05-02-2020 00:00 - Le tout nouvel ouvrage de Souleymane Kidé préfacé par le journaliste Kissima Diagana

Le tout nouvel ouvrage de Souleymane Kidé préfacé par le journaliste Kissima Diagana

SK - Il y a tout juste cinq mois entre son premier ouvrage (L'Anachoréte) et le second (L'INCONDITIONNEL) paru ce matin aux éditions Edilivre de Paris.

Souleymane Kidé incarne aujourd'hui le nouveau visage de la littérature mauritanienne et francophone. Aborder le poème de Kidé Souleyman donne l’impression de frapper à la porte d’un romantisme mêlé d’angoisse qui rappellerait à ceux qui ont lu le dépositaire du Spleen que fut Baudelaire, ce rapport au temps posant l’homme au cœur d’une préoccupation lue par ailleurs chez un certain Châteaubriand.

Il s’agit du souci de devoir laisser les traces indélébiles d’un passage ici-bas.

« Laissez-moi écrire,

Laissez-moi faire la girouette

Laissez-moi faire des pirouettes

Laissez-moi divaguer la plume

Comme des nuages valsant au ciel

Comme l'abeille aux déchets de miel

Et le poète aux fientes des vers

Qui pavoisent notre univers ;

Laissez-moi écrire ! »
(Laissez-moi écrire, l’Inconditionnel)

Il faut donc laisser le poète écrire. Et on ne saurait exclure que la source à laquelle s’abreuve cet esprit poétique fécond que l’on découvre chez l’enfant de Niabina se trouve sous d’autres cieux et à des siècles, voire des millénaires d’ici. C’est sans nul doute celle de ceux qui ont donné la parole à « l’incomplet de la destinée », ce sentiment dont seuls les jeunes savent rendre compte à condition d’en trouver la possibilité…Un peu comme un Chateaubriand qui trouve qu’ils faut faire vite contre le temps, se hâter de dessiner la vie avant qu’il ne soit trop tard. Mais également comme Baudelaire qui sent la vie et sa vigueur s’éroder sous les effets de l’ennemi, le temps qui mange la vie…

Alors, L’Inconditionnel, second recueil de poésie de Kiide, après l’Anchorète paru chez Edilivre, en août 2019, s’ouvre sur une note accusatrice du Temps, l’ennemi qui « mange la vie » ! On eut dit que le jeune enseignant a choisi expressément de mettre sa passion poétique au galop pour bousculer une réalité contre laquelle se révolte l'esprit...

En effet, entre l'Anachorète et l'Inconditionnel, il y a cet enjeu du temps que le poète ne négocie pas.

Par exemple, rien que par le titre, l’Anachorète peut faire penser à une retraite, une espèce de renoncement au monde car vu sous le prisme de la religion, chrétienne notamment, un anachorète est une sorte d’ermite qui a choisi de se retirer de la société et de se consacrer à des préoccupations plutôt spirituelles, donc loin de tout matérialisme utile ou utilitaire.

Mais le terme est si fort, si profond que le sous-titre « Transmigrations » de son premier recueil, renforce ce rapport non forcément au spirituel simple mais à une vision métaphysique donnant libre cours à une croyance frisant l’hallucination :

Transmigration

«Quelqu’un est dans mon corps

Quelqu’un d’un autre âge,

Peut-être un ancêtre ressuscité

Est-ce un lémure échoué ?

Quelqu’un est dans mon corps

Quelqu’un d’immortel Dans la mare du sang intarissable

Avec une âme de pierre immuable

Quelqu’un est vraiment dans mon corps [… ]

Quelqu’un est dans mon corps,

Un locataire tyran

Qui bouscule mes organes

Déchire ma chair

Se saoulant de mon sang

Et se nourrit de mes pensées

Diktat… … »
(L’Anachorète)

Faut-il croire que le « locataire tyran » a eu raison de l’homme au point d’en faire L’inconditionnel soumis ?

Pas du tout ! Il faut d’ailleurs presser les poèmes pour qu’ils servent leur jus. Pour qu’ils laissent couler cette détermination à se relever. Car que le temps mange la vie ou crée des souvenirs ou qu’il fasse des hommes, quoi de plus noble que de prendre un élan de survie. Ne serait-ce qu’à travers « Face à face », ce poème si marquant par lequel l’auteur, après en avoir exposé le sort, appelle son Afrique en ces termes :

« Allons vivre ou mourir

Libres dignes et unis

Au pied de l'empire ennemi

Allons mon Afrique périr ou réussir. »


A ce rythme, il faut reconnaitre que Kidé n’échappe pas l’engagement. Un thème si cher à plus d’un praticien de la littérature africaine. Seulement cet engagement se tourne vers l’option poétique elle-même. En effet, pour Kidé c’est le carcan formel qu’il faut écraser. Il faut se libérer :

« La rime ne fait pas le poème

Poète reste libre et Choisis ton phonème

Ne sois jamais de ton texte l'esclave

Tu sais nommer les choses si graves »
(Poète libre)

Et pour nommer « les choses si graves », le poète a trouvé cette autre astuce : évoquer le souvenir d’une situation que l’on dirait kafkaïenne, lorsque par un temps scolaire, l’enseignant se retrouve loin de ses élèves, engagé, plutôt enrôlé, il se retrouve dans un village enclavé dans l’est de la Mauritanie avec pour mission : veiller à la campagne d’implantation du parti au pouvoir. C’était sous la sommation de ses supérieurs hiérarchiques qu’étaientt le Directeur de l’enseignement et le gouverneur de la région…Inconditionnelle devait être cette soumission : À BAMMEÏRE

Chez Abou Diallo

Un soir au crépuscule ocre, là bas.

J'étais ce goumier politique innocent,

Envoyé en mission ; sbire en combats

Dans ce doux Sahel pétillant.

Après "Riny" et " Niaaya" ,on descendit la colline

Et prit le chemin sablonneux menant "Walata".

"Amerou" ce conducteur chevronné dessine

La trajectoire qui va de "Bir Nassara".

Partis tôt de "Mraïhim" passant par "Medroum",

Nous chassâmes entre "Sitriyé" et "Legleïbat"

La chair des lapins. Le fusil laissa son boum!

Et nous finîmes la journée à "Kerey Ribat".

Après "Chekratil», nous passâmes à "Archane Berzat"

Où j'étais l'an dernier directeur

Et nous continuâmes sur "Lahsey Sihab"

Où nous prîmes la voie aux milles vecteurs. »

Et les noms de ces lieux sortent souvent de la bouche d’un ancien combattant (J'étais ce goumier politique innocent) à qui le Temps n’aura laissé que le souvenir de coins hostiles dont les poussières ont usé les pantoufles…

L’espace est insolite et les mots pour le désigner insinuent une consignation de soldats. Un peu comme un enrôlement forcé que les colons imposaient aux indigènes. Cela aussi, le poème a permis de l’exprimer dans une lucidité Inconditionnelle.

Kissima Diagana, Journaliste





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Source : SK
Commentaires : 1
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Commentaires (1)

  • diargua (H) 05/02/2020 08:31 X

    Voila enfin un intellectuel qui sort de l'ombre pour illuminer un peu le côte combien valeureux et riche en terme de pluralisme la langue francaise joliment respectée par les negros africains. Alors que l'assemblée nationale piétine et insulte cette langue il importe de la defendre et de la faire respecter. Merci et châpeau !