23-06-2016 01:45 - Amadou Hampâté, sagesse sans querelles

Amadou Hampâté, sagesse sans querelles

Traversees-Mauritanides - Administrateur, et doctorant en littérature africaine à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal, Bocar Mamadou DIA alias Bocar Baïdy planche sur Amadou Hampâté Bâ. On sait l’intérêt de ce dernier pour la conservation des traditions orales, et de leur passage à la postérité par le champ de l’écrit.

Et il disait, à juste titre : « Ce n’est pas pour « conserver des idées dans une bibliothèque » que j’écris, mais au contraire pour assurer la plus large diffusion possible de nos valeurs traditionnelles, afin que chacun puisse s’y référer, méditer et, peut-être, ajouter et créer. » Vous aurez compris l’intérêt de Bocar Baïdy pour celui qui se disait simple « devancier », et que tous appellent « le sage de Bandiagara » l’élevant au même statut que son maître Tierno Bokar.

Pendant longtemps, la culture de l’oralité a constitué le socle et le réceptacle des traditions africaines. Nonobstant, ignorant cette richesse culturelle, d’aucuns prétendent reléguer le continent noir à la barbarie en soutenant gratuitement que « les Africains ne sont pas assez entrés dans l’histoire[1] ».

Un propos malheureux, autant que infondé, mais ce n’est pas l’objet de notre réflexion. Ici, nous voudrons savoir si la littérature orale peut traduire, perpétuer et transmettre de génération en génération la civilisation africaine sans risque de l’amoindrir ? Certes, la parole, moyen de communication par excellence, est capable de migrer à travers les âges, mais, au cours de cette migration, n’est-elle pas vouée à une quelconque difformité ?

Cette problématique fondamentale amena Amadou Hampâté Bâ, disciple de Tierno Bokar, à comparer « un vieillard traditionnaliste africain à une bibliothèque inexploitée ». Cette citation, prononcée lors de la conférence générale de l’Unesco en 1962, reste sujette à plusieurs interprétations ou reprises.

« Je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l’incendie d’un fond culturel non exploité »[2], dit l’auteur de L’étrange destin de Wangrin[3]. Il poursuit : « En Afrique, quand un vieillard traditionnaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle.»

Là, n’est-ce pas encore une défaillance de mémorisation de la parole dite par rapport à celle qui est écrite ? En tout cas, cela semble traduire le souci d’Amadou Hampâté Bâ qui perçoit l’importance de l’écriture comme un moyen de sauvegarder l’imaginaire africain.

Nous nous attèlerons donc à analyser le processus qu’opère la création littéraire chez Amadou Hampâté Bâ, par la jonction de l’oralité et de l’écriture. Nous essayerons de délimiter la corrélation entre les deux aspects (oralité et écriture). Pour ce faire, il parait nécessaire de revisiter la quintessence de l’oralité afin d’appréhender l’exploitation faite de l’écriture et/ou la promotion faite pour l’écriture. Nous prendrons pour champ de lecture : Kaïdara[4]. Il n’y a pas de petite querelle[5]et Vie et enseignement de Tierno Bokar. Le sage de Bandiagara[6].

I. L’oralité à travers l’imaginaire collectif africain

Dans l’acception générale, l'oralité est définie comme la culture d'une civilisation plus exprimée à l’oral qu’à travers des textes écrits. Cette même définition rajoute : « On pourra ainsi parler de l'oralité d'une tradition, transmise de bouche à oreille pour alimenter une mémoire ancestrale et non écrite. »[7] Le patrimoine culturel, qui influe sur l’éducation de base et sur la carrière littéraire d’Amadou Hampâté Bâ, répond à ces acceptions.

En effet, il serait judicieux d’interpeler l’approche critique codifiée par Sainte-Beuve selon laquelle la compréhension d’une œuvre implique aussi la biographie de l’auteur. La civilisation à laquelle appartient le conteur malien, fondée sur des mythes et légendes, des us et coutumes et des croyances, regorge de richesses culturelles au point de s’avérer méandreux de la sauvegarder par le biais de l’oralité.

L’initiative de l’auteur de recueillir des récits initiatiques et de s’atteler à des ouvrages autobiographiques ou historiques s’inscrit dans une volonté de préserver la mémoire de son continent. Le caractère fort de son œuvre relève de la portée d’un message destiné à la fois aux jeunes générations et aux personnes adultes.

On peut dire, sans risque de nous tromper, que la vulgarisation des leçons de moralité à travers les contes peut tenir son authenticité de l’imaginaire collectif africain, d’où ces « vieillards traditionnalistes » qui occupent un rôle d’éducateurs.



1. L’art de recueillir la culture orale pour informer 1. Kaïdara

Ce conte, s’adressant à divers publics, est dans une large mesure plus destiné aux jeunes qu’aux adultes. C’est un récit initiatique peul qui met en scène trois compagnons : Hammadi, Hamtoudo et Dembourou. Ils effectuent un périple à la recherche du dieu de l’or et de la connaissance. Au cours de ce voyage souterrain, ils traversent d’abord le pays des nains avant de se retrouver sur la surface de la terre, soit un retour au point de départ, ou cycle initiatique de leur parcours. Le koumene[1]remet à chacun d’eux trois bœufs chargés d’or.

Mais le but de leur voyage reste à venir. Leurs motivations : l’avoir, le pouvoir et le savoir. Ainsi, Hamtoudo vise la prospérité. Dembourou est préoccupé par la couronne royale, tandis que Hammadi sacrifie tout son or au profit de la connaissance.

Le chemin louable qu’entreprend ce dernier lui sera bénéfique, contrairement à ses deux autres compagnons qui périront dans leur quête. Une quête qui, à défaut d’esprit de discernement, entraine, généralement, les hommes dans un précipice. Car l’avoir sans le savoir nuit tout comme le pouvoir sans le savoir détruit.

Après un périple de vingt et un an, Hammadi rentre au village et devient un roi puissant tout en demeurant modeste et généreux. C’est ainsi que le dieu de l’or et de la connaissance, comme pour s’assurer des aptitudes de ce roi, se déguise en mendiant et se rend au palais. Satisfait, de l’attitude de son hôte, il révèlera la signification ésotérique de l’initiation à Hammadi qu’il trouve digne de confiance. Il lui accorde l’autorisation de transmettre son savoir à ses descendants.

Dans une certaine mesure, le polymorphisme de Kaïdara rappelle l’aspect équivoque du métal précieux : l’or est à la fois un bon serviteur et un maître tyrannique. En somme, l’aspect moralisateur de ce conte incite à un savoir-faire à travers lequel l’auteur tente de démystifier l’utopisme qui se vit encore dans la plupart des communautés peules.

Il n’y a pas de petite querelle

Ce second conte de notre corpus est moins long que le précèdent. Mais il est aussi d’une portée édifiante. Tout comme le révèle le titre, qui s’annonce comme un prélude du récit, le drame pouvant résulté d’une querelle, minime soit-elle, peut prendre une envergure importante.

Pour tourner en dérision les tares de la société, à la manière de La Fontaine et bien d’autres fabulistes, l’auteur met en scène des humains et des animaux : un chef de famille, son chien, son coq, son bouc, son bœuf et son cheval. Et, aussi paradoxal que cela puisse paraitre, le personnage-chien, animal que l’on traite souvent avec mépris, incarne ici l’acte de prudence et tente, par conséquent, de prévenir le chaos dans la demeure du maître.

Après le départ de celui-ci, le chien prodigue, en vain, des conseils à ses compagnons, (« il n’y a pas de petite querelle comme il n’y a pas de petit incendie »[2]), afin de les inciter à intervenir entre deux lézards qui se disputaient le cadavre d’une mouche. Ce qui devait arriver, arrivera. L’indifférence de ses compagnons, par rapport à cette querelle qu’ils jugent banale, leur sera fatale.

Ainsi, on voit les rôles qui se dessinent, chacun brandissant son ego. Dans un orgueil sans borne, le coq se prend pour le roi de la basse-cour, chargé d’annoncer chaque matin l’apparition du soleil ; le bouc se dit le maître incontesté de toute une maisonnée de chèvres ; le bœuf, le plus fort et le plus ancien des animaux de la maison ; le cheval, le plus noble des animaux, un pur-sang consacré uniquement à la course… Ils sont donc assez « nobles » pour s’occuper d’une querelle de lézards !

C’est dans ce contexte qu’« un rien finit par tout tuer », parce que la dispute des lézards provoque un incendie dans la chambre de la vieille mère du chef où celle-ci succombera. L’imprudence et le narcissisme sont considérés ici comme étant l’origine de la mésaventure de ces personnages. Par rapport à cette attitude arrogante, il est nécessaire de rappeler les paroles de Tierno Bokar : « Une âme emplie de Dieu ne se tient jamais droite et hautaine sur sa poitrine »[3].

En somme, ces deux contes traduisent des vices et transmettent une vertu, notions inhérentes à la nature humaine. Ce double aspect, tantôt lié aux comportements avilissant son image, tantôt relevant de ses mérites, constitue l’étrange dualisme de la destinée de cet « animal pensant », qu’est l’Homme. La complexité, liée à cette dualité d’éléments, peut s’expliquer à travers cette autre réflexion du maître traditionnaliste et sage Tierno Bokar.

Celui-là qui, tel un rayon prophétique, illumina l’âme et guida les premiers pas du savant conteur Hampâté, affirme que : « la nature humaine… ne peut ne pas croire en quelque chose : Dieu ou diable, force ou fortune, chance ou malchance. »[4]Il faudrait ainsi, pour sortir indemne de cette énigme, savoir faire preuve de perspicacité et de bon sens.

C’est l’heureux destin de Hammadi qui a reçu de Kaïdara l’autorisation de révéler le secret de l’initiation à sa lignée. On peut y voir l’importance capitale, en Afrique, de la transmission des connaissances de génération en génération.

Vu que « Tout conte est plus ou moins initiatique, parce qu’il a toujours quelque chose à nous apprendre sur nous-mêmes »[5], l’on pouvait fréquemment voir en Afrique traditionnelle un grand-père entouré de ses petits-enfants. Le rôle de ce dernier était d’initier ceux-ci à la vie. A la manière du conteur, il leur dispense un savoir.

Cette pédagogie de l’oralité renferme une esthétique dynamique qui campe le scenario de l’émission du conte. Pour Amadou Hampâté Bâ, les contes sont le lieu d’« une véritable pédagogie orale ». Les faits qui corroborent cette assertion sont évidents, tout comme il le soutient : « A défaut de livres, notre enseignement se trouve dans les contes, les maximes, les traditions orales »[6].



1. Vie et enseignement de Tierno Bokar, Le sage de Bandiagara

Avec ce troisième ouvrage, notre étude passe du conte, qui est « un mensonge vrai », à un essai ou plus exactement un témoignage sur un maître qui a profondément marqué son disciple. Il s’agit là d’une continuité dans l’ordre des idées, et de la démarche de conscientisation. La première version de ce livre[1] fut publiée, en collaboration avec Marcel Cardaire[2], en 1957.

Il est composé de trois parties. La première intitulée La vie, relate le parcours de Tierno Bokar, par rapport au déroulement des faits historiques liés à la Tarîqa Tidjaniya[3]en Afrique Sub-saharienne. La seconde partie, celle qui nous intéresse plus, intitulée La parole, est un condensé des dires de Tierno Bokar, recueillis à Bandiagara, où celui-ci s’attelait à deux occupations : l’enseignement et la prière. Et la troisième s’intitule L’enseignement, celui que l’auteur avait partagé avec bien d’autres auprès de Tierno.

La vie de Tierno, aussi paisible qu’elle fut auparavant, sera troublée vers sa fin. En effet, elle est marquée par un différend d’ordre religieux entre deux branches de la confrérie Tidjaniya qui a secoué cette partie de l’Afrique au point de susciter des remous au sein de l’Administration coloniale de l’AOF.

Ces deux branches sont celle des « onze grains[4]», pratiquée par Cherif Hamallâh[5] et ses adeptes, et celle des « douze grains[6]», propagée et pratiquée par Cheikh Omar Tall. Méconnaissant le sens profond d’un tel malentendu[7], sur un sujet qui ne les intéressaient pas forcément, les autorités françaises de l’époque, soucieuses de faire rétablir l’ordre et la paix, se trouvaient être devant un dilemme difficile à résoudre.

Toutefois, l’auteur fait savoir qu’elles s’étaient rangées du côté de certains chefs religieux influents se réclamant du clan des pratiquants des « douze grains »au détriment des hamallistes, désormais taxés d’ennemis de la France.

Le malheur qui aura tourmenté la vie de Tierno fut le simple fait de se rallier au Hamallisme, lui qui était un cousin des Tall et ancien pratiquant des « douze grains », mais convaincu de la sainteté du Cherif Hamallâh. « Un Tall a trahi la cause des ‘‘douze’’ ! »[8] disait-on. Abandonné par la plupart des siens, traité de traitre, Tierno vécu ainsi une fin bouleversée face à la haine et à l’âpreté de la ville de Bandiagara.

A entendre Amadou Hampâté Bâ narrer la parole de Tierno, on imagine aisément à quel point celle-ci l’avait convaincu : « Paroles tout imprégnées d’amour, de tolérance et d’infinie bonté envers les hommes ; paroles opposées à toute violence et à toute oppression, d’où qu’elles viennent ; paroles étonnamment actuelles, tant elles sont universelles »[9].

Un caractère sacré et un certain art oratoire apparaissent à travers ces paroles remplies de vérités lumineuses. Ce don s’explique par le fait qu’en Afrique, à défaut d’écriture, l’on entretenait la parole avec dévotion, on la substituait au ‘‘verbe fécondant’’[10]. A propos de Tierno Bokar et de sa parole, Marcel Cardaire écrit :

C’était la parole à l’état pur, de la parole qui n’était pas faite pour exalter l’homme — celui qui parle ou celui qui écoute — mais une véritable parole créatrice, celle qui, en honnête réciprocité, fait vivre Dieu au cœur du mécréant, anime la foi de cet autre et donne un sens à la vie de tous[11].

C’est donc sous forme d’entretiens, de séances de questions-réponses, qu’Amadou Hampâté Bâ pu recueillir l’essentiel des paroles qui constituent un message universel. Cette véritable école de l’humain avait pour devise : « Amour, charité, fraternité ».

Bien que la spiritualité occupe une place de choix dans ces paroles, elles ne sont pas destinées pour autant qu’aux adultes. Elles s’adressaient aux enfants imbus au style du conte.

Comme on peut le comprendre, là s’établit un rapport étroit entre le présent ouvrage et nos deux contes initiatiques. A la fois conservateur et ouvert, le conseil de Tierno promeut l’aspect de la civilisation africaine en ces termes : « N’allez pas chercher fortune en mendiant au loin, vous qui êtes assis sur un sac d’or. Servez-vous de cette fortune.

Faites-la prospérer en commerçant avec elle »
[12]. L’on se retrouve ici avec le concept « du donner et du recevoir », cher au président-poète Léopold Sédar Senghor. L’ancien élève de Tierno Bokar, réputé être grand conteur, Amkoullel[13] a su suivre le conseil de son maître, le sage de Bandiagara. Les propos de ce dernier sont sans ambiguïté :

Les traditions peuvent se présenter sous forme de contes plus ou moins longs de différentes natures : contes pour enfants, contes didactiques ou initiatiques. Quels qu’ils soient, méditez-les, cherchez à dévoiler le secret qui est enveloppé en eux. Creusez-les profondément, comme le feraient les chercheurs d’or dans les mines du Bourré[14].

Cette approche méthodologique illustre les attitudes traditionalistes, les principes pédagogiques et moraux de Tierno Bokar. D’où le sens et l’expression de la quintessence de l’oralité. Les propos d’El Hadj Abdulwahab Doukouré, cités par Amadou Hampâté Bâ, corroborent de manière explicite cette approche :

L’enseignement de Tierno Bokar Salif était oral. Il se donnait en fulfuldé, langue peule, dont la richesse et la poésie ne sont plus à démontrer… Je n’exagère pas en disant qu’aucune bibliothèque arabe—et nombreuses sont celles que j’ai visitées au Maroc, en Algérie et en Tunisie—ne possède un ouvrage qui soit aussi synthétique, pratique, vivant et à la fois à la portée du lettré et de l’illettré… [15].

Cet hommage assez vibrant n’est qu’un moyen pour Amadou Hampaté Bâ, et pour bien d’autres disciples de Tierno, de montrer la portée du savoir de ce dernier.

La troisième partie de ce livre se compose de trois leçons de type ésotérique : Le pacte primordial, Maddȋn[16]et Synthèse de l’enseignement ésotérique. La voie Tidjaniya et le soufisme y sont plus détaillés. Toutefois, elle parait moins influente sur l’objet de notre article.

L’esprit de discernement, le sens de la modération et l’acceptation de l’autre constituent les mots clés des ouvrages de notre corpus. Ce sont là des principes moraux qui invitent tout un chacun à concevoir la vie dans toute sa complexité. Cette vie qui impose un apprentissage perpétuel.

D’ailleurs, la formule qui introduit le conte décrit à travers un indice sous-jacent de l’émission la relativité des connaissances humaines : « Quelque chose était là » dit par le conteur, (en poular « Wonko wonno ɗoo »), à quoi répond un membre de l’assistance : « Cela sera, cela ne sera pas, c’est un conte » (« Enna wonna wonata ko tinndol »).

Une autre expression, « diwa ɗoo, ɗakka ɗaa ! » (Saute ici s’accroche là-bas), consiste à conclure l’émission et expose l’objet fondamental du conte africain traditionnel selon lequel l’avenir demeurant imprévisible, il vaut mieux en prendre garde avec toute l’éthique qui y sied. Cela se résume en une vertu qui doit se transmettre de génération en génération.

Par ailleurs, tout comme Tierno Bokar s’appliquait à parler aux uns et aux autres, selon leur entendement, le conteur doit être en mesure d’imiter tous les personnages de son récit afin de mieux interpréter l’énoncé. C’est sous cet angle que l’émission du conte négro-africain se soumet à trois éléments : un conteur, une narration et un public. Une superstition s’ajoute à cela : les « tinddi » (contes en poular et pluriel de « tinndol ») se disent seulement le soir et de préférence pendant la saison sèche, car le conteur est soucieux de la bonne perception du récit.

1.4. A la rencontre des cultures

L’œuvre d’Amadou Hampâté Bâ se compose de contes, de poèmes, de romans,… et d’essais. Cette diversité de genres littéraires qui a trait aux faits sociaux à caractère religieux, culturel, éthique, esthétique, politique et historique équivaut à la quintessence d’une culture orale que l’auteur traduit par son importante bibliographie.

Parmi ces textes, quelques-uns, moins connus, sont écrits en peul ou en arabe. Parallèlement à cette volonté de sauvegarder et promouvoir l’essentiel du patrimoine traditionnel oral, il juge nécessaire d’élargir son auditoire (et lecteurs) en écrivant en français, langue plus imposante aussi bien en Afrique qu’en Occident.

Le passage de l’oralité à l’écriture a pour corollaire la rencontre des cultures qui profite aux Africains ainsi qu’à ceux qui se trouvent dans la sphère francophone toute entière. De ce fait, en même temps que la promotion des traditions africaines se réalise, l’illustration de la langue française s’exige.

Le but de ce transfert relève d’une aspiration d’enracinement à un passé que l’on doit méditer, appréhender, afin de mieux s’identifier à sa culture, d’une part, mais aussi d’être ouvert à d’autres horizons, d’autre part. Amadou Hampâté Bâ s’est fixé un objectif :

Ce n’est pas pour « conserver des idées dans une bibliothèque » que j’écris, mais au contraire pour assurer la plus large diffusion possible de nos valeurs traditionnelles, afin que chacun puisse s’y référer, méditer et, peut-être, ajouter et créer. En me livrant à ce travail de récolte et de fixation par l’écriture, mon but a été également de servir d’exemple, afin que d’autres continuent dans la même voie. Je ne fais que jouer le rôle du devancier, dont le symbolisme se retrouve dans les danses sacrées : le vieux se met en avant, il danse, et tout le monde le suit au rythme de son pas[17].

Cette ouverture d’esprit et ce sens du partage résultent de l’enseignement de Tierno Bokar. Toutefois, vu la différence entre ces deux langues, le processus de création littéraire par jonction de l’oral à l’écrit, ou de l’oral au peul-français, s’avère non aisé. D’ailleurs, l’auteur l’avoue :

Une difficulté particulière a résidé dans le passage du peul au français, du fait des différences de structure que caractérisent ces deux langues. Le peul, comme l’arabe, est une langue synthétique où chaque mot peut comporter de nombreux sens différents (quoique liés) selon sa position dans la phrase et le niveau de signification auquel on l’appréhende.

Au contraire, dans la langue française -langue analytique par excellence, mais non synthétique- chaque mot possède un sens unique et précis. D’où la difficulté de faire passer une idée d’une langue à l’autre sans porter atteinte à la concision de l’expression, à l’allure de style ou à la saveur de l’image[18].

A travers ce passage, l’on perçoit l’effet du bilinguisme provenant de l’interférence linguistique et culturelle. Ce processus de création littéraire qu’opère l’œuvre de Hampâté Bâ délimite ici une corrélation entre l’oralité et l’écriture. Alors que la culture orale influe abondamment sur l’ensemble de son œuvre. Cela s’explique, également, par l’impact du travail sur ses manuscrits. Ainsi, l’œuvre de Hampâté Bâ fut certainement influencée par sa biographie. N’est-ce pas lui qui se définissait comme un diplômé de « la grande université de la Parole, enseignée à l’ombre des baobabs »[19] ?



Eu égard à ce qui précède, on peut déduire que le disciple[1] de Tierno Bokar semble être l’écrivain du continent qui a le plus exploré la sagesse et l’imaginaire africain à travers sa quête inlassable de la science. L’étude des ouvrages de ce texte établit une cohérence entre divers éléments des récits, des paroles recueillies et du parcours même de l’auteur. D’abord entre le premier conte et l’ouvrage consacré à Tierno Bokar.

La patience, la persévérance et le sens du discernement sont observées ici comme étant l’ultime voie du salut. Celle qui mena Hammadi vers Kaïdara, dieu de la connaissance, et celle qui fît de Tierno Bokar le sage de Bandiagara. Dans le second conte, le narrateur a relaté une certaine fidélité du chien, qui n’est pas aussi sans rappeler celle du chien de Tierno Bokar.

Et l’on pouvait entendre Tierno louer le dévouement de ce chien qui, bien qu’étant visiblement épuisé sous l’effet de la chaleur, était prompt à quitter l’ombre salvatrice d’un arbre pour le suivre en un jour de canicule alors qu’il revenait des champs. Et, tout en jugeant nécessaire de retourner à l’ombre, Tierno confie cette émotion qui l’avait saisi :

Il est dévoué, me dis-je, parce qu’il me considère comme son maître. Il me prouve son attachement en exposant sa vie dans la seule intention de me suivre et de rester à mes côtés. Seigneur, m’écriai-je, guéris mon âme troublée ! Rends ma fidélité semblable à celle de cet être que j’appelle dédaigneusement chien. Donne-moi, comme à lui, la force de maîtriser ma vie lorsqu’il s’agira d’accomplir Ta volonté et de suivre, sans demander « où vais-je », le chemin sur lequel Tu me dirigeras ![2].

Est-ce là est un fait du hasard, ou une concordance des séquences résultant de l’imaginaire fictionnel, (car il s’agit, du premier cas, du conte), et de l’aspect du réel (essai pour le second) ? L’œuvre d’Amadou Hampâté Bâ est alors un mine qui mérite encore d’être revisiter, si l’on aspire à s’abreuver aux sources pures des traditions africaines qui constituent un des importants socles des connaissances humaines.



M. Bocar Mamadou DIA alias Bocar Baïdy

Doctorant en littérature africaine/ UGB Saint-Louis.


[1]Amadou Hampâté Bâ faisait partie des trois premiers élèves de Tierno Bokar.

[2]Vie et enseignement de Tierno Bokar, p.163.

[1] La présente version étant publiée en 1980 aux Editions du Seuil.

[2] Marcel Cardaire était un officier français chargé des Affaires musulmanes.

[3] Confrérie religieuse initiée en Algérie par Cheikh Ahmed Tidjani en 1782.

[4] La pratique du Wazifa se faisait par onze grains du chapelet conformément à la secte hamalliste.

[5] Cherif Hamallâh a initié Tierno à la pratique des « onze grains », conformément à ce qui est noté dans le livre de Cheikh Tidjani Djawahira-el-Manni : Perle de la signification.

[6] Et celle que pratiquait la branche oumarienne était de « douze grains ».

[7] Un jour, le Cheikh fut retardé, les élèves de Fès entreprirent la Wazifa. Ayant fini la onzième récitation de la Perle de la perfection, ces derniers, souhaitant avoir les bénédictions du Cheikh comme d’habitude, reprirent une douzième avec lui, puis conservèrent cette innovation.

[8]Vie et enseignement de Tierno Bokar, Le sage de Bandiagara op.cit. ; p.96.

[9] Avant-propos, p.10.

[10]Vie et enseignement de Tierno Bokar, Le sage de Bandiagara ; p.125.

[11] Ibid. ; p.144.

[12] Ibid. ibidem. ; p.183.

[13]Surnom qu’avait Amadou Hampâté Bâ en référence à Koulel,un des meilleurs conteurs africains de l’époque, et qui veut dire (Amadou le petit koulel).

[14] Ibid. ibidem. ; p.184. (Bourré est une Région aurifère du Mali)

[15] Cité par Amadou Hampâté Bâ, in Vie et œuvre de Tierno Bokar, p. 186.

[16] Termes contractés arabes signifiant qu’est-ce que la religion ?

[17]Bara Diouf et Hamadoum Touré, « Entretien avec Amadou Hampâté Bâ » in Le Soleil, no 1, septembre 19(...), consulté le 23 novembre 2014. URL : http://coma.revues.org/197 ; DOI : 10.4000/coma.197

[18] Op.cit. ; p. 128.

[19]Amadou Hampâté Bâ, cité par Jean-Francis Ekoungoun, in « Archives Amadou Hampâté Bâ », Continents manuscrits[En ligne], mis en ligne le 03 mars 2014, consulté le 23 novembre 2014. URL : http://coma.revues.org/197 ; DOI : 10.4000/coma.197

[1]Êtres très petits de taille appelés « koumene » dans les sociétés peules, moitié humain moitié animal, d’où leur description physique de polymorphe.

[2] Conseil que prodigue le chien à ses compagnons afin qu’ils interviennent dans la querelle des lézards.

[3]Vie et enseignement de Tierno Bokar, Le sage de Bandiagara, op.cit. ; p. 152-153.

[4] Op.cit. ; p.149.

[5] Amadou Hampâté Bâ, Extrait d’enregistrements privés (enregistrements Jean Sviadoc), cité par Hélène Heckmann, in Il n’y a pas de petite querelle, nouveaux contes de la savane, op.cit. ; p.12

[6] Cité par Hélène Heckmann, ibid.

[1] Allusion au fameux discours de Nicolas Sarkozy tenu à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2007.

[2]Tiré de l’enregistrement audio d’une des interviews avec Amadou Hampâté Bâ.

[3] L’étrange destin de Wangrin, Ed 10/18, Paris, 1973

[4] Amadou Hampâté Bâ, Kaïdara, récit initiatique peul, Classiques africains, 1969

[5] Amadou Hampâté Bâ, Il n’y a pas de petite querelle, Ed Pocket

[6] Amadou Hampâté Bâ, Vie et enseignement de Tierno Bokar, Le sage de Bandiagara; Editions du Seuil, 1980.

[7] Oralité : Définitions web http://fr.wikipedia.org/wiki/Oralite. Page consulté le 09/03/2015.



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Commentaires (5)

  • Askatasuna (F) 23/06/2016 17:34 X

    Mais Dg Marathon pourquoi tu n'affiches pas en entier ton titre (Pdg) au lieu de (Dg); ou bien tu as peur que ça sonne KK! Les pseudos sont une des options de Cridem. Descends de ta tour d'ivoire et cesse de rêver heideggérienne ment!

  • Marathon International de... (H) 23/06/2016 15:42 X

    @Askatasuna Merci de votre sortie. J'aimerai s'il vous plait spécialement pour vous ajouter ce qu'a dit le Pr George STEINER sur le Grand Pr Martin HEIDEGGER : « la méthode de Martin HEIDEGGER de la phénoménologie jetterait les fondements inattaquables de la perception et de la compréhension du monde. Elle dissiperait le brouillard des présupposés théologiques et métaphysiques auxquelles même Emmanuel KANT n'avait su se soustraire. Elle balayerait ce "psychologisme", l'assimilation des actes mentaux et cognitifs à des états opaques de la conscience qui d'après le philosophe autrichien Edmund HUSSERL nettoie la philosophie ». S'il vous plait @Askatasuna c'est un débat si vous avez quelque chose d'intéressent nous l'attendons et merci de la compréhension. En plus vous vous cachez sous un pseudo. Mohamed HAIDARA Dg MARATHON INTERNATIONAL DE NOUDHIBOU

  • Askatasuna (F) 23/06/2016 14:55 X

    Bocar Mamadou Dia! "Apprenez que tout flatteurs vit aux dépens de celui qui l'écoute!" Disait LA FONTAINE. Attention aux adeptes heideggériens???

  • Marathon International de... (H) 23/06/2016 11:45 X

    Pr Bocar Mamadou DIA Administrateur et Doctorant en Littératures Africaines à l’Université Gaston Berge de St Louis au Sénégal je ne peux que vous remercier de votre admirable sortie sur le Grand Amadou Hampâté BA.

    Permettez à l’ignorant sahélo – sahélien que je suis victime des politiques d’Ajustements Structurels des Institutions de Breton Wood de donner s’il vous vous un petit point de vue sur la portée des idées du Grand Amadou Hampâté BA.

    Pr Bocar Mamadou DIA, j’ai compris qu’Amadou Hampâté BA est un grand spécialiste de la Métaphysique à travers la Littérature qui explique mieux que la Philosophie la réalité humaine a essayé d’attirer notre attention sur le fait que la civilisation occidentale judéo chrétienne dominatrice du monde a oublié « ETRE » et cela a été très bien expliqué par le plus Grand Philosophe du XX éme Siècle Pr Martin HEIDEGGER. Permettez-moi s’il vous plait de citer le Pr F. FORAGO agrégé de philosophie voir son livre les Grands Philosophes à la page 114" :

    « Martin HEIDEGGER dans "Être et Temps" a développé une théorie qui peut être définie comme une réflexion sur la métaphysique. Pour lui la culture occidentale, dans laquelle l'action, la technique et la domination de la nature occupent une place centrale marquée par l'oubli de l'Etre. La façon qu'ont nos scientifiques de questionner le réel, loin de révéler l'Être, le masquent par objectivation du domaine des étant. L'objet de la science n'est pas l'Être. La métaphysique permet et promet d'autres révélations : c'est l'Être même et non plus la nature de tel ou tel étant en question ».

    Pr Bocar Mamadou DIA dans votre agréable sortie (voir le lien ci-apres) vous avez dit :

    « Nous nous attèlerons donc à analyser le processus qu’opère la création littéraire chez Amadou Hampâté Bâ, par la jonction de l’oralité et de l’écriture. Nous essayerons de délimiter la corrélation entre les deux aspects (oralité et écriture). Pour ce faire, il parait nécessaire de revisiter la quintessence de l’oralité afin d’appréhender l’exploitation faite de l’écriture et/ou la promotion faite pour l’écriture. Nous prendrons pour champ de lecture : Kaïdara[4]. Il n’y a pas de petite querelle [5] et Vie et enseignement de Tierno Bokar. Le sage de Bandiagara[6] ».

    Avec votre autorisation j’aimerai s’il vous plait ajouter ce qu’a dit le Grand George STEINER sur les livres :

    « Les livres sont notre mot de passe pour devenir plus que nous ne sommes. Leur capacité de produire cette transcendance a suscité des discussions, des allégorisations et des déconstructions sans fin. La rencontre avec le livre, comme avec l'homme ou la femme, qui va changer notre vie, souvent dans un instant de reconnaissance qui s'ignore, peut être pur hasard. Le texte qui nous convertira à une foi, nous ralliera à une idéologie, donnera à notre existence une fin et un critère, pouvait nous attendre au rayon des occasions, des livres défraîchis, des soldes. Il peut se trouver, poussiéreux et oublié, sur un rayon juste à côté du volume que nous cherchons ».

    Pour terminer Pr Bocar Mamadou DIA, s’il vous arrive un jour de venir en Mauritanie, j’ai le plaisir de vous informer que vous êtes invité à passer aux Bureaux du Marathon de Nouadhibou pour continuer cette discussion sur la métaphysique expliquée à travers la Littérature par Amadou Hampâté BA et Martin HEIDEGGER à travers la philosophie.

    Mohamed HAIDARA Dg MARATHON INTERNATIONAL DE NOUADHIBOU

    http://www.cridem.org/C_Info.php?article=685854

  • Le Sabot (H) 23/06/2016 02:49 X

    Voilà un texte qui incite à la culture de la paix