21-05-2026 11:28 - M. Samba Thiam, président des Forces Progressistes du Changement (FPC) : "Je pense que le dialogue perd en crédibilité au fil des jours"

M. Samba Thiam, président des Forces Progressistes du Changement (FPC) :

Le Calame -- Monsieur le Président, le meeting de l'opposition du 10 mai dernier à Nouakchott a réuni des milliers de citoyens. Quel bilan tirez-vous de cette mobilisation face à la vie chère et aux restrictions des libertés ? Est-ce le signal d'un nouveau front uni et permanent de l'opposition face au pouvoir ou d’un simple ras-bol de circonstance ?

Samba Thiam:
Merci de me redonner la parole après un long temps de silence de ma part.

Concernant le meeting de l’opposition tenu dimanche dernier vous confirmez, par vos propres observations, la présence massive des populations, en effet ; ce dont nous nous félicitions au niveau de l’opposition. Il faut toutefois rappeler que les thèmes retenus concernaient, en plus de la vie chère et les restrictions de liberté, l’Unité nationale, une de nos préoccupations essentielles.

Quel bilan ? indéniablement un succès, malgré quelques dysfonctionnements dans l’organisation, chose normale en pareille circonstance, dans cette première sortie groupée des trois pôles. Ras-le bol des populations supposez-vous ? Certainement, au regard du calvaire vécu, à tous les niveaux, et pour avoir tant supporté.

Ces populations, dirons-nous, ont fait preuve de patience et de résilience. Vous avez souvenance de ce que la hausse du prix d’une baguette de pain avait coûté en Tunisie, en comparaison d’un marché où tout flambe tous les jours, au gré des humeurs des commerçants qui tiennent les gouvernements par leurs financements des campagnes électorales ! Oui nos populations, toutes composantes nationales confondues, pour ce qu’elles ont tant enduré, ont fait preuve de patience. Mais l’on sait qu’il y a une limite à tout …

Pour l’instant il serait trop tôt de parler ‘’de front permanent’’ connaissant nos déboires du passé. N’allons donc pas trop vite en besogne. Il faut toutefois espérer que nous saurons nous armer d’optimisme et faire preuve de sursaut en tirant les leçons des échecs des compagnonnages précédents. Mais, en tout état de cause, pour un coup d’essai ce fut un coup de maître, osons le reconnaître…

Devant la foule, vous avez émis des réserves sur la capacité de l'opposition à former un bloc uni pour instaurer une justice sociale. Qu'est-ce qui vous fait douter de cet engagement commun aujourd'hui ?

‘’Emis des réserves’’, c’est trop dire, à mon sens ! Je voulais juste alerter le groupe sur la responsabilité qui lui incombe en ces moments de gravité où bien des dangers guettent de toutes parts notre pays. Mais disons aussi, pour être honnête, qu’il y eut par le passé l’expérience du G8 qui fut porteuse d’espoirs, mais que j’avais fini par quitter, quelque peu douché. On y louvoyait beaucoup trop, refusant d’aborder frontalement certaines questions de fond. J’espère que ça ne sera pas encore le cas avec ce rassemblement.

Est-ce que nous serons capables de surmonter nos clivages internes, nos méfiances ataviques, de résister durablement aux chants des sirènes du pouvoir, et surtout aptes à sérier l’essentiel de l’accessoire, c’est- à-dire oser aborder les véritables questions de fond dont l’unité nationale constitue la pierre angulaire? C’est une question. Est-ce que nous saurons durer, c’est toute la question !

La justice vient de condamner à quatre ans de prison ferme deux députées de l'alliance RAG-SAWAB pour « atteinte aux symboles de l'État » après avoir dénoncé des discriminations. En tant que leader des FPC — parti également non reconnu qui partage une condition similaire avec le RAG —, comment qualifiez-vous ce verdict et quel impact a- t- il, sur la solidarité au sein de l'opposition ?

Nous avions déjà, au nom de ‘’ la Coalition anti-Système’’, réagi à l’évènement à chaud et de manière vive. Il n’empêche, je ne puis ne pas redire, ici, mon indignation et réaffirmer avec force ma condamnation de cet acte de provocation que j’assimile à un traitement humiliant et dégradant.

On ne jette pas des élus du peuple en prison comme de vulgaires individus, au mépris des règles et principes mêmes de l’hémicycle ; au nom d’une loi scélérate qui, du reste, est bien souvent invoquée et appliquée avec un double standard. C’est un précédent dangereux, c’est de l’intimidation doublée d’une forme de menace à l’attention de tout député de l’opposition.

Ces pratiques, en fait, relèvent d’une carence consubstantielle des régimes militaires- réels ou déguisés - qui nous gouvernent depuis 1978, profondément inégalitaires et discriminatoires, et pour lequels la loi c’est le prince. La non reconnaissance du RAG et des FPC que vous évoquez en filigrane s’inscrit dans cette veine ; et s’explique par la logique même du Système.

Et puisqu’on en parle, le dossier des FPC, je dois le dire, est toujours en souffrance à la Cour Suprême, malgré la relance de mon avocat, Maître Lô, à travers un mémoire béton ; celui relatif à ma pension au niveau de la fonction publique demeure également dans les tiroirs, du moins jusqu’ici, malgré ma démarche récente de rappel. Bref tout est au point mort. Il y a eu des promesses mais j’attends toujours. Sans toutefois me faire trop d’illusions et sans me faire museler…

Vous avez récemment dénoncé le fait que le dialogue national se heurte au « mur de la majorité présidentielle ». Vous ciblez notamment les tentatives de certains cercles du pouvoir d'introduire la question de la révision constitutionnelle des mandats présidentiels. Pourquoi cette question constitue-t-elle une ligne rouge absolue pour les FPC et l'ensemble de l'opposition ?

Elle constitue une ligne rouge pour les FPC, de par l’ambition que nous avons pour ce pays. Accepter cet amendement vous amène à vous engager dans des dédales juridiques sans fin, qui conduiraient à courir le risque de suivre l’exemple désastreux de certains pays du continent, auquel nous assistons impuissants, attristés. Je veux nommer la Rdc, la Guinée Conakry, le Congo, le Cameroun et ces Etats du Sahel qui ont basculé dans le mandat à vie ! Nous souhaitons bien mieux pour notre pays, nous voulons pour la Mauritanie un destin comparable à celui du Bénin, du Nigéria et du Sénégal.

Le processus de dialogue est aujourd'hui dans l'impasse. Alors que le chef de l'État avait initialement validé la démarche, vous pointez du doigt les résistances de ses ministres et de sa majorité. Pensez-vous que le Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani est otage de ses propres « faucons », ou manque-t-il de réelle volonté politique pour faire avancer les réformes structurelles ?

Bonne question mais question piège et non sans danger au regard de la ‘’loi scélérate sur les Symboles’’, un fourre-tout destiné à piéger les opposants, qui plane sur nos têtes. La question ressemble à un piège à nigaud par sa double facette apparente ; en effet, quelle que soit la prouesse dans la réponse apportée, elle vous conduit forcément au même résultat : juger le Président. Et je m’en garderai bien. Mais si je devais malgré tout m’y risquer, je parlerai d’une personnalité avenante, courtoise ; sans plus.

Mais retournons votre question : Un Président fort peut-il accepter d’être pris en otage par quelques factions rétives du pouvoir, quand la ‘’volonté politique’’ est nettement déclinée et s’inscrit dans l’intérêt supérieur d’un pays ? A chacun d’en juger.

Pour ce que je pense du dialogue à cet instant ‘’T’’, je dirais qu’il perd, au fil des jours, en crédibilité.

D’’abord ce blocage, manifestement réfléchi, par l’introduction d’un point de contentieux qui rompt avec les clauses admises de départ. Cela ressemble fort à une stratégie astucieuse : glisser un grain de sable pour gripper la machine, et ainsi dissimuler un rétropédalage, camouflé, qui ne dit pas son nom…

S’y ajoute cette manœuvre insolite qui interroge, consistant à soustraire des thèmes retenus du dialogue la question du ‘’Passif humanitaire’’, en complicité avec le coordinateur même du dialogue national ! Et cela dans le but d’opter pour un règlement en sourdine, avec un groupe de rescapés militaires et des orphelins très portés sur les sous ; trop portés sur les sous !

Et avec quel scénario s’il vous plait ? Celui porté par la fameuse feuille de route de M. K qui se décline ainsi : ‘’ Dans un stade archi -comble, le Président viendrait et prendrait tout le mal sur lui, puis suivraient des veuves qui ‘’pleurnicheraient un peu’’(-c’est le terme choisi -),et accorderaient ensuite tacitement leur pardon et hop…de l’argent à flot pour sécher les larmes ‘’ ... Ni plus ni moins ! Hélas, la dignité a déserté nos cœurs. Un problème aussi grave, de portée nationale que l’on cherche à étouffer, à solder en catimini, de manière cavalière. Il faut cesser de considérer ce problème comme étant celui d’un groupe ; cesser de le sous-traiter avec une association fantôme, sans légitimité aucune ! Il n’y a pas une âme dans la vallée du Fleuve, voire dans tout le pays, qui n’ait souffert dans sa chair pendant ces évènements.

On nous dit ’’ pas de Justice’’, pas même la Vérité ! Rien que de l’argent pour solder la mémoire des morts et des mutilés de ces années de braise. Nous aurons ainsi fait moins que le Maroc, moins que la Gambie à côté et, bien entendu, beaucoup moins que l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili !

Il faut que les Justes de ce pays, les bonnes consciences parlent, élèvent la voix. E Burke, que je paraphrase ici, disait en substance, ‘’qu’il suffit, pour que le mal triomphe, que les hommes de bien se taisent et ne fassent rien ‘’. A Einstein disait à peu près la même chose. Hélas, dans ce registre nos compatriotes ne sont malheureusement pas légion.

Autre élément à vous rendre encore plus dubitatif : ce problème du

‘’Passif’’ que l’on cherche à solder, en le déconnectant de la cause première qui l’a engendré, qui est d’ordre politique : l’exclusion totale des négro-africains. On veut s’attaquer à l’effet sans toucher à la cause contre tout bon sens, guérir le mal sans l’extirper à la racine ! Il se trouve hélas que, depuis le début du mandat du président Ghazouani, jusqu’ici, nous n’avons senti aucune inflexion sérieuse, aucun fléchissement du Système sur cette ’exclusion, qui se renforce plutôt…

Le contraire aurait pu pourtant, en prélude, réconforter et rassurer sur la volonté politique réelle d’aborder les questions de fond pendant ce dialogue, d’amorcer petit à petit les solutions. Mais rien absolument rien ! Sans compter cette répression féroce actuelle qui s’abat sur des acteurs et activistes politiques, en particulier sur ceux de l’IRA.

Un dilemme, enfin, à rendre quiconque perplexe : Le Président dit s’engager solennellement à appliquer les conclusions consensuelles qui découleraient de ce dialogue. Intention louable s’il en fut, mais qui pose problème. En effet, quel consensus pourrait résulter d’un ‘’dialogue’’ entre deux groupes quand l’un y est foncièrement hostile et n’en veut pas, et l’autre y reste attaché ? Comment concilier les points de vue de ces deux groupes diamétralement opposés sur tout ? Appliquer quoi, puisqu’il n’en sortira rien du tout ou rien de vraiment significatif.

C’est tout cela qui, mis bout à bout, force légitimement au scepticisme, au doute sur la perspective d’un dialogue sérieux, crédible. Peut-on continuer encore d’y croire ? A chacun de juger...

Malgré l'interruption du processus, le ministre de l'Intérieur et plusieurs personnalités s’activent pour trouver un compromis. Des rumeurs annoncent un démarrage du dialogue d'ici fin mai ou début juin. Partagez-vous cet optimisme ?

-Je ne pense pas, encore une fois, que ce rôle de pompier sied au ministre de l’intérieur, et ce d’autant plus que des pans entiers de l’opposition croit dur comme fer qu’il appartient au clan des faucons du régime, au regard des multiples coups fourrés ourdis à leur dépens. S’y ajoute la gestion des partis dans leur reconnaissance qui obéit au faciès et, manifestement, à la même logique implacable du Système. Neuf partis politiques à couleur unique ; un blanchissement de l’espace politique en cours à la manière de Ould Deh pour la santé. Tout le monde observe mais personne ne dit mot !

Lorsqu’on gère un fichier en toute exclusivité, sans contrôle aucun, tout peut arriver ! Jusqu’à l’aventure de cette dame -à la tête d’une Ong- qui, dit-on, s’est réveillée, toute surprise, de se voir octroyée un parti politique sans l’avoir demandé ! Mais étant donné que le vivier d’Insaf pour les parrainages est intarissable, il n’y a là rien qui puisse vraiment surprendre. On aura tout vu dans cette république, jusqu’à ces mosquées qui poussent comme des champignons à tous les coins de rue, souvent sur des espaces publics ou terrains privés squattés, alors que le peuple a faim…

Si le dialogue devrait démarrer en fin Mai, comme le laisse entendre la rumeur dites-vous, on en aurait noté les prémices, noté les signes annonciateurs. Pour l’instant je n’en vois pas.

Face à un pouvoir qui refuse toujours de reconnaître légalement votre parti, les FPC, et qui durcit le ton contre les voix critiques, quelle est votre stratégie à court terme ? Si le dialogue politique échoue définitivement, la rue et les rassemblements populaires resteront- ils votre unique recours pour imposer le débat sur l'unité nationale et l'égalité ?

Bonne question, sur la stratégie à trouver. Il nous faut bien, en effet, trouver une stratégie pour avancer, trouver les ressorts en nous-mêmes, sans jamais renoncer à nos lignes de force.

Pour le second segment de votre question il ressemble encore à un piège-à-nigaud (sourire)…Je dirai que le débat sur l’unité nationale et l’égalité ne saurait être imposé par les FPC toutes seules, mais par le peuple et par l’ensemble des forces vives et patriotiques de notre pays.

Ce sera le peuple- sa jeunesse, la classe politique, -le tout ensemble qui choisira les voies et moyens d’y parvenir, la cadence adéquate à fixer. Si je comprends bien, vous faîtes allusion au changement à faire advenir. L’expérience d’autres pays a montré qu’il peut advenir à pas feutrés, ou se produire par explosion -que personne ne souhaite bien entendu-qui résulterait d’une maturation des conditions internes.

L’on sait que le couvercle de la marmite saute par ébullition excessive. Il en est de même pour un pays, pour un peuple, par accumulation poussée des effets de politiques oppressives cumulées. Le trop plein finit toujours par verser, dit l’adage. Et nous savons tous que nous traversons en ce moment une situation explosive à tous égards…Il appartient donc au président de la République d’en prendre conscience afin de désamorcer les choses pendant qu’il est encore temps. Il en sortirait certainement honoré pour toujours, et par la grande porte ...

Que Dieu protège la Mauritanie !

Propos recueillis par Dalay Lam



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