08-02-2016 12:51 - Un prétexte survit à son contexte / Par Abdarahmane NGAIDE (Bassel)

Un prétexte survit à son contexte / Par Abdarahmane NGAIDE (Bassel)

Abdarahmane NGAIDE - « Ne me demandez pas d’où je parle, qui je suis et à quel public je « veux faire du bien » ou du mal. Je suis un homme comme vous, je mourrai et je ne suis pas né fonctionnaire de la Vérité ni professionnel [d’une quelconque religion] [...]

L’important n’est pas d’être ceci ou cela. Seule vaut la manière de n’être point ou de ne pas croire. Le partage qu’elle instaure se situe en dessous des allégeances, des allégations doctrinales et des programmes. »
, Fabien Eboussi Boulaga, Christianisme sans fétiches, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 220.

« Jeu » sans enjeux

Tout contexte peut devenir un prétexte renouvelable et « rénovable » selon les lectures que les générations imposent à ses multiples trajectoires, pour mieux saisir ses zones d’inflexions.

Tout événement qui rassemble les hommes mérite une attention particulière de la part de ceux qui gouvernent la cité, et qui ont vocation de veiller à l’épanouissement de leurs administrés. Ceux-là même qui valident, en les consolidant, le respect qu’on leur doit, les honneurs et la considération dont ils bénéficient de leur part. Leur pouvoir symbolique n’a de sens que quand ils sortent du champ naïf des subjectivités pour sacrifier aux demandes sociales, des plus intelligentes jusqu’aux plus « incongrues » d’entre-elles. Parce que la majeure partie de ces dernières se résument en une seule et même chose :

susciter des rencontres pour partager en paix (un concert de Rap à Arihara ou à Taychtayatt avec Lewlad Lebled/Minen Tey…, une marche « arc-en-ciel d’Inal, en passant par Azlat, Thienel, Sorimale, voire jusqu’à Oualata), les instants de la vie, et surtout réfléchir ensemble sur le devenir commun (Un colloque sur : Écritures de l’Histoire et mémoires « transversales » en Mauritanie de 1989 à 2016. Quelles leçons pour le devenir de la nation ?).

Le combat citoyen du XXIe siècle doit, me semble-t-il, se résumer à cette aspiration à nous réapproprier de manière intelligente toutes nos institutions (« traditionnelles » comme « modernes ») pour réorienter les politiques vers ce que nous voulons que notre société devienne. Et cela ne se sera réalisable que quand elle aura agi en pleine conscience d’elle-même et donc en valorisant les potentialités que recèlent chacune de nos communautés en présence.

La société mauritanienne est malade d’elle-même parce que construite sur une base qui nous démontre chaque jour ses limites, comme si elles résultaient d’une prédétermination délibérée. Ces limites résultent, pour la plus part, de l’œuvre (manœuvre !) consciente de ceux qui, pourtant, ont l’obligation de rendre compte de leur mode de gouvernance en facilitant la motricité de la société.

Il ne s’agit point de minimiser ou d’amplifier la profondeur des fêlures sociales et des divergences entre les communautés, mais de promouvoir et de défendre l’idée qu’elles peuvent, malgré tout, se cicatriser avec un peu plus de génie et d’inventivité sociale. Et le seul génie possible, sans frais ni sueurs froides, est de susciter des discussions autour de tout ce qui peut permettre aux émotions d’être canalisées vers cette tentative d’unification de notre langage.

Cette unification ne peut pas signifier une tentative permanente d’étouffer, voire d’aplatir toute expression de la différence, mais la valorisation de cette dernière sur la base de ses éléments les plus structurants. Parce que c’est sur la surface de la différence que se joue l’essence de toute rencontre et que s’expriment les modalités de toute conciliation. En tout cas elle n’institue pas un lieu de confrontations irréductibles mais, comme sur une scène, elle permet aux acteurs de jouer leur rôle avant de se retirer derrière le rideau.

Les manifestations culturelles et sportives entrent dans ce cadre qui privilégie l’interpénétration et la compétition sur la base d’une totale équité dont le seul credo est de consacrer le mérite. Toute jeunesse qui se respecte doit aspirer non seulement au pouvoir pour en jouir [posture temporaire par excellence], mais doit aussi travailler à la pérennisation de ses fondements les plus saillants. Dès lors, tout être humain jouissant de ses facultés mentales ne peut pas seulement avoir pour ambition d’exercer le pouvoir pour le pouvoir.

Cette prétention de diriger ne peut être légitime que quand ce même homme sacrifie aux exigences de la sacralité de toute mission. Surtout celle qui prétend servir une cause qui va au-delà de sa propre sphère de déploiement. C’est-à-dire celle qui aspire à une certaine universalité.

Le Savoir permet de produire du respect, et du coup incarne une partie des rêves les plus légitimes des composantes du peuple. Mais pour que ce Savoir ait un sens, et surtout un impact salvateur sur les consciences individuelles, comme sur celle collective, il a besoin d’espaces où l’expression est libre, et d’animateurs désintéressés pour prolonger l’éducation reçue dans les familles biologiques, les institutions informelles et dans celles légales à vocation publiques, donc forcément démocratiques et émancipatrices.

Ce manque criard d’espaces de socialisation - marqué par le sceau de la neutralité (des espaces interstitiels, dingiral en pulaar), de rencontres, d’échanges et de discussions, en Mauritanie, a quelque chose à avoir avec les distances subjectives que des stéréotypes têtus entretiennent et alimentent de génération en génération. Ces distances doivent être progressivement éliminées pour que les générations actuelles se découvrent, se connaissent, se côtoient davantage, marchent ensemble, rient ensemble, et sentent cette chose qui ne se réveille en nous que quand nous découvrons la relativité de toutes les cultures et les différentes similitudes qui existent entre elles.

Il ne s’agit pas de réveiller un sentiment humaniste, mais de provoquer une réflexion sur notre condition d’Humain. Et qui dit Humain convoque la culture. Aussi paradoxalement que cela puisse paraître la culture porte en elles les passions morbides d’un peuple, mais aussi toute sa philosophie de la vie. Il faut donc la découvrir de l’intérieur et non pas par le biais d’une classification déshumanisante fondée sur une image plus caricaturale que « réelle ».

L’état létal dans lequel nous maintenons le principe fondateur de notre diversité culturelle et surtout de notre inventivité sociale, laisse tout observateur pantois. Le peu d’intérêt que nous réservons aux joyeusetés ne rend pas compte du côté vorace du mauritanien pour les autres cultures. La forêt de paraboles donnant accès à des centaines de chaines (avec les télénovelas et autres feuilletons arabes, brésiliens ou turcs) témoigne de cette soif de connectivité.

Il est incompréhensible, dans le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui, que des autorités puissent penser contrer la tenue de manifestations à vocation ludique et éducative. Heureusement qu’existent, dans ce monde, des têtus - enfin disons des audacieux dans le bon sens du terme. Ceux qui ne lâchent pas malgré le caractère « fou » de leurs engagements pour la concrétisation d’une idée « contre vents et marrées ». Oui, il est impensable de lâcher une idée, surtout si cette dernière porte en elle quelques vertus constructives.

Prenons cet exemple qui me vient à l’esprit. Il m’a toujours semblé, depuis que j’échange avec mon grand frère M. Haïdara, que le Marathon de Nouadhibou, qui enregistre l’affluence des coureurs et des « badauds », ressemble (dans la réalité mauritanienne) à un processus initiatique qui suscite chez tout coureur l’envie de partager une certaine endurance, et du coup défier le temps du retrait solitaire dans les familles biologiques. Ce type d’activité fait converger les foules et permet de libérer notre énergie négative, en suant ensemble. Parce qu’une solidarité tacite peut se nouer entre les coureurs dont l’objectif final n’est point le Trophée en tant que tel, mais l’effort fourni - dans un esprit fair-play - pour mériter l’objet mis en jeu.

Dans ce genre de compétitions, il ne s’agit pas d’enjeux à relever ou d’autorité à défier, mais d’instants à partager au-delà de toute appréciation selon une échelle de valeur « sonnante et trébuchante ». Car tout individu qui met au centre de sa vie la concurrence négative à la place de la complémentarité constructive est encore dans un ethos qui s’apparente à « l’état de nature » où les passions dominent, annihilant tout recours à l’intelligence.

Donc il s’agit d’appréhender ce jeu comme un prétexte pour construire de nouvelles solidarités et instruire sur nos capacités de dépassement. Certes que tout n’est pas que jeu et tout ne peut pas faire objet de jeu, mais tout peut prendre l’aspect d’un jeu, dans le sens ludiquo-instructif, pour faire passer, de manière douce et réfléchie, un message, un comportement et un mode d’être.

Car le ludique n’altère point la réalité, mais il la montre telle qu’elle est pour que la leçon qu’il véhicule puisse atteindre le but qui lui est assigné. Elle doit se présenter dans « son meilleur jour ». Le ludique soulage des lourdeurs protocolaires et devient ainsi un vecteur de transmission. C’est cette double capacité, d’être ludique en transmettant des idées, qui fait du livre un élément indispensable pour acquérir des ressources qui alimentent l’intuition et la maintient vivace et toujours alerte.

Le Livre, livre en délivrant…

À la première édition du Festival du Livre de Boghé - manifestation ludiquo-instructive - dédiée à l’écrivain et homme politique Cheikh Hamidou Kane, il ne s’agissait pas seulement de relever les défis liés à l’organisation, mais de prendre conscience de l’importance de l’éducation (prétexte légitime, s’il en est un) dans toute société qui se respecte. Et surtout qu’il ouvre sur des possibles, en offrant à tout individu porteur d’idées l’occasion de solliciter les énergies dispersées partout où qu’elles se trouvent sans distinction aucune, pour les convier à la méditation à haute voix sur l’importance d’un « outil » dont la place dans l’apprentissage à la vie n’est pas à démontrer.

L’intellectuel « commun » Amady Aly Dieng (décédé en mai 2015 à Dakar et avec lequel j’ai réalisé un livre entretiens) disait qu’il faut avoir « le culte du livre qui donne le savoir ». Il m’a semblé que tous les livres donnent du savoir. Tout dépend de ce que nous y recherchons et de l’angle par lequel on aborde son contenu. Parce que chaque livre instruit.

Support indispensable de vulgarisation des Savoirs et de la culture qui les porte. Je veux nommer le LIVRE dans ce qu’il recèle comme vertus, jusqu’à se métamorphoser en un objet commun à tous (Le bestseller rend compte de cette figure). Car tout Livre n’a de sens que quand il devient « quelconque » ; c’est-à-dire accessible pour qu’il puisse jouer pleinement son rôle dans la consolidation de nos connaissances et surtout de notre civilité.

Comme tout objet élevé à la dignité de conservateur-transmetteur, un Livre tisse et retisse les relations en consolidant les rapports interindividuels qui agissent comme des nœuds solidaires pour se métamorphoser en un filet social. Sa vocation est de circuler, comme un témoin dans une course de relais. Il relie écrivain, éditeur et lecteur, celui-là même qui valide les intuitions de l’auteur en prolongeant la discussion autour des thèmes qu’il aborde. En dernière instance, c’est le lecteur qui fait survivre non seulement l’œuvre mais aussi l’éditeur. C’est un bébé qui grandit entre mille mains comme un être humain. Il nous fait jouer en nous instruisant. Double faculté qui fonde son essence.

Appliquons-nous à un jeu de mots à partir de notre « LIVRE ». Lire, Vil, ver, ivre, lie, vie, île, rive et le tout à lier. Essayons de construire quelque chose avec ces « fragments ». Considérons-les comme des articulations. Sauf un vil ver, sur l’autre rive de l’île ivre jusqu’à la lie, mène une vie sans lire. Comme un égaré à lier !

Seul le livre a cette faculté de faire se rencontrer des individus venant de divers horizons, et d’ouvrir pour eux un champ constitué d’interminables discussions. C’est pourquoi, j’ai toujours pensé que les écrivains n’écrivent pas pour se libérer de la solitude de la méditation, mais pour proposer une lecture possible de la vie. Dialoguer !

Écrire c’est lire, comme lire conduit toujours à écrire la vie et non sur elle. Finalement, nous pouvons affirmer, en paraphrasant François Caillat qualifiant Foucault, que lire et/ou écrire résument « goût pour le mouvement et refus des certitudes ».

Un prétexte doit toujours survivre à son contexte en se métamorphosant en texte.

Abdarahmane NGAIDE (Bassel)

Dakar, le 06/02/2016



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Commentaires (3)

  • Ibiliss (H) 09/02/2016 00:29 X

    "Le mauritanien n'aime pas la discipline". Je n'aimerais pas stigmatiser, mais de quel type de mauritanien est-il ici question? Selon vous, dans une famille digne de ce nom, qui est responsable de la pagaille qui y règne? Est-ce les enfants, le père, la mère peut-être? Un peu de réalisme ne vous ferait aucun mal!

  • SAF-B.F.L. (F) 08/02/2016 17:26 X

    Ce Bassel, il a mangé du Baassi avec pâte d'arachide pour nous pondre cette diarrhée verbale qui n'a ni tête ni queue. TCHIIIIPPPP! Le flatteur Haydara du Marathon, qui ne vit qu'aux dépends de ceux qui l'écoutent.

  • Marathon International de... (H) 08/02/2016 14:41 X

    Grand Maitre Professeur NGAIDE ! Comme je suis heureux de constater que petit à petit la portée philosophique des marathons est en train de faire son petit chemin chez nous. Merci d'avoir cité l'exemple du Marathon International de Nouadhibou qui est une œuvre aussi difficile que personne ne peut voir que de l'intérieur pour 3 raisons qui sont : Le mauritanien aime le gain facile, Le mauritanien n'aime pas la discipline, Le verbe « se coucher » est plus conjugué chez nous. Votre disciple Mohamed HAIDARA du Marathon International de Nouadhibou