10-05-2014 20:03 - Mémoire nationale mauritanienne : guerre civile et conquête coloniale au sénégal.(8)…

Mémoire nationale mauritanienne : guerre civile et conquête coloniale au sénégal.(8)…

Adrar Info - ….La fin de la monarchie et l’essor de l’islam au Kajoor, 1859-1890. Les réorganisations politiques autour du chemin de fer et l’intervention française La décision de construire un chemin de fer reliant Saint-Louis à Dakar força les Français à sécuriser leur position au Kajoor. Le Parlement français autorisa le financement de ce projet en 1882.

L’image métropolitaine de Français vis-à-vis du chemin de fer qui allait ouvrir des vastes régions d’Afrique à la « civilisation » fournit une opportunité en or aux officiels Français du Sénégal. Les instabilités politiques au Kajoor menaçaient ses plans.

Confiant en leurs forces militaires, les Français envoyèrent une colonne au Kajoor en 1882 et surveillèrent l’élection du nouveau dammel comme ils l’avaient fait en 1861. Il s’agissait d’un développement inattendu pour Demba War Sall. Samba Yaaya Debbo Sukko, qui fut proclamé roi par les Français avec le titre de Amari Ngoone II [nom du premier roi du Kajoor].

II n’avait aucun soutien au Kajoor. Il était issu de la faction Dorobé de l’aristocratie, qui cherchait, depuis les années 1850, à utiliser le parti musulman pour arriver au pouvoir. Cependant, le parti musulman avait à présent gagné sa principale demande, l’autonomie de son gouvernement dans la province de Njambur. Les musulmans n’avaient aucune raison de soutenir Samba Yaaya qui avait la réputation d’être un ivrogne.

L’intervention militaire française poussa les partisans de Samba Lawbé et de Lat Joor à l’exil et menaça l’économie d’exportation du Kajoor. Loin d’être sécurisé par les Français, le Kajoor fut paralysé par des conflits politiques. En 1882, l’administration française faisait face à un désastre potentiel.

Les commerçants de Saint-Louis protestèrent contre une politique qui pourrait détruire le commerce. D’autres incidents pouvaient conduire à la perte de fonds métropolitains pour la construction du chemin de fer. Les officiels coloniaux furent ainsi forcés de faire de concessions aux réalités africaines.

Les événements de 1882-1883, éclaircirent les positions des factions au Kajoor. Lat Joor restait intransigeant dans sa défense de la souveraineté du Kajoor et tenta d’utiliser l’islam pour construire une nouvelle coalition. De leur côté, Demba War Sall et Samba Lawbé entamèrent des négociations avec les Français sur la question du chemin de fer.

Ils promirent de ramener les exilés au Kajoor avant la saison de plantations de 1883 si les Français reconnaissaient Samba Lawbé comme roi et s’ils replaçaient ses alliés au pouvoir. En échange, ils acceptaient de céder les terrains nécessaires pour le chemin de fer, de coopérer avec sa construction, de gouverner le Kajoor pour les Français et, enfin, d’encourager le développement d’un commerce paisible.

Les Français acceptèrent et Samba Lawbé fut proclamé roi en 1883. En concession au parti musulman, la province de Njambur gagna son indépendance sous la direction d’Ibramina N’Diaye, un chef politique accepté par les musulmans de la province.

Par leur accord de 1883 avec les Français, Demba War Sall et Samba Lawbé « repoussaient » une forme inacceptable de gouvernement colonial français. L’allié choisit des Français, Samba Yaaya, fut démis de son trône et exilé à Saint-Louis. Demba War et Samba Lawbé négociaient un accord dans une position de force.

Ils étaient toujours capables de résistance militaire, même s’ils comprenaient la futilité de cette possibilité. Ils comprenaient également l’importance de l’économie d’exportation utilisant la menace de l’émigration et le boycott du commerce pour faire plier le régime français.

Le traité de 1883 résolu la question la plus pressante entre le Kajoor et les Français. Après sa signature, la question du chemin de fer fit des rapides progrès. La liaison Dakar-Saint-Louis fut réalisée sans incidents en 1885, et les Français notèrent rapidement que le chemin de fer et le commerce étaient bien plus sécurisés au Kajoor que dans d’autres territoires qui étaient sous leur contrôle administratif direct. Les commerçants Français furent satisfaits avec l’arrangement et forgèrent des liens étroits avec Samba Lawbé et ses alliés ceddo[1].

La Protectorat du Kajoor, la nouvelle économie d’exportation de l’arachide et l’esclavage interne, 1883-1890

La bataille politique autour du chemin de fer est sujette à de nombreuses mésinterprétations. Le rejet de Lat Joor du chemin de fer provient de ses tentatives pour se maintenir lui-même sur le trône plus que de son opposition à développer une agriculture d’exportation.

Bien que l’intervention politique française eût presque détruit l’économie d’exportation du Kajoor dans les années 1860, la culture de l’arachide devint fleurissante sous le règne de Lat Joor de 1870 à 1882. À l’époque de la crise du chemin de fer, la monarchie, les esclaves royaux et le parti musulman du Kajoor étaient profondément engagés dans le premier boom de la production à l’exportation qui atteignit des sommets au cours de la crise de 1882.

L’exportation d’arachides se développa rapidement, commençant à la fin des années 1860, juste avant le retour de Lat Joor au Kajoor. Les exportations atteignirent environ 8.000 tonnes en 1859 (Ba 1976 : 398) et culminèrent en 22.142 tonnes en 1867[2]. Les exportations doublèrent une nouvelle fois dans la seconde moitié du règne du Lat Joor, atteignant pour la première fois 50.000 tonnes. Elles diminuèrent ensuite fortement durant les années de conflits politiques qui débutèrent en 1883.

Le niveau de 50.000 tonnes ne sera plus atteint avant 1893 et le pic de 1882 (de 83,000 tonnes) ne sera réalisé à nouveau qu’en 1898. Les données d’exportation permettent d’estimer la contribution totale de Kajoor et de Bawol au cours de la période 1886-1889. En 1886, Kajoor et Bawol exportèrent 85% de la récolte totale (soit 17.000 tonnes sur un total de 20.200), dépassant largement les autres régions[3].

Les producteurs d’arachide : hommes libres et esclaves

Même s’il y a peu de données directes sur la culture des arachides, certaines données des années 1880 et 1890 suggèrent que l’arachide fût produite à la fois par des maisonnées d’hommes libres que par des esclaves. L’un des thèmes majeurs de la correspondance de Lat Joor avec les Français consistait dans ses plaintes fréquentes selon lesquelles ses esclaves s’enfuyaient vers les territoires français pour obtenir leur liberté[4].

Au cours de la période allant de 1870 à 1882, une série de guerres dans la région de la Sénégambie et le Haut Niger augmentèrent la disponibilité des esclaves dans toute la région. Il y a peu de doute que de nombreux esclaves entrèrent dans le bassin arachidier et contribuèrent au développement des exportations.

Demba War Sall intervenait fréquemment pour protéger le commerce des esclaves au Kajoor et empêcher la fuite des esclaves en territoire français pour acquérir leur liberté (voir Searing 2002, chapitre 5). Ainsi, il semble probable que les esclaves produisaient la plus grande part de la récolte d’exportation au cours de cette période.

L’expansion de l’exportation de l’arachide sous le règne de Lat Joor remet en question quelques interprétations sur la base sociale de cette nouvelle économie. En 1972, Martin Klein publia un article important qui soutenait que l’abolition du commerce des esclaves et la croissance d’exportation d’arachides étaient liées au déclin du pouvoir aristocratique et à la montée en puissance d’un islam militant.

Une des raisons à cela était que les monarchies sénégambiennes n’avaient plus la possibilité de monopoliser les bénéfices de l’exportation et, en conséquence, la vente de l’arachide fournissait des armes aux paysans ordinaires[5]. Ces arguments surestiment l’impact social de la nouvelle économie d’exportation à cette époque ; l’exportation d’arachides favorisait les petits producteurs dans la longue durée, mais seulement après la fin de la traite des esclaves et le début de l’émancipation[6].

De plus, l’interprétation de Klein a une dimension culturelle fondée sur l’idée que l’aristocratie était attachée aux razzias d’esclaves et au pillage, alors que les musulmans trouvaient avantages dans les nouveaux bénéfices des récoltes. Or, au Kajoor, les musulmans aussi bien que les ceddo trouvaient des avantages au commerce d’arachides.

Deux questions importantes restaient irrésolues en 1883. La première était le droit de Kajoor d’entrer en guerre avec ses voisins quand il le désirait, un droit affirmé par Samba Lawbé, qui conduisit une attaque désastreuse contra le Jolof en 1886. Les Français considèrent cela comme une violation du traité établi avec le Kajoor.

La deuxième question concernait l’esclavage et la politique française vis-à-vis des esclaves en fuite qui cherchaient refuge et liberté sur le sol français. L’esclavage était une question critique pour la monarchie wolof. L’administration coloniale souhaitait ignorer la question de l’esclavage domestique, mais se trouvait sous une forte pression métropolitaine au cours des années 1880 pour changer l’image des colonies françaises.

En 1880, le gouvernement français donna instruction à l’administration sénégalaise d’adhérer à la lettre de la loi de 1848 qui abolissait l’esclavage dans les colonies françaises, et promettait la liberté à tout esclave qui s’échappait et cherchait refuge sur le territoire français ; les esclaves ne devaient être plus renvoyés à leurs maîtres comme cela avait été le cas souvent dans le passé[7].

Le statut de l’esclavage était ambigu dans le traité de 1883. Au Kajoor, qui était un Protectorat l’esclavage [domestique] était légal. Néanmoins, les esclaves n’avaient qu’à s’enfuir à Tivaouane ou à d’autres postes français le long du chemin de fer pour atteindre la liberté.

La classe gouvernante du Kajoor croyait que le traité signé avec les Français protégeait l’esclavage, et ils étaient furieux contre l’administration française qui offrait refuge aux esclaves en fuite. Un incident eut lieu en 1886, lorsque le Commandant de Tivouane refusa de rendre à leurs maîtres les esclaves qui s’étaient réfugiés au poste.

Son action provoqua une confrontation avec Demba War Sall et Ibra Fatim Sarr, qui encerclèrent le poste avec des forces de cavaleries et ordonnèrent au Commandant de relâcher les esclaves en fuite[8]. Les Français interprétèrent cette escarmouche comme une rébellion et envoyèrent une expédition punitive au Kajoor.

La colonne n’entra jamais en contact avec les chefs ceddo, mais Samba Lawbé se trouvait en train de collecter des taxes de marchands de Tivouane. Dans la rencontre qui s’en suivit, il fut tué même s’il n’avait joué aucun rôle dans l’incident qui avait conduit à l’envoi de la colonne[9].

La mort de Samba Lawbé fut la première étape de l’abolition de la monarchie. Les Français refusèrent de reconnaître les demandes de Lat Joor qui vivait en exil[10]. Au contraire, ils négocièrent un nouvel accord avec Demba War Sall. L’esclavage constituait la question centrale de ces négociations.

Les Français promirent à Demba War Sall qu’ils n’interviendraient plus dans les affaires d’esclavage, redoutant la menace pouvant conduire à une migration massive du Kajoor (Ganier 1975 : 252). Deux semaines après que le nouvel accord eut été signe, Demba War conduisit les Français à Lat Joor, qui fut tué à Dekklé en 1886, avec un petit groupe de fidèles et d’alliés. Cette bataille devint le symbole de la résistance wolof à la conquête et marqua la fin de l’ancien régime des États wolof. La monarchie au Kajoor disparut avec Lat Joor.

A suivre…/

James F. Searing University of Illinois at Chicago . Traduit de l’Anglais parChristophe de Beauvais. Publié dans Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel.Sous la direction de Mariella Villasante Cervello, Paris, L’Harmattan, 2007, vol. I : 391-438.

Articles précedents : http://adrar-info.net/?p=24591; http://adrar-info.net/?p=24608; http://adrar-info.net/?p=24628;http://adrar-info.net/?p=24647; http://adrar-info.net/?p=24656: http://adrar-info.net/?p=24693; http://adrar-info.net/?p=24719

[1] Voir Paul E. Pheffer, Railroads and Aspects of Social Change in Senegal, PhD. University of Pennsylvania, 1975 : 125-135.

[2] M. Courtet, Étude sur le Sénégal, Paris, 1903 : 24.

[3] Mohamed Mbodj, Un exemple d’économie coloniale. Le Sine-Saloum (Sénégal) de 1887 à 1940, thèse de troisième cycle, Université de Paris VII, 1978 : 108.

[4] Cette question apparaît fréquemment en commençant avec le retour de Lat Joor au Kajoor en 1869. Sur la correspondance à propos des fuites des esclaves voir ans, 13G 264 et 13G 265. Une fois encore, après les guerres au Bawol et au Jolof entre 1873 et 1877, il y eut des plaintes similaires, voir ans, 13G 259, Lat Dior au Gouverneur, mars 1877 ; et ans 13G 260, Lat Dior à Gouverneur, décembre 1881.

[5] Martin Klein, Social and Economic Factors in the Muslim Revolution in Senegambia, Journal of African History, 13, 1972 : 419-441. Voir aussi Lucie G. Colvin, Kayor and its Diplomatic relations with Saint Louis du Sénégal, 1763-1861, PhD., Columbia University, 1972 : 293-295.

[6] Pour une révision de la « crise d’adaptation » au XIXe siècle, voir l’Introduction du livre From Slave Trade to ‘Legitimate commerce’ : The Commercial transition in Nineteenth Century West Africa, Robin Law (éd.), Cambridge, 1995.

[7] François Renault, L’abolition de l’esclavage au Sénégal. L’attitude de l’administration française (1848-1905), Revue française d’histoire d’Outre-mer 58, 1971 : 5-80.

[8] Paul E. Pheffer, Railroads and Aspects of Social Change in Senegal, 1975 : 215-235.

[9] Samba Lawbé fut accusé de forcer les commerçants Français à payer l’amende que l’administration lui avait imposé en punition de sa guerre contre Jolof. Fall (1974 : 137) attribue sa mort à son refus de payer cette amende.

[10] En 1885, Lat Joor reçut l’autorisation de rentrer au Kajoor pour y vivre comme simple sujet (Mbaye Gueye et A. Adu Boahen, African Initiatives and Resistance in West Africa, in unesco, General History of Africa, New York, 1985, vol. 7 : 117-119).


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