10-07-2013 02:51 - Entretien avec le sociolinguiste Louis-Jean Calvet : 'En langues, les passions prennent toujours le dessus sur la réflexion'

Entretien avec le sociolinguiste Louis-Jean Calvet : 'En langues, les passions prennent toujours le dessus sur la réflexion'

Louis-Jean Calvet est professeur émérite à Aix-en-Provence. En mars dernier il était à Nouakchott, dans le cadre de la Semaine de la Francophonie. Mais par où commencer, pour présenter ce linguiste de 71 ans, devenu la « boîte noire » des langues ?

Son site est une page infinie de publications : articles, livres, interviews, conférences, trouvailles et polémiques.

De quoi imposer une stature d’intellectuel fort. À Nouakchott, étudiants, universitaires, chercheurs, et autres passionnés des langues n’ont pas voulu se faire raconter l'Evènement de sa venue.

Et les sujets étaient là : « les politiques linguistiques aujourd’hui », à l’amphithéâtre El Hadj Malick Sy de la Faculté des Lettres, « le poids des langues dans le monde » à l’Ecole Normale Supérieure, rencontre avec les formateurs du SSP-FRAM chargés du projet destiné à l’enseignement de la langue française aux étudiants arabisants et cadres de ministères, et une après-midi dédicace pleine d’ambiance à la librairie Vents du Sud.

Partout il y a eu foule, et vifs échanges. En attendant de livrer sa prochaine Histoire linguistique de la Méditerranée, c’est au bord de la mer, similaire à celle de Bizerte (Tunisie, où il est en 1942), que Louis-Jean Calvet a partagé avec nous sa passion des langues et de la musique !

Louis-Jean Calvet est un homme engagé qui décide, dès son entrée dans la recherche, d’interroger l’humain. Et c’est dans les langues qu’il trouve les vecteurs qui élèvent et rabaissent l’homme. Il faut briser le tabou entretenu entre l’idéologie scientifique et la politique. Ce qui le conduit à son ouvrage sur Roland Barthes, en 1973 ; un regard politique sur le signe, pour faire bouger les lignes.

Mais c’est une année après, en 1974, qu’il heurte durablement la communauté des siens avec la publication chez Payot de Linguistique et Colonialisme[1]. Il n’a que 32 ans ! Et, au-delà du fait qu’il se prend de passion pour les langues africaines, ou celles d’anciens colonisés, il dénonce la stigmatisation et appelle au respect. C’est sa part active à la sociolinguistique.

Avec lucidité : « le débat des langues échappe rarement aux passions », modère l’auteur de La guerre des langues[2]. Et la Mauritanie, où il séjourne pour la première fois, est habituée à ces querelles linguistiques : entre l’arabe, langue officielle, le pulaar, le soninké et le wolof désignées comme langues nationales, alors que le français hérité de la colonisation assure le rôle d’ouverture.

Sans oublier le hassaniya, l’arabe dialectal, commerce du quotidien pour une grande partie de la population au point qu’il déteint sur l’arabe classique. Alors, pour atténuer les heurts et tirer profit de la scientificité, le sociolinguiste qui a connu bien des débats, met en avant la didactique !

Vous venez de séjourner en Mauritanie, dans le cadre de la semaine de la francophonie. Était-ce un voyage utile ?

Pour les gens qui sont venus m’écouter, je ne sais pas, mais utile pour moi, certainement. La situation linguistique de la Mauritanie ne peut être qu’appréciable pour celui qui s’intéresse à la politique des langues. Le plurilinguisme africain, de façon générale, est passionnant à analyser. Chaque pays constitue une sorte de laboratoire, et la Mauritanie n’échappe pas à la règle. Elle se trouve à la frontière entre le monde arabe et le monde négro-africain et on peut y observer la convergence de phénomènes linguistiques caractéristiques de ces deux mondes.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué, lors de vos échanges ?

La passion qui se manifestait dans le public, les discussions passionnées à propos des langues du pays. On sent qu’il y a là un vrai problème, vécu quotidiennement, et qui concerne tout le monde.

Vous avez écrit un livre sur la mort des langues. Quelles inquiétudes pèsent sur les parlers du monde ?

Leur disparition, bien sûr. On compte environ 7000 langues dans le monde, mais la moitié d’entre elles ont moins de 6000 locuteurs et n’ont guère d’avenir. Beaucoup ne sont pas écrites, ne sont pas enseignées, ne sont pas reconnues dans la législation et ne disposent pas des « armes » pouvant assurer leur survie.

En Mauritanie, vous avez du constater le voisinage entre plusieurs langues. Une leçon à tirer ?

Oui, bien sûr, et nous en avons beaucoup discuté lors de mes conférences. Et puisque le conflit des langues est visible, par moments les échanges étaient très tendus. La Mauritanie est tiraillée entre la nécessité du « vivre ensemble », vivre ensemble avec les langues des autres, dans le respect des langues des autres, et la difficulté propre à toute diglossie.

Entre l’arabe standard, l’arabe officiel, et le hassaniya, la langue parlée, il y a un problème de gestion, un vrai problème de politique linguistique. Mais cette question déchaîne tellement les passions, qu’il est difficile de l’aborder calmement, sereinement, scientifiquement.

Les peuples ayant le français en partage, tel est le slogan de la Francophonie. Qui compose cette entité ?

Le « français en partage » est une expression qui veut souligner que la langue française n’appartient pas, ou plus, à la France mais à tous les pays qui l’utilisent. Mais la Francophonie, l’institution, insiste aussi sur la défense de la diversité, c’est-à-dire la défense de toutes les langues parlées dans l’espace francophone. L’un ne va pas sans l’autre, la défense du français ne doit pas nuire à celle des autres langues.

Depuis quelques années une expression, presque similaire de « l’arabe en partage », est née. Au point qu’une journée de la langue arabe a été instituée. Les enjeux sont-ils les mêmes ?

Pas vraiment, car je parlerais plutôt « des » langues arabes. Je sais que ce sujet soulève des passions mais il n’y a pas « une » langue arabe vivante, qui serait langue maternelle d’un nombre significatif de locuteurs. Il y a un arabe standard, un peu virtuel, et des formes nationales ; arabe libanais, tunisien, mauritanien, etc. Tout le problème de la politique linguistique est de gérer cette diglossie.

Qu’est-ce qui menace l’arabe ?

Je ne crois pas que les langues arabes soient menacées. Quant à l’arabe, la langue officielle des pays arabo-musulmans, son statut est ambigu aux yeux du linguiste. Et il est difficile de mener un débat serein sur cette question. À cause du fait que la confusion entre la religion et l’État brouille un peu les cartes. Mais je sais très bien, en disant cela, que je mets les pieds sur un terrain conflictuel où, je le répète, les passions prennent le pas sur la réflexion scientifique et politique.

Le linguiste n’est-il pas un scientifique ! Pourquoi craindrait-il l’analyse du fait ?

Parce qu’il est toujours difficile de séparer l’idéologie de la science. Lorsque j’ai écrit Linguistique et Colonialisme je me suis employé à décortiquer les idéologies linguistiques sous-jacentes au discours colonial. Il faudrait, aujourd’hui, décortiquer les idéologies religieuses.

La force d’une langue serait-elle tant dans le nombre de ses locuteurs (prenons l’exemple de la Chine) que le nombre de pays qui en font usage ?

Lorsqu’on s’interroge sur l’importance des langues on pense toujours au nombre de ses locuteurs, mais il est vrai que ce critère est insuffisant, qu’il en est beaucoup d’autres. Le nombre de pays dans lesquels elle est officielle, bien sûr, mais aussi le nombre de gens qui l’étudient comme langue étrangère, sa place sur Internet, les traductions vers elle et à partir d’elle, le poids économique des pays dans lesquels on la parle, etc. Nous avons essayé de tenir compte de ces différents facteurs dans le Baromètre des langues du monde (http://wikilf.culture.fr/barometre2012/), pour mesurer le « poids » des langues.

Dans un livre qui vous est consacré, Les boîtes noires de Louis-Jean Calvet[3], on note cette question : « Pour et contre Calvet, vers une linguistique humaine ? » Intrigue, ou simple questionnement universitaire ?

Il s’agit surtout d’un clin d’œil, d’une référence au titre d’un de mes premiers livres, Pour et contre Saussure, vers une linguistique sociale, qui est ici détourné.

Malgré vos centaines de voyages par an, entre conférences et colloques aux quatre coins du monde, êtes-vous demeuré le Hapax dont parle Pierre Encrevé ?

Centaines de voyages ! N’exagérons rien. Mais il faudrait demander à Pierre Encrevé ce qu’il en pense. Un hapax est, pour le linguiste, un mot qui n’apparaît qu’une seule fois dans les sources écrites. Les lexicographes s’en méfient, évitent d’introduire par exemple dans un dictionnaire un terme qui aurait été une invention sans lendemain. Encrevé a sans doute voulu dire que j’étais un être singulier, mais nous le sommes tous.

Dans Les boîtes noires, les éloges viennent autant de vos pairs universitaires et chercheurs d’Afrique que… de France ! Dépassées les polémiques virulentes, autour de Linguistique et Colonialisme? Autrement dit, une reconnaissance de votre approche de la sociolinguistique.

Oui, je le crois. En quarante ans, les choses ont progressé, les esprits ont changé. Certains, bien sûr, résistent, défendent encore des positions contraires, mais rares sont maintenant ceux qui ne veulent pas voir les liens entre langue et société. Il reste cependant quelques irréductibles, autour de la grammaire générative par exemple, mais la sociolinguistique est lentement en train de devenir la linguistique, et c’est bien.

Vous êtes par ailleurs un spécialiste de musique, tout au moins de la chanson française. En écoutant ce qui se fait aujourd’hui, en musique ; rap, slam, world… êtes heurté ou inquiet par la cassure des mots ? À vos yeux, on appauvrit ou on enrichit les langues ?

La création est toujours un enrichissement, et la création linguistique est un enrichissement de la langue. Sur le plan esthétique, c’est autre chose. Je considère par exemple le rap, et de façon plus large le hip hop, comme un indicateur sémiologique de la situation sociale de ceux qui le produisent et de ceux qui l’écoutent.

C’est pourquoi j’analyse le rap, pour essayer de comprendre ce qu’il y a derrière, de comprendre aussi ce que cette « cassure des mots », comme vous dîtes, nous apprend de la langue. Mais je dois confesser que, pour le plaisir, j’écoute plutôt Brassens ou Bach.

Quel bilan faites-vous de vos nombreuses années de recherches ?

Vaste question. Il me faudrait résumer une trentaine de mes livres… Mais si je devais faire un bilan minimum, je dirais que langues, sociétés et pouvoirs sont intimement liés et que la politique linguistique doit faire avec ces interactions.

Quelle nouvelle destination de Louis-Jean Calvet, après Nouakchott ?

[Un moment d’hésitation, comme pour chercher dans un agenda. Un sourire, puis il tire par deux fois sur sa pipe qu’il ne lâche pas depuis 55 ans, une influence de Brassens confie t-il]. Bien des destinations sur le bureau, et des réservations à caler. Dans les programmations, je dois aller aux îles du Cap Vert faire la conférence inaugurale d’un colloque sur l’introduction du capverdien comme langue officielle, puis à Brazzaville, cette fois sur la chanson africaine dans le cadre du Festival panafricain de musique, FESPAM !

Bibliographie indicative

- Linguistique et Colonialisme, Payot, 1974
- Pour et contre Saussure, Payot, 1975
- Langue, corps, société, Payot, 1979
- La guerre des langues, Ed Payot, 1987
- Les langues véhiculaires, PUF, 1981
- Pour une écologie des langues du monde, Plon, 1999
- Cent ans de chanson française, Seuil, 1972
- Georges Brassens, Lieu commun, 1991

Les boîtes noires de Louis-Jean Calvet, Sous la direction de Auguste Moussirou-Mouyama, Préface de Pierre Encrevé et Hommage d’Abdou Diouf, Ed Ecriture, 2008

[1] Linguistique et Colonialisme, Payot, 1974
[2] La guerre des langues, Payot, 1987.
[3] Sous la direction de Auguste Moussirou-Mouyama, Préface de Pierre Encrevé et Hommage d’Abdou Diouf, Ed Ecriture, 2008

Son site : http://louis-jean.calvet.pagesperso-orange.fr/index.htm

Propos recueillis par Bios Diallo



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Source : Cultures Sud
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