23-03-2014 11:44 - Négritude, tribalitude et nationalisme en Mauritanie. Des héritages coloniaux en matière d'idéologie et de commandement

Négritude, tribalitude et nationalisme en Mauritanie. Des héritages coloniaux en matière d'idéologie et de commandement

Adrar-Info - Conclusions : À la lecture de ce qui précède, il apparaît que l’héritage politique colonial en Mauritanie a influencé la construction de l’Etat‐nation à partir des classements fondés sur une prétendue appartenance raciale, statutaire ou territoriale présentées comme immuables, objectives, naturelles et primordiales.

Les gouvernements mauritaniens ont ainsi tenté d’organiser la construction nationale sur la base des critères primordiaux de la langue et de l’ethnie essentialisée ;

la langue arabe et l’ethnie « maure » devaient ainsi continuer à affirmer la même prédominance instaurée par les colonisateurs, dès la création de la Mauretanie par Coppolani (Villasante Cervello 2007a, supra), sur les communautés africaines de la région du Fleuve Sénégal.

Cependant, les événements de 1989 ont montré à l’évidence que l’imposition autoritaire et répressive d’une langue et d’une identité arabe ne pouvait être acceptée sans réactions d’opposition de la part des communautés africaines du pays.

Ces oppositions s’exprimèrent pendant longtemps par des grèves et par des demandes officielles des notabilités négromauritaniennes vis‐a‐vis des gouvernements civils et militaires. Cependant, elles se polarisèrent rapidement dans un cadre ethnico‐racial alimenté par les idéologies de la Négritude héritées de la colonisation.

Parallèlement, l’arabité revendiquée comme référent culturel par le Président Daddah (1960‐1978), devint une source de nationalisme chauvin sous le régime du Président Taya (1984‐ 2005) ; et elle continue de nos jours. Il est évident que la polarisation identitaire qui opposa les Negro‐africains aux « Arabes » trouva un terrain fertile dans ce contexte. Or, dans ce processus de re‐construction identitaire, les origines berbères et africaines des Bidân ont été refoulées au profit de la seule identité « arabe » prônée par le régime de Taya et par la classe politique bidân proche du pouvoir.

L’introduction de la démocratie formelle en Mauritanie eut lieu dans un contexte de violence ethnique et identitaire que la commune adhésion à l’islam des Bidân et des Negro‐mauritanens n’a pas pu empêcher. Contrairement aux tentatives du Président Daddah pour que l’islam devienne le noyau unificateur de la nation mauritanienne, il ne reste en fin de comptes qu’un référent culturel important certes, mais sans effets sur l’ordre politique pour l’ensemble des Mauritaniens ; en revanche, l’islam reste agissant dans le cadre du droit musulman pour régler les conflits de famille ou de propriété.

Dans ce contexte, la chute du dictateur Taya et l’émergence et l’expansion rapide d’un islamisme fondamentaliste mondialisé, représenté par al‐Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), a transformé la situation précédente aux années 2005 en Mauritanie. Il faudrait une autre étude pour rendre compte de cette nouveauté politique majeure, qui a partie liée avec les trafics de drogue, de personnes et d’armes qui relient les chefs islamistes aux bandits du Sahara et du Sahel, notamment après la chute du régime de Khadafi.

Les recherches doivent commencer rapidement et une publication est prévue pour 2014. Ce que je peux avancer ici c’est que le fondamentalisme islamiste, sans projet politique réel, utilisant les nouvelles techniques de communication, et qui apparaît comme un produit de la mondialisation et de l’occidentalisation du monde, attire un certain nombre de jeunes mauritaniens déracinés, comme ailleurs dans le monde.

Néanmoins, la vision extrémiste, radicale et violente des militants jihâdistes est rejetée par la population mauritanienne. Les prises d’otages, et les faits d’extrêmes violences observées au Mali voisin, remplissent d’horreur les Mauritaniens qui ne reconnaissent aucune source islamique à ces agissements barbares.

En Mauritanie, l’ouverture démocratique formelle fut possible grâce au rôle d’intermédiation des chefferies traditionnelles, des notabilités et des cadres régionaux entre le gouvernement et les populations. Ce rôle n’a pas disparu et reste fondamental pour l’administration de l’intérieur du pays ; mais l’ordre politique national, qui reste autoritaire et répressif sous une façade démocratique, est désormais associé aux élites financières et aux réseaux de parentèles qui contrôlent l’économie du pays.

L’écart entre le secteur moderne, favorisé et éduqué, et le secteur traditionnel, pauvre et peu éduqué se creuse toujours davantage. Désormais les meilleurs espoirs de changement viennent non pas des partis politiques, incapables de proposer d’alternatives claires, mais des associations de la société civile qui se renforcent après avoir compris, depuis les années 1989‐1990, que la lutte qu’elles doivent mener doit être nationale et non seulement locale. Voilà le grand changement de ces dernières années de la période de l’après Taya.

Mariella Villasante Cervello


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