esprits en qualifiant de « guerre par procuration » les opérations militaires menées par nos forces armées pour sécuriser nos frontières Est contre les incursions des bandes terroristes qui sévissent au Mali.

Or, assurer la sécurité étant la première fonction régalienne de l’Etat, les partis politiques dans notre pays doivent en faire un élément central de leur action en vue de faire face aux menaces dangereuses qui se développent dans notre région.

Tawassoul doit en déduire sa quatrième leçon : pallier les carences en matière de programmes sécuritaires, qui ont pénalisé ses confrères algériens lors des dernières législatives, en s’engageant résolument dans la lutte antiterroriste et contre la criminalité transnationale. Sur le plan international. La crise économique et financière mondiale actuelle, les défis de la globalisation et les questions sociétales auraient pesé sur les résultats des législatives algériennes, selon de nombreux commentateurs et politologues.

Pour eux, les mouvements politiques intégristes ne sont pas les mieux préparés pour la gestion des Etats dans ce contexte d’instabilité financière, d’incertitude économique, d’interdépendance et de mutations sociologiques et culturelles. Et là, réside un élément important d’explication du choix des électeurs algériens qui ont voulu éviter les méfiances et les réserves vis-à-vis de leur pays de la part de ses partenaires au développent. Les interrogations que suscite aujourd’hui l’arrivée au pouvoir de majorités dominées par les mouvances se réclamant de « l’islamisme » semblent leur donner raison.

Qu’il s’agisse de la Tunisie, du Maroc ou de l’Egypte, diriger le gouvernement ou dominer le parlement met certains partenaires au développement dans une certaine expectative qui risquerait d’avoir des conséquences économiques et sociales préjudiciables. Dans ces pays, certains secteurs, comme l’industrie touristique, en souffrent lourdement. S’agissant de la Mauritanie, Tawassoul ne devra pas échapper à cette contrainte. Bien au contraire !

Le cas devrait être plus complexe pour lui, du fait de facteurs aggravants propres à la Mauritanie. Le pays connaît une sécheresse endémique aux conséquences particulièrement graves cette année. Pour y faire face, l’Etat a mis au point une approche stratégique, qui associe la mobilisation d’importantes ressources nationales prises sur fonds propres ainsi qu’une aide internationale obtenue grâce à l’aide de partenaires au développement.

Dans ce contexte socio économique difficile que traverse la Mauritanie, et qui requiert l’intervention de tous les acteurs, Tawassoul semble opter pour une autre approche tout au moins curieuse. Elle consiste à se détourner des défis de la crise économique et financière mondiale et des conséquences catastrophiques de la sécheresse, pour concentrer ses efforts sur les appels à l’insurrection. Ces appels ne devraient pas inspirer confiance, ni à nos partenaires étrangers et encore moins aux citoyens. Tous les apprécient plutôt mal. Il s’agit là d’une politique non payante qui risque de lui porter encore plus de préjudice.

Tawassoul doit en tirer sa cinquième leçon. Elle consiste à renoncer à la fuite en avant en s’opposant à tout ce qui émane des autorités nationales, sans aucun sens de discernement. Il doit par contre faire preuve de sens de responsabilité, s’empresser de s’associer aux efforts engagés en vue de surmonter les effets de la sécheresse et de la crise économique mondiale, et œuvrer pour soigner son image, en adoptant une attitude démocratique et responsable, notamment au sujet des questions sociétales et au sujet des défis sécuritaires au niveaux national et régional ainsi qu’ à l’échelle mondiale.

Yacoub O/ Ahmed Hamine

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