28-07-2011 13:24 - Ladji Traoré, SG de l’APP : 'L’opération de recensement est vouée à l’échec d’avance'.

Ladji Traoré, SG de l’APP : 'L’opération de recensement est vouée à l’échec d’avance'.

Ladji Traoré, Secrétaire Général de l’Alliance Populaire Progressiste (APP), se livre. En pleine polémique sur les conditions d’identification des populations, Ladji Traoré soutient que le recensement est voué à l’échec. La raison ?

"C’est une opération orientée"
, explique-t-il. Mais, ce qui l’inquiète davantage, c’est le fait de voir la Gendarmerie, la Police et la Garde dans les opérations de recensement.

Dans cette interview qui sonne comme une véritable mise en garde, le Secrétaire Général de l’Alliance Populaire Progressiste (APP) est loin d’afficher un optimisme philosophique. Sa lecture du recensement est sans appel. Entretien.

Comment analysez-vous la manière dont le recensement est géré par l’Agence Nationale du Registre de la Population et la Sécurisation des Documents dirigé par Mrabih Rabou Ould El Hadrami ?

Tout ce qui a trait à l’Etat Civil, à l’identité, au recensement des citoyens pour des finalités politiques, économiques et sociales est d’une sensibilité extrêmement importante. Bien évidement je me pose la question de savoir en réalité : quelle est la finalité de ce recensement qui est en cours ?

L’Alliance Progressiste Populaire (APP) exige enfin l’établissement d’un Etat Civil fiable, complet, qui prend à la fois les populations rurales et urbaines toutes couches sociales confondues et surtout les plus déshérités, les plus traditionnellement exclus et qui n’ont même pas conscience de l’importance de l’Etat Civil. C’est vers tout ce monde qu’il faut aller pour faire un Etat Civil, un recensement en vue d’identification des populations. Ce n’est pas la première fois que le problème de l’Etat Civil se pose en Mauritanie.

Aujourd’hui, ce recensement pose problème quant à ce que l’on veut en faire, quant à sa qualité surtout. Vous savez quand on joue avec le patronyme des gens, vous ne savez pas combien il coûte au citoyen de passer toute sa vie à aller et à revenir entre le Centre de l’Etat Civil, le Commissariat de Police, la Mairie pour avoir un papier enfin conforme à son identité.

Pour nous, cette opération est extrêmement importante et nous la voulons la plus exhaustive possible, la plus complète possible sur la base d’un recensement réel, qu’elle soit aussi la référence pour pouvoir demain établir des listes électorales fiables, définitives et crédibles. L’opération qui est en cours, je l’ai suivi personnellement depuis son début.

Et qu’est-ce que vous avez pu comprendre à travers cette opération de recensement ?

Ce que j’ai compris, c’est que c’est une opération qui ne dit pas son nom. La Mauritanie a élaboré un texte [Nouveau Code de l’Etat Civil, Ndlr] pour essayer en réalité de vérifier l’appartenance nationale et l’identité nationale de certaines catégories de citoyens. C’est là où le bât blesse.

Dans le fondement général, ce qui se fait n’a aucun sens. Là où cela devient plus grave, c’est que c’est une opération orientée pour essayer de savoir, par rapport surtout à certaines composantes nationales, qui est mauritanien et qui n’est pas mauritanien. Cette opération devrait être en principe portée par l’autorité administrative.

Mais, qu’est-ce que la Police à y voir ? Qu’est-ce que la Gendarmerie à y voir ? Qu’est-ce que la Garde Nationale à y voir ? Quels sont les rôles de ses différents corps là-dedans sauf qu’on pense que cela devient un problème de sécurité ? Avant toute chose, ce n’est plus un problème de citoyenneté mais un problème de sécurité. Or, les mauritaniens sont connus.

Ceux qui sont obnubilés par les questions de sécurité, je partage quelque peu leurs soucis parce qu’en réalité, c’est vrai qu’Al Qaeda, dans le Maghreb Arabe, a dans ses rangs 67% de mauritaniens issus de toutes les couches sociales et de toutes les villes et qui connaissent les villes et les rues comme nous. Je ne sais pas si c’est à des fins sécuritaires, mais, on est largement en retard. Maintenant, si c’est à d’autres fins politiques ou politiciennes, de par l’orientation des questions qui se posent, on a le sentiment que les gens qui constituent cette commission excluent de ses rangs les négro-mauritaniens, ce qui est un scandale.

On ne peut pas faire l’identification et le recensement des négro-mauritaniens et passer toute sa vie à refaire leur nom sur la base de la translittération verbale. On est en train de fausser leur nom et en plus, on pose des questions choquantes. Cette opération coûte d’avance trop chère. Elle coûte inutilement chère. C’est un projet cher qui ne mènera nulle part. On ne peut pas, au rythme où l’on va aujourd’hui, à recenser 40 à 50 personnes par département à Nouakchott, si, on calcule la population de Tévragh-Zéina ou d’Arafat, cela doit faire 17 ans. Qu’est-ce que c’est que cette opération ? Où veut-on aller avec cette opération ?

Quelque part, on s’est planté dans la formulation et la conception du processus et dans la manière de conduire l’opération de recensement qui est voué à l’échec d’avance. Je comprends les gens qui se révoltent parce qu’ils se sentent complètement exclus et indexés sur la base de leur simple consonance de leur patronyme.

On connait très peu les tenants et les aboutissants du recensement. Comment expliquez-vous ce manque de transparence qui l’entoure ?

Moi, j’ai essayé curieusement de connaitre ce manque de transparence. Il y’a de cela 9 mois quand le projet était à ses débuts, j’en étais informé. Comment ? J’habite dans le même quartier où se trouve l’Office National d’Etat Civil. J’ai remarqué que cette commission travaillait pendant la nuit, en général de 20h à 00h. Le matin, il y’a deux ou trois véhicules devant le service. Mais, dans la nuit, il y’a énormément de véhicules. Je me suis dit : tiens ! Cela étant une administration, c’est bizarre.

J’ai demandé personnellement le numéro du Directeur de l’Agence Nationale du Registre de la Population et la Sécurisation des Documents Mrabih Rabou Ould El Hadrami. J’ai essayé de m’entretenir avec lui, il ne prend pas son téléphone. Je suis allé à son secrétariat me présentant comme étant le SG de l’APP pour m’entretenir avec lui parce que le problème de l’Etat Civil est un grand problème.

Depuis 9 mois, je n’arrive pas à avoir cette audience. Maintenant, je ne m’en suis pas arrêté là. Je connais quelques fonctionnaires de son service. Je suis monté à l’étage du service. Je connais là-bas quelqu’un qui est Inspecteur dans le service, je lui ai demandé de m’expliquer les tenants et les aboutissants de ce projet. Il a dit que lui-même ne sait pas. Comme je passais devant une salle où ils sont en train de faire la formation, j’ai jeté un coup d’œil. Il n’y avait que les Arabes dans la salle, plus deux ou trois Hartanis ou Négro-mauritaniens.

Je me suis demandé comment peut-on faire un recensement en formant des gens de cette composition-là. Je me suis aussitôt intéressé à cette question parce que déjà, dans la première transition de 2006, nous avons soulevé ce problème du recensement et de l’Etat Civil. On a créé, à cet effet, une commission nationale chargée de transcrire correctement les patronymes d’origine Berbère, Arabe, Poular, Wolof, Soninké, Bambara recensés en Mauritanie.

On les a transcrits en Français et en Arabe pour en faire des référentiels pour que l’administration, l’Etat Civil, l’Etat puissent s’en servir et faire un travail sérieux. Les travaux de cette commission ont été ignorés. Les enjeux aujourd’hui ne sont pas ni un recensement exhaustif ni un recensement correct. Je suis de ceux qui se posent la question suivante : que veulent-ils ces gens-là ? Lorsqu’on compare le Nouveau Code de l’Etat Civil à la loi 96.019 du 19 juin 1996 portant code de l’état civil, on remarque qu’il y’a des dispositions introduites en matière de filiation par exemple qui nous rappellent l’accession à la nationalité dans des pays qui ne sont pas des pays comme le nôtre.

Or, je m’inquiète. Nous sommes dans un pays où l’Etat Civil lui-même est neuf. Il n’y a jamais eu, en réalité, un Etat Civil exhaustif et complet. Quand on se met à bricoler pour accéder à l’Etat Civil Universel, à la nationalité, je me demande : où est-ce qu’on veut nous mener ? Cette loi est particulièrement orientée contre les négro-mauritaniens.

Des élus du peuple, des Organisations de la Société Civile (OSC), des jeunes se sont élevés pour demander l’arrêt du recensement. Mais, l’Agence Nationale du Registre de la Population et la Sécurisation des Documents dirigé par Mrabih Rabou Ould El Hadrami n’a pas cédé aux appels. Cela vous inquiète-t-il ?

Je me félicite que certains élus du peuple aient exprimé, dès le début du vote de la loi, leurs inquiétudes sur le Nouveau Code de l’Etat Civil. Malheureusement qu’ils ont été mis en minorité par la majorité mécanique et farfelue que nous connaissons, qui n’a pas senti l’importance de ce texte. Beaucoup d’élus s’étaient déjà opposés.

Maintenant, des élus élèvent le ton comme Messaoud Ould Boulkheir pendant son meeting du 15 juillet qui s’interrogeait lui-même et demandait à ce que l’on regarde davantage ce texte. D’autres responsables de partis politiques réclament purement et simplement l’arrêt de cette opération de recensement en cours. Je sais qu’il y’a des jeunes, des mouvements de jeunes et des groupes constitués qui font des sit-in devant les centres de recensement pour demander l’arrêt des opérations de recensement.

Cela n’a pas encore était fait. Cela ne sera pas facile parce que cela procède d’une volonté dont je ne peux pas qualifier. Nous sommes extrêmement exigeants sur cette question. Nous voulons un recensement exhaustif et universel des populations mauritaniennes sur la base desquelles nous pouvons faire tous les documents sécurisés, une identification définitive mais sur la base d’abord d’un recensement général, complet, objectif et transparent. Il faut quitter cette opacité qui entoure ce projet.

Propos recueillis par
Babacar Baye Ndiaye Pour Cridem

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