02-07-2014 19:42 - Stéréotypes et imaginaires sociaux en milieu haalpulaar (1)

Stéréotypes et imaginaires sociaux en milieu haalpulaar (1)

Adrar-Info - Classer, stigmatiser et toiser.

1. Ce travail est une réflexion sur les stéréotypes et les constructions sociales que se renvoient les communautés arabo-berbère1 et négro-mauritanienne2 afin de mesurer le rôle de ces différentes manières de « se regarder » dans les luttes quotidiennes qui ont émaillé l’histoire heurtée de leurs relations. Elles continuent aujourd’hui de caractériser leurs rapports3.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cet aspect des relations entre les deux entités, j’ai découvert l’importance et la centralité de ces manières de voir dans la société haalpulaar elle-même dont la caractéristique fondamentale est sa forte hiérarchisation (Leservoisier 1994 : 55-58 ; Wane 1969).

Il faut, pour comprendre cette structure et son fondement, analyser le comportement interne de cette société à partir d’éléments puisés dans son riche corpus de proverbes, maximes et boutades. Ils expriment cette volonté de dire, de nommer et surtout d’ordonner. Tout ce langage me semble déterminant aussi bien dans le maintien de la hiérarchie sociale que dans les mutations qui s’observent actuellement.

2. Je m’inspire largement de ma culture de haalpulaar4 (maigre du reste car j’ai grandi hors de ma société d’origine) et de mon prétendu rang social de noble (toorodo), hérité des ancêtres éponymes de mes lignées paternelle et maternelle. J’ai bénéficié aussi de l’apport précieux et extrêmement enrichissant de personnalités imprégnées de la culture pulaar, qui la vivent profondément et cherchent par tous les moyens à la sauvegarder.

Je dois reconnaître que cette entreprise résulte aussi de longues discussions engagées avec un ami, frère et collègue qui a une vision perspicace et une critique constructive de notre ethnie commune. J’utilise dans ce texte les éléments de discussions et surtout de constatations innocentes faites au hasard des rencontres. Je suis redevable de plusieurs personnes anonymes car, lors de nos discussions, mon intention personnelle n’était pas de produire ce texte. Le développement des faits relève, très souvent, de situations vécues.

3. Cette entreprise a aussi pour ambition de répondre (sans aller au-delà) aux questions posées par mes amis des autres ethnies. Là, intervient le côté subjectif de l’entreprise. Mais le subjectif ne se situe-t-il pas déjà dans le choix de réfléchir sur cet aspect de la société ? Je souhaite que la société haalpulaar ne continue pas de vivre dans une sorte d’atavisme culturel, voire dans la sottise.

Au-delà d’une simple réaction épidermique, je veux apporter ma modeste contribution à ce débat pragmatique que j’ai toujours entretenu avec cordialité et souvent avec engagement ethnique avec mes amis étudiants à l’Université de Dakar, dans la rue et dans les familles wolofs ou avec d’autres ethnies que j’ai côtoyées et qui m’ont adopté.

4. Enfin, cette contribution a l’ambition de sonder l’un des processus qui a conduit à la rigidification des rapports inter-sociaux entre les catégories qui constituent la société haalpulaar aujourd’hui. Je tente, dans cette perspective, de déceler les signes de changements et les usages qui découlent de l’utilisation de ces kongi5.

Agblémagon Comi Toulabor (1992 : 111) dit : « Les mots ne sont plus seulement des signes conventionnels, mais des symboles d’un système complexe d’idées. L’idée n’est pas dans le mot mais au-delà du mot, dans le système, la constellation qu’il suggère. »

5. Je pense pouvoir, avec ces marqueurs d’identité et de position dans la hiérarchie sociale, saisir les contradictions internes de la société, les tensions sociales et les conflits qui traversent, de manière verticale et horizontale, la communauté haalpulaar. Mais aussi mettre en évidence les multiples facettes qu’épousent les trajectoires du changement dans la société.

Si nous admettons, avec Angelo Maliki Bonfiglioli (1988 : 2), que le « changement constitue la tendance de base de tout système social et toute société réelle est un processus dans le temps : sa situation démographique, écologique, économique et politique évolue non pas dans un environnement fixe, mais dans un environnement qui ne cesse de changer », celui des haalpulaar a beaucoup changé. Leur « pays » et leur univers imaginaire ont éclaté depuis très longtemps et ils s’inscrivent aujourd’hui dans le « temps du monde » et dans les retournements multiples qui le caractérisent.

Une société stratifiée aux barrières sociales rigides. De la révolution toorodo (mouvement intellectuel et militaire) à l’atavisme des comportements

6. Comme nous l’avons vu, la société haalpulaar est fortement hiérarchisée. Si, cette stratification tire son origine des activités socio-économiques, nous assistons, à la fin du xviiie siècle, à l’émergence d’un Parti maraboutique (les toorobbe) qui devient très vite une classe sociale (intellectuelle) détentrice du savoir islamique, du pouvoir économique et politique6.

Dès lors, l’islam se transforme en un élément d’identification et en un prétexte pour la re-hiérarchisation de la société. De fait cette nouvelle catégorie absorbe des éléments issus de plusieurs groupes sociaux. Alors que, à l’origine, elle était ouverte à tous ceux qui, par leur savoir, pouvaient justifier de leurs connaissances de la religion musulmane, elle s’est rapidement fermée.

Le parti devient élitiste, les nobles (toorobbe) deviennent des clercs (seerenbe). Même si beaucoup d’entre eux rejoignent la plèbe, leur statut social et leur filiation les font bénéficier plus que les autres de la réorganisation socio-politique7. Ils intègrent cette aristocratie qui se constitue à partir de 1770.

7. Beaucoup de futurs nobles changent de patronyme afin d’échapper à la vindicte révolutionnaire (déchéance sociale, marginalisation économique et politique) et de profiter de l’ascension sociale qu’assure l’adhésion au Parti maraboutique. Cette période est caractérisée par des reconversions faites de nouvelles alliances et/ou d’allégeances de toute nature dont l’histoire et les mécanismes restent jalousement enfouis dans les mémoires. Les manipulations généalogiques sont l’une des caractéristiques fondamentales de cette volonté de dissimuler les origines.

8. La forte hiérarchisation de la société haalpulaar se dévoile à travers tous les aspects qui président à son fondement. Elle s’observe le mieux et de manière symptomatique dans la distribution des terres de culture, l’un des aspects les plus importants de l’organisation socio-économique. C’est autour de la terre que sont bâties l’économie familiale et les relations entre les différents membres de la société.

Toutes les relations sociales s’y projettent. Elles sont le lieu privilégié de la construction de l’identité paysanne du Fuuta. Il n’est pas exagéré de soutenir que la société a des liens affectifs avec les terres inondables du Waalo8.

9. La répartition des terres suit la logique de hiérarchisation de la société. C’est ainsi que Jean Schmitz (1994 : 420) constate que la « société haalpulaar est organisée à l’image d’un triangle » : au premier sommet nous retrouvons ceux qui sont désignés comme nobles (Les toorobbe, les fulbe, les sebbe : guerriers et les subalbe : pêcheurs), le second sommet est occupé par les artisans (waylube : forgerons, maabube : tisserands, lawbe : boisseliers, sakeebe : cordonniers) et le dernier est occupé par les esclaves (maccube). Ce triangle social se projette « sur le dispositif grossièrement auréolaire d’une cuvette de décrue située dans le lit majeur » (ibid. : 421).

10. La partie qui est régulièrement inondée est contrôlée de manière systématique par les nobles (toorobbe, fulbe et sebbe), la partie médiane revient de droit aux « titulaires des autres fonctions en particulier les électeurs des chefs de terre, les titulaires des autres fonctions et les nouveaux venus dans le village ».

Les parties les plus hautes, rarement inondées et les moins fertiles, reviennent aux esclaves. Le plus souvent, pour accéder aux terres de culture, les esclaves ont recours au rem-petien (métayage)9. J. Schmitz constate pour les temps modernes que l’absence d’un groupe des structures chargées de la gestion d’une coopérative, découle, souvent, de l’usage de stéréotypes.

À Barengol (au Sénégal), les Fulbe Yaalalbe sont sous-représentés dans la coopérative agricole qui gère les Périmètres irrigués villageois (piv) bien qu’ils soient majoritaires dans le village. L’auteur en déduit que « la sous-représentation des Peuls du waalo est sans doute due au fait qu’en cas de présence simultanée de différents groupes statutaires, les “agriculteurs”, arguant de stéréotypes sociaux, s’attribuent la prééminence dans les piv » (ibid. : 429). Cette situation semble découler, directement, de la refonte des modes d’attribution des terres et de la redistribution des rôles politiques après la prise de pouvoir par le Parti maraboutique.

11. Durant la révolution, nous assistons au défrichement des forêts et à la fondation de foyers coraniques (dudde) 10 dynamiques où affluent des disciples (almubbe), issus de toutes les couches sociales et provenant de toutes les régions, ou venant d’autres contrées ouest-africaines. L’islam et ses codes de comportements deviennent la mode et nous assistons au bannissement de toute manifestation à caractère profane.

Ces réjouissances populaires et les séances de divination (tels le dillere des tisserands, le pekane des pêcheurs) qui les caractérisent sont considérées comme des manifestations anté-islamiques dont la pratique est en contradiction avec la volonté des marabouts d’assainir la société. Dès lors débute l’émergence d’une nouvelle société fondée sur la reconnaissance de la hiérarchie et l’assignation de places devenues immuables. La condition de l’individu, ses attributs et sa reconnaissance sociale dépendent désormais de son sang et non des vertus ou qualités liées à sa valeur humaine intrinsèque.

A suivre…/

Abderrahmane N’Gaïde : Historien, Enseignant-Chercheur

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1 Composante arabe de la société mauritanienne, désignée par le terme safalbe (plur. de capaato) en pulaar.

2 La communauté négro-mauritanienne est composée de quatre ethnies : bambara, haalpulaar, soninke et wolof.

3 Je suis aussi préoccupé par les débats « sensibles » en Mauritanie postcoloniale : la persistance de l’esclavage, les conflits intercommunautaires, intracommunautaires et autres phénomènes porteurs de discorde, d’agitations et de luttes de positionnement sur l’échiquier politico-social.

Mais la collecte de maximes et de proverbes en milieu arabo-berbère s’avère difficile à cause de mon éloignement de la Mauritanie et des difficultés inhérentes à la recherche dans ce pays. Je demeure convaincu qu’un travail sur les manières de se définir, les uns par rapport aux autres, peut nous permettre de comprendre comment ces éléments ont influé d’une manière ou d’une autre à renforcer ou à distendre les relations entre les deux communautés.

4 Les Haalpulaar, comme l’indique la traduction littérale, sont ceux qui parlent la langue pulaar. Ils sont aussi connus sous le vocable de Toucouleur. Ils s’étendent au-delà des deux rives du Fleuve Sénégal. À la fin du xviiie siècle, ils fondèrent dans cet espace un État théocratique que le colonisateur fera éclater en provinces séparées (N’Gaïde 1989).

Plus tard, l’autorité coloniale instituera le fleuve comme frontière. Ils se retrouvent divisés entre la Mauritanie et le Sénégal. Mais à la faveur de migrations et des jihad islamiques, ils se répandirent à travers toute l’Afrique de l’Ouest et au-delà. Ils furent de véritables vecteurs de l’islam dans cette partie de l’Afrique.

5 Plur. de kongol : parole, ces formes de la pensée, de ces discours, de ces mots et ces bouts de phrases, etc.

6 Lire à ce propos les thèses de M.M. Kane (1987), Oumar Kane (1986), ainsi que l’ouvrage de David Robinson (1975).

7 Feccere Fuuta considérée comme une révolution agraire. À mon avis cette révolution n’a profité qu’à la classe montante. La révolution des clercs musulmans participe de la rigidification et de l’institutionnalisation des statuts sociaux, des rôles et des privilèges qui leur sont attachés.

Révolution dont les impacts bénéfiques ont été exagérés. Ils alimentent encore aujourd’hui la geste et le panthéon imaginaire des Haalpulaar’en. La relecture de cet événement et de ses conséquences socio-économiques s’impose afin de déterminer comment il a conduit à l’émergence d’une compétition acerbe pour le contrôle du pouvoir politique, économique, social et religieux. Cette compétition semble avoir été à l’origine de l’assassinat du premier Almamy Abdul Qadir Kan et de l’instabilité politique qui s’en est suivie.

8 Terres de décrues dont le contrôle suscite des conflits inter et intra-familiaux. Elles étaient au centre de l’économie paysanne du Fuuta. Malgré les réformes foncières en Mauritanie et au Sénégal, les Haalpulaar restent attachés à sauvegarder leurs droits traditionnels. Leur mise en valeur (par le biais de l’irrigation) est secouée par les réticences des autorités coutumières.

9 Pour mieux saisir le système du métayage, sa naissance et son mécanisme, consulter à ce sujet l’ouvrage de Olivier Leservoisier (1994 : 89-96).

10 Les foyers coraniques ont soit disparu ou leurs activités ont ralenti avec les mutations en cours et la multiplication des écoles « modernes ». Pour un exemple consulter avec intérêt l’article de I.A. Sall (1998).



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Commentaires (3)

  • Top Gun (H) 03/07/2014 15:02 X

    Et plus clair Haal Puulaar jai de l orthographier en puular veut dire tout simplement en bon puular puularophone donc avant d aller creuser le tombe du grand pere de l autre il commencer par le sien pour s edifier sur quelle langue parlait on avant le puulaar un bon theme pour un histoirien serieu et non celui ki cherche a impressionner les petite tetes

  • a.bennan (H) 03/07/2014 01:08 X

    Conclusion :Combatez tres fort le mepris de l'autre. Acceptez l'appartenance simple a l'une des tribus noires . Meme race. meme ethnie Et surtout acceptez vos griots et forgerons dans votre cimetiere. Et la, vous serez plus decomplexes a prendre votre place et c'est plus sage pour vous.

  • Ko min (H) 02/07/2014 20:42 X

    Puisque vous êtes complexés de vous designer Peuls, n'oubliez de citer s'il vous plait qu'il y'a des peuls aussi en Mauritanie. Je ne vois pourquoi on aime mettre en avant ce terme "Haalpular" alors qu'il n'a aucun sens. C'est une ethnie? Éclairer ma lanterne. Je ne comprends pas cette volonté de vouloir diviser. Pourquoi appelons t-on les Maures arabes alors qu'ils sont Berbères?