16-11-2013 23:17 - Première rencontre euromaghrébine d’écrivains «identités plurielles» : «Nous avons tous une identité hybride, le reste n’est que tolérance»

Première rencontre euromaghrébine d’écrivains «identités plurielles» : «Nous avons tous une identité hybride, le reste n’est que tolérance»

Des invités, écrivains, poètes et hommes de lettres étaient parmi nous, pour discuter, débattre, donner leur point de vue sur la question de la pluralité et de la diversité identitaire

La première rencontre euromaghrébine d’écrivains, qui s’est tenue du 9 au 11 novembre, au cœur de la Médina à «Dar Lasram», s’est penchée sur le thème «Les identités plurielles». Organisé par la Délégation de l’Union européenne, l’Association de sauvegarde de la Médina, l’Association des écrivains et le concours de Pen International, cet événement littéraire a constitué une occasion pour favoriser le dialogue, l’échange culturel et le respect mutuel entre les différentes religions, cultures et valeurs.

Les travaux de la rencontre de la deuxième journée, celle du dimanche dernier, étaient axés sur deux thématiques étroitement liées, à savoir «Tradition et modernité» et «Je, tu, elle, vous, nous, ils… patrimoines, cultures et identités».

Hamid Grine, écrivain algérien, connu pour son style vif et concis, a choisi de nous parler lors de ce premier panel, de son tout dernier roman intitulé La dernière prière qui illustre parfaitement la problématique abordée. «Dans mon roman, que je considère, le plus libre, je décris les tribulations d’un libertin dans une Algérie en proie de la montée hégémonique de l’islamisme», a témoigné l’auteur.

Son personnage, un séducteur de femmes voilées, complexe et double, a relevé plusieurs problèmes comme la transgression des normes et traditions, dans un pays musulman et conservateur comme l’Algérie.

La modernité naît de la tradition

Les écrivains du XIXe siècle, à l’instar de Charles Baudelaire, Victor Hugo, ont lancé un regard neuf sur l’écriture littéraire et poétique qui oscille entre modernité et tradition. Ces écrivains éclairés sont sortis du carcan de la tradition dans l’acte créateur de l’écrit. Le personnage de Gavroche, dans Les Misérables de Hugo, par exemple, est un personnage typique qui reflète la modernité dans la littérature, traduisant la beauté de la gestuelle banale et quotidienne et anodine.

Baudelaire, quant à lui, revendique dans sa démarche littéraire les deux notions, celles de la modernité et de la tradition. «Nous vivons aujourd’hui une nouvelle ère sociologique qui nous pousse à nous éloigner de l’homme des siècles des lumières, cet homme souverain, cartésien et individuel. L’émergence de nouvelles formes et supports d’écritures comme les ‘‘sms’’, par exemple, nous entraîne dans une logique du collectif.

Ce n’est plus le ‘‘je personnel’’ mais c’est plutôt le ‘‘je collectif’’ qui s’exprime à travers les traces littéraires d’aujourd’hui. Cette déconstruction, liée aux changements de la société, explique ce phénomène de la pluralité. C’est l’écriture qui épouse son siècle», a expliqué Azza Filali (médecin et philosophe) dans son intervention.

Le romancier belge, Michel Joiret, a préféré nous faire partager, ses souvenirs d’antan. Né en Tunisie dans les années 40, mais de nationalité belge, ce poète a évoqué, à partir de son parcours personnel et professionnel, la richesse et la complexité de son identité.

Enseignant de français, à Mahdia, puis à Gafsa dans les années 60, la Tunisie, ses coins et recoins, ses élèves, ses cours seraient et resteront pour lui le symbole de la joie, de la jeunesse et de la modernité.

«Quand j’ai monté avec mes élèves tunisiens la pièce théâtrale Antigone, j’ai pu constater ce souffle culturel qui les pousse à dépasser les limites, les traditions. Mon dernier roman intitulé Madame Cléo reprend en, grande partie, les couleurs, la chaleur et les senteurs de la Tunisie. Et comme disait André Gide en parlant de Carthage ‘‘tout y est tendre…’’ pour moi, dans ma mémoire, c’est cette tendresse qui est restée», a confié l’auteur de Polars.

La pluralité, une double dynamique de l’Homme «Humaniste»

Siham Bencheroun, une Marocaine native de Fès, médecin de fonction, romancière et poétesse de vocation, a justifié, dans son intervention, cette dualité identitaire par l’impact de ces deux fonctions sur son épanouissement et son évolution. «Les motifs qui m’ont conduit à écrire sont les mêmes qui me poussent à me rapprocher des autres pour les guérir et alléger leurs souffrances. Les écrivains sont comme les médecins, ils soignent les maux et les blessures d’autrui», a-t-elle dit.

Cette richesse identitaire, d’une écrivaine femme, arabe, africaine d’expression française se reflète dans ses écrits. «Le langage est un outil de communication, chaque mot est vivant et il porte une histoire. Le français, l’arabe font une partie de moi, de mon patrimoine, de mon histoire et de mon vécu personnel. Mon identité est riche, comme un bouquet de fleurs, des petites unités qui composent toutes un ensemble», renchérit-elle.

L’écrivain espagnol Nicolas Cassariego s’est arrêté sur son vécu personnel pour définir ce que c’est, selon lui, une pluralité identitaire. Né à Madrid, d’origine juive, ce jeune romancier a vécu beaucoup d’expériences qui lui ont appris à tolérer, à s’ouvrir aux autres et à accepter autrui. Ses voyages, partout dans le monde, ses rencontres, notamment avec son amie française, l’ont enrichi, lui ont permis de se forger une identité complexe, où liberté, démocratie et tolérance deviennent, alors, synonymes.

Habib Selmi, un écrivain tunisien d’expression arabe, a parlé de sa relation avec les deux langues, à savoir l’arabe et le français. «Je suis francophile et non francophone», déclare-t-il. Cet auteur, qui enseigne la langue arabe dans un lycée parisien, nous a parlé de son parcours mouvementé, de ce va-et-vient entre la Tunisie et la France, entre la langue arabe et le français.

Dans son intervention, Bios Diallo, poète mauritanien, est parti du principe que c’est la culture qui fonde l’identité et c’est l’identité qui se protège par la culture. Pour lui, l’identité constitue le fondement même de la raison de l’Homme. Le «nous collectif» est en effet un «je singulièrement collectif».

Partant de cet angle, le « nous collectif » devient le fondement de tout un régime qui repose sur le savoir-vivre ensemble. «Nous avons tous une identité hybride, le reste n’est que tolérance, acceptons-nous !», a déclaré l’auteur au terme de son intervention. L’excès de diversité et de pluralité identitaire peut-il constituer un danger ? Telles étaient les questions relevées lors de ce débat.

Les travaux de cette première rencontre euromaghrébine d’écrivains ont été clôturés, lundi dernier, avec un atelier pour la création d’un réseau d’écrivains maghrébins pour poursuivre les échanges et réfléchir à cette question cruciale, celle de l’identité.

Auteur : Héla Sayadi


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