22-05-2013 22:01 - Scène politique : Ce gap qui ne rétrécit point
Quelques semaines après avoir remis sa réponse « positive » à l’initiative de Messaoud Ould Boulkheïr, président de l’Assemblée nationale, la Coordination de l’Opposition Démocratique (COD) fait monter les enchères, en publiant ce qu’elle appelle sa « vision des élections libres, transparentes et honnêtes ».
La sortie du document intervient quelques petits jours après le discours du président de l’Assemblée nationale invitant les acteurs politiques à faire preuve de dépassement ; l’opposition, à ne pas faire, du gouvernement de large ouverture, un préalable à toute négociation ; la majorité présidentielle, qui a, elle aussi, réagi « favorablement » à son initiative, à comprendre que des garanties sont nécessaires pour rassurer « l’ensemble des acteurs politiques.»
Bref, le président Messaoud met chacun devant ses responsabilités, face aux menaces qui pèsent sur l’avenir du pays. La position du désormais médiateur patenté est bien claire : il se classe au dessus de la mêlée, pour arbitrer équitablement les négociations, si jamais elles arrivent à se nouer.
Mais, entre une majorité qui s’entend dire, par son chef, que les élections auront bel et bien lieu en octobre, une COD qui, même si elle place la barre très haut, reste dans la « limite du raisonnable », et un président de l’Assemblée nationale qui joue son va-tout pour amener les protagonistes à fumer le calumet de la paix, le gap n’est pas prêt de se rétrécir. Au contraire même, serait-on tenté d’affirmer.
On croirait que le dialogue de sourds, en dépit des dispositions exprimées la semaine dernière, est reparti de plus belle, avec d’énormes risques que le président de la République ne devrait pas sous-estimer. Il lui faut entendre, souligne un membre d’APP qui rappelle les « services rendus à Mohamed Ould Abdel Aziz » – printemps arabe, incident « balles amies », etc. – que la patience de Messaoud a des limites, surtout que la grogne des dockers pourrait être l’étincelle de trop dans la pesante poudrière social actuelle.
GUN : pomme de discorde ?
Dans son document articulé en quatre points – supervision politique crédible, institutions électorales fiables, neutralité de l’Etat et des attributs de la puissance publique, préparation technique suffisante – la COD semble justement faire, de la formation d’un gouvernement d’union, un préalable. En effet, « seul un gouvernement consensuel », estime-t-elle, « dirigé par un Premier ministre neutre et investi de tous les pouvoirs nécessaires, peut garantir la transparence des prochaines élections ».
Le président de l’UFP a laissé entendre, dans une récente conférence de presse, que c’est parce que le pouvoir actuel est incapable d’organiser des élections honnêtes que la COD réclame le départ du président de la République. Or celui-ci, qui ne s’est jamais inquiété des intentions de la COD, a, depuis longtemps, rejeté l’idée d’un gouvernement d’union, parce qu’il détient la majorité des municipalités et des deux chambres du Parlement et que, par conséquent, il considère légitime de gouverner à sa guise, jusqu’au terme de son mandant.
Entendez par là : si, demain, l’opposition emporte les élections municipales et législatives, le président de la République tirera les leçons qui s’imposent alors, c'est-à -dire la cohabitation. Oui, mais… comment gagner, si les dés sont pipés ? Même si la COD croit à ses chances, elle redoute le remake de 2009. En dépit de l’accord de Dakar et du gouvernement d’union de l’époque, c’est par « fraude organisée et corruption », selon l’opposition alors regroupée au sein du FNDD, qu’elle fut battue par l’actuel président.
Même s’il convient de la placer dans la stratégie des futures négociations, cette publication de la COD risque de corser la situation du médiateur à qui la COD avait demandé de prendre en charge ses revendications. La rédaction de la feuille de route, que semble vouloir mettre en place la COD, devait revenir au médiateur, à partir des propositions des deux camps. En s’arrogeant celle-là , la COD ne risque-t-elle pas de réduire les chances de dialogue apparues il y a peu ?
Comme nous l’avons souvent répété, au Calame, les protagonistes doivent mettre un terme à leurs querelles de chapelles et placer l’avenir du pays avant leurs intérêts personnels. La Mauritanie ne peut pas continuer à vibrer dans une « anormalité démocratique ». Des textes régissant la vie de l’Etat, doivent être adoptés par des institutions « périmées ». La vie de la République, uniquement suspendue à des tiraillements politiciens.
Même si celle-ci n’est pas, aujourd’hui, véritablement bloquée, force est de constater que l’atmosphère politique est lourdement polluée et affecte l’économie et le social. Les performances macro-économiques dont se vante le pouvoir et se félicite le FMI peinent à soulager le panier des ménagères, réduire le chômage, endiguer la flambée endémique des prix. Il est grand temps que le gouvernement de la République s’attelle à ces tâches prioritaires et tienne compte des préoccupations réelles des populations.
Le spectre du report s’éloigne-t-il ?
En déclarant, à ses députés de la majorité, que les élections auront bien lieu en octobre, le président de la République semble déterminé à y aller sans la COD. C’est peut-être la raison principale de la sortie de celle-ci qui, en plus de poser ce qui ressemble fort à un préalable non-négociable, refuse de ranger aux oubliettes son slogan « Aziz, dégage ! ». Retour à la case départ, confirmant le scepticisme de nombreux mauritaniens, quant à la tenue d’élections inclusives à la date prévue ?
On aimerait vraiment voir la COD se battre pour contraindre la majorité à plus de concessions, plutôt que s’entêter à des critiques acerbes contre le pouvoir. Et les concessions, ça ne peut s’obtenir qu’autour d’une table de négociations. L’amélioration de celles obtenues lors de l’accord politique de septembre 2011, entre le pouvoir et une partie de l’opposition, est « possible », comme l’a dit Mohamed Ould Abdel Aziz, il y a de cela quelque temps.
Il faut donc le prendre au mot, à défaut de lui imposer un rapport de force à sa défaveur. Il est évident que le pouvoir n’est pas prêt à lâcher du lest, il faut donc, comme le dit le président de l’Assemblée nationale, le « rassurer », lui aussi. La COD doit se départir de sa politique : ôte-toi de là que je m’y mette !
Et mettre de l’eau dans son zrig. Elle y gagnera en crédibilité et confiance, notamment auprès des partenaires au développement qui ne peuvent plus continuer à soutenir, sans accord entre les parties, une « démocratie de façade ». Même si la promesse d’envoyer des troupes mauritaniennes au Mali est bien accueillie à Paris, le pouvoir de Nouakchott ne doit pas oublier la déclaration de François Hollande sur de « mauvaises élections ». La Mauritanie et Mohamed Ould Abdel Aziz doivent s’éviter deux mandats en perpétuelle contestation.
En laissant l’impression d’aller aux élections sans la COD, le pouvoir engage un challenge risqué. Le président et sa majorité semblent miser sur la division, pour ne dire l’implosion, de l’opposition. De l’avis de certains observateurs, quelques partis, de la COD mais aussi de la CAP, mesurant le risque du boycott, n’entendent pas rater l’occasion d’en découdre avec le pouvoir actuel. Parmi les « participationnistes », on cite l’UFP et Tawassoul, côté COD, ainsi qu’El Wiam, côté CAP.
Pendant ce temps, la CENI, dont la décision de fixer une fourchette de date pour les élections avait suscité des réactions de « désapprobation », poursuit les préparatifs pour le scrutin. Elle s’apprête à lancer le recensement à vocation électorale et à déployer ses démembrements à l’intérieur du pays.
DL
