17-01-2026 13:32 - Edito/Finale de la CAN : abus de fonction et dérive ministérielle, l’affaire du « touriste des tribunes »

Edito/Finale de la CAN : abus de fonction et dérive ministérielle, l’affaire du « touriste des tribunes »

POINTS CHAUDS - Il arrive un moment où le silence institutionnel cesse d’être une prudence pour devenir une faute. La présence du ministre mauritanien de la Jeunesse et des Sports Mohamed Abdellahi LOULY à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc impose aujourd’hui un examen rigoureux, non pas partisan, mais juridique, éthique et politique, aux implications potentiellement pénales.

Ce qui est en cause n’est pas un simple déplacement. C’est l’usage même de la fonction ministérielle, les conditions de son exercice et les conséquences directes et indirectes pour l’État mauritanien. La présence du ministre à cette finale n’est pas seulement une maladresse ni un banal écart protocolaire.

Elle constitue un acte politiquement grave, révélateur d’une dérive profonde de la responsabilité gouvernementale et d’un affaissement inquiétant de la notion de souveraineté nationale. Aucune mission officielle n’a été rendue publique.

Aucun mandat clairement établi. Aucun compte rendu institutionnel. Le ministre s’est déplacé comme un visiteur de prestige, instrumentalisant sa fonction pour occuper une tribune lors d’un événement sportif auquel la Mauritanie ne participait pas et qui ne présentait aucun intérêt national identifié.

Dès lors, une question phare s’impose, lourde de conséquences diplomatiques : laquelle des deux équipes finalistes, toutes deux qualifiées d’amies et de sœurs de la Mauritanie, le ministre « touriste des tribunes » est-il allé soutenir ? Le Maroc ou le Sénégal ?

La réponse, en apparence sportive, est éminemment politique. Elle est de nature à placer la diplomatie mauritanienne dans une situation délicate, voire à créer des malentendus inutiles avec l’un ou l’autre partenaire stratégique. Dans un contexte régional sensible, un soutien symbolique suffit parfois à fragiliser des équilibres patiemment construits.

Il ne s’agit plus de légèreté. Il s’agit d’une confiscation indécente de la fonction publique à des fins personnelles.

La question du financement aggrave encore la situation. Si ce déplacement a été pris en charge par les deniers publics, nous sommes face à un détournement moral, sinon juridique, de l’argent du contribuable. Dans un pays marqué par la précarité des infrastructures sportives, la marginalisation de la jeunesse et des urgences sociales criantes, une telle dépense relève de l’insulte politique.

Mais l’hypothèse inverse est encore plus préoccupante. Si les frais ont été supportés par une tierce partie, alors un ministre de la République s’est retrouvé matériellement pris en charge par un acteur extérieur. Une telle situation crée de facto un conflit d’intérêts potentiel, une dépendance implicite et une redevabilité incompatible avec l’indépendance de la décision publique.

En droit de la gouvernance, un responsable financé par un tiers devient mécaniquement exposé à l’influence étrangère, aux contreparties implicites et à la compromission de l’intérêt général. Aucun État de droit ne saurait tolérer un tel schéma.

La question centrale demeure donc l’origine réelle de la décision : ce déplacement a-t-il été décidé souverainement à Nouakchott, ou résulte-t-il d’une influence extérieure opérant par des passerelles informelles ? Si cette seconde hypothèse devait être avérée, il faudrait alors parler sans détour d’une soumission politique, générale ou partielle, d’une gravité extrême, incompatible avec les principes mêmes de l’État souverain.

Cette soumission est d’autant plus dangereuse qu’elle est susceptible d’influencer des dossiers stratégiques et prépondérants pour la Mauritanie, y compris dans des domaines abusivement présentés comme apolitiques.

Or, nul n’ignore que certaines décisions et certains votes au sein des instances sportives internationales, notamment footballistiques, revêtent une dimension politique manifeste. Le football africain est traversé par des rapports de force, des alliances et des stratégies d’influence parfaitement connues de ses acteurs. Feindre l’ignorance relève soit de l’incompétence, soit de la mauvaise foi.

Je ne suis pas un spécialiste du foot ni un fan, mais tout ce que je sais est qu’à cet égard, nul n’ignore que les mécanismes d’influence, d’alliances et de rapports de force au sein des instances sportives africaines sont parfaitement connus de leurs acteurs. Et il faut souligner au passage que cette CAF a fini par montrer l’Iceberg. Cela, nul ne peut l’ignorer.

Il suffit d’observer le parcours d’Ahmed Yahya, président de la Fédération mauritanienne de football, pour comprendre que le sport n’est plus un espace neutre. Ceux qui maîtrisent ses rouages savent que certaines orientations peuvent engager durablement la position d’un État. Dans ce contexte, des ministres mal préparés, voire complaisants, peuvent être instrumentalisés par des acteurs extérieurs, exploitant leur méconnaissance des mécanismes du sport international pour orienter les positions de l’État mauritanien.

Ainsi, le gouvernement peut être amené à soutenir des votes, des candidatures ou des alliances qui génèrent ultérieurement des animosités ou des contentieux contre la Mauritanie, des tensions que l’État n’a ni cherchées, ni voulues, ni méritées. L’intérêt général est alors sacrifié au profit d’intérêts individuels ou sectoriels. L’État est instrumentalisé, la décision publique faussée, et la responsabilité politique diluée.

Ce ne sont plus les intérêts de la nation qui sont servis, mais ceux d’un ministère, d’un responsable ou d’un réseau, qui place ses calculs personnels au-dessus de l’intérêt national. Le gouvernement est induit en erreur, contraint d’assumer des conséquences diplomatiques et sportives lourdes sans en avoir pleinement conscience. C’est ainsi que s’installe, insidieusement mais durablement, une perte manifeste de souveraineté nationale.

Dans une telle configuration, il faut avoir le courage de nommer le danger : la Mauritanie pourrait glisser vers un modèle humiliant où certains ministres seraient officieusement « affectés » à des pays étrangers influents, n’agissant plus comme serviteurs exclusifs de l’État mauritanien, mais comme relais d’intérêts extérieurs. Autrement dit, tel ministre pour tel pays, tel autre pour un autre.

Cette affaire révèle enfin une dérive plus large et profondément corrosive : une classe dirigeante qui confond fonction publique et opportunité personnelle. Certains ne gouvernent pas, ils paradent. Ils collectionnent invitations, cartes de visite et réseaux, non pour servir l’État, mais pour préparer l’après-pouvoir, monnayer demain ce que l’État leur confie aujourd’hui. C’est la définition même du conflit d’intérêts aggravé.

Un État digne ne fonctionne pas ainsi. Un État souverain ne tolère ni des ministres financés par des tiers, ni des responsables qui sacrifient l’intérêt national à leurs ambitions personnelles. Tant que ces dérives resteront sans explication, sans reddition de comptes et sans sanctions, la souveraineté de la Mauritanie continuera de s’éroder, décision après décision, silence après silence.

Pris isolément, ce déplacement pourrait passer pour une imprudence. Pris dans son ensemble, il constitue un faisceau d’indices sérieux évoquant abus de fonction, conflit d’intérêts, financement irrégulier et risque d’influence étrangère. Le silence des autorités ne serait pas un détachement, mais une faute politique majeure.

Un État qui ne demande pas de comptes à ses ministres accepte que sa souveraineté devienne négociable. Une nation qui banalise ces dérives prépare, lentement mais sûrement, son propre affaiblissement.

Moulaye Najim Moulaye Zeine





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