15-08-2014 10:54 - Shindouk Ould Najim, chef exilé de la communauté des Oulad Najim dans une interview à un collectif de médias africains :

Shindouk Ould Najim, chef exilé de la communauté des Oulad Najim dans une interview à un collectif de médias africains :

Adrar-Info - "En Mauritanie, personne ne peut utiliser l’islam comme argument pour déstabiliser le pays. Et ce, même si la majorité des Mauritaniens est pauvre et plus vulnérable, par conséquent, au recrutement terroriste’’ Shindouk Ould Najim est le chef exilé de la communauté des Oulad Najim.

Le territoire de sa tribu se trouve à 120 kilomètres au nord-est de Tombouctou, au Mali. Il y a fait construire la première école du désert et réhabilité les puits de ses ancêtres. En mars 2012, Shindouk et sa famille – son épouse, Miranda, est américaine – fuient, in extremis, Tombouctou investie par des groupes armés, notamment islamistes, et vont se réfugier en Nouvelle-Écosse, au Canada.

Dans un ouvrage collectif publié l’année dernière (1), Shindouk a retracé l’histoire de son pays et les fractures de la société malienne, depuis l’apparition du terrorisme en zone saharienne, jusqu’au retour des Touaregs de Libye, en 2011, l’arrivée en nombre de jihadistes, la fuite avec les siens en Amérique et l’intervention des troupes françaises en janvier 2013.

Dans cet entretien accordé à un collectif de médias africains (2), il nous fait part de ses espoirs sur l’accord de juillet entre le gouvernement malien et les rebelles mais, aussi, de ses craintes quant à ma fragilité de la paix au Mali et, plus généralement, au Sahel.

Collectif de médias africains : Le gouvernement malien et les rebelles séparatistes du nord Mali ont signé, le 24 juillet dernier, un accord qui établit une feuille de route, avec la perspective d’un accord final à l’automne, sur le partage du pouvoir, excluant une indépendance de la région nord du pays. Quelles sont les chances de voir cet accord aboutir ?

Shindouk Ould Najim : Les chances pour cet accord d’aboutir sont entre les mains des deux parties. Elles seules sont responsables, face à l’histoire de l’homme et à Dieu. La réussite et la pérennité de l’accord dépendent, uniquement, de la volonté des deux parties. Les autorités maliennes doivent poursuivre leur engagement et les rebelles séparatistes respecter les leurs.

C’est autant crucial pour le gouvernement que pour les rebelles qui n’ont plus, l’un comme les autres, la confiance de la population du Nord-Mali. Epuisée par cinquante ans de conflits, celle-ci n’a connu que la marginalisation, de la part des autorités maliennes, et le mépris des rebelles, en temps de guerre ; l’abandon des premiers et la déstabilisation des seconds, en temps de paix. Nombreux sont ceux découragés par ce jeu.

Plusieurs communautés ont quitté le territoire et renoncé à leur nationalité malienne, pour s’installer, définitivement, au Ghana, au Burkina ou en Mauritanie. À ce rythme, ils iront aussi au Niger et en Algérie. Le gouvernement malien et les rebelles doivent donc impérativement respecter leurs engagements. Le peuple a le droit de vivre en paix et en harmonie sur son propre territoire.

- Quels sont le rôle et l’implication du Haut conseil de l’Azawad (HCA), fondé, en mai, par des notables touaregs de la région de Kidal ?
- Le HCA est composé des leaders touaregs les plus influents de la région. C’est la plus grande force politique et populaire au nord du Mali. Avec l’aide des autorités maliennes, le HCA peut rassembler tous les autres partis, y compris les plus radicaux, avec, bien évidemment, les sédentaires songhaï et peuls et en tenant compte des forces militaires du MLNA et MAA.

Mais, pour atteindre cet objectif, il faut que les autorités maliennes épaulent et soutiennent le HCA, tout en combattant les fléaux qui mettent en péril le bon fonctionnement de l’appareil d’Etat, à savoir la corruption, le favoritisme et l’injustice.

- Dans une interview accordée à « Jeune Afrique », le président du HCA, Mohammed ag Intalla, a déclaré qu’il y a, au sein de cette nouvelle instance, de nombreux membres issus du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA) et du Mouvement islamique de l’Azawad (MIA).

Or, ces deux groupes ne sont pas particulièrement appréciés par la population, au sud du pays, voire, selon certains experts, au nord même. Quelles sont alors les chances que le HCA puisse être accepté, par la population malienne, comme acteur majeur de solution au conflit malien ?


- Aujourd’hui, le Mali se trouve à l’aube d’une réconciliation nationale ; la réconciliation d’une nation formée de diverses cultures, communautés et ethnies, après cinquante ans de souffrances infligées par une rébellion insensée. Mais le Mali a vécu huit cents ans de paix et de stabilité, c’est le berceau du savoir africain, le pays de grands hommes qui ont marqué l’histoire de l’Humanité et je pense que l’instabilité des dernières décennies ne pas peut continuer.

Si la population du Nord, et les Touaregs en particulier, refusent de reconnaître le gouvernement malien comme interlocuteur, nous n’avancerons jamais vers la paix. Je pense que la paix, le pardon et la justice vont de pair. Il faut penser à l’avenir, pardonner le passé mais ne jamais l’oublier.

- De votre point de vue personnel, la lutte armée est-elle la seule option de revendication pour les Touaregs ?
- Aucun conflit au monde ne peut être résolu à coups de canon, on finit toujours par trouver une solution autour de la table des négociations, et ceci est particulièrement vrai dans le cas du conflit touareg, qui reste très complexe.

- Le nord du Mali n’a jamais connu l’accalmie : même en période de paix, razzias et autres enlèvements de véhicules et de bétail sont constatés. Que faut-il faire pour combattre efficacement ce fléau ?

- La paix est du ressort des autorités maliennes. Elles seules peuvent dicter les lois et en assurer le respect. Si un voleur peut se permettre de voler plusieurs fois, c’est qu’il a la certitude de ne pas être puni. Au nord du Mali, un homme arrêté pour avoir volé du bétail ou une voiture est libéré au bout de quelques heures.

Ce qui fait cruellement défaut, c’est un système d’administration efficace, incorruptible, honnête et, surtout, patriotique, basé sur le principe de la justice sociale. Il revient, aux autorités maliennes – et à elles seules – de faire respecter la loi et de ne pas pratiquer l’impunité.

- L’organisation sociale de la société touarègue est-elle un atout ou un handicap aux négociations ?

- L’organisation sociale de la société touarègue ne peut être que positive. C’est ce même modèle qui a permis d’unir le Mali, de l’empire Mandingue au royaume Songhaï. Le grand mal du pays, aujourd’hui, c’est que cette organisation a tendance à disparaître et à être remplacée par une démocratie de surface, qui n’est rien d’autre, en réalité, que le pouvoir de la rue où chacun pense qu’il peut faire sa propre loi.

- Selon vous, faut-il l’autonomie, l’indépendance, ou quel autre statut pour Kidal ?

- Pour Kidal, Tombouctou et Gao, en particulier, comme pour le reste du Mali, en général, la solution ne peut être que l’autonomie. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, la mentalité des Touaregs, Songhaïs et Peuls a beaucoup changé et il ne faut pas se laisser abuser par les illusions du passé.

Aujourd’hui un Touareg, un Songhaï ou un Peul regardent la télévision, écoutent la radio et surfent sur le Net. Le monde a beaucoup évolué, en très peu de temps, et les Touaregs ou autres nomades ne font pas exception. Si le Nord a trouvé un équilibre, même précaire, sans autonomie, cette situation ne peut pas constituer une solution à long terme.

- Que se passera-t-il le jour où le président du HCA, Mohammed ag Intalla, ne sera plus là ?

- C’est une grande question car cet homme est très écouté et respecté par les Touaregs du monde entier. Son départ serait une perte énorme, pour la société touarègue et pour la résolution des conflits dans le pays. Comme dit l’adage : « Un homme peut construire une nation mais une nation ne peut construire un homme ».

- Certains analystes des conflits armés pensent que la crise malienne a pu être à moitié réglée, en ce que le MNLA, à l’origine du déclenchement du conflit, a été ménagé, notamment par la France, dans le cadre de l’opération militaire de libération du Nord-Mali. Qu’en pensez-vous ?

- C’est bien vu. Même si je ne suis pas d’accord avec le MNLA ni, surtout, avec leur revendication indépendantiste, il faut reconnaître qu’il s’agit d’une vraie force militaire et politique avec laquelle il faut discuter pour trouver une solution. Le MNLA tient la clef de Kidal entre ses mains.

C’est donc dans l’intérêt de la nation malienne de communiquer avec eux. Il faut aussi reconnaître que, sans leur contribution, le nord du pays n’aurait jamais été libéré des terroristes. Les combattants du MNLA ont apporté un soutien considérable à l’armée française, qui est une grande puissance mais ne maîtrise ni ne connaît bien le terrain.

- L’opération de reconquête du Nord-Mali a favorisé l’implantation de forces armées extérieures dans certains pays limitrophes, comme le Niger. Perçue comme un abandon de la souveraineté, cette situation ne constitue-t-elle pas une source supplémentaire de menace sécuritaire, pour ce pays, quand on sait que les groupes terroristes et djihadistes soutiennent se battre contre l’Occident ?


- Oui cela alimente et favorise la propagande des terroristes à poursuivre le djihad mais, après leur débandade en 2013, rares sont ceux qui osent s’aventurer dans le Nord. « A défaut de sa mère, on tête sa grand-mère. » Pour nos gouvernants, il s’agissait soit de recourir à des forces armées extérieures, pour stabiliser leur pays et asseoir leur pouvoir, soit laisser les narcotrafiquants et autres terroristes conquérir leur territoire. Le choix a été vite fait.

Le Sahel se trouve à dix-sept heures de voiture du Maghreb, porte de l’Europe. Je pense donc que les forces extérieures se soucient plus de leur propre sécurité que des ressources minières, même si, à la longue, ces calculs sont aussi des stratégies économiques et politiques.

- Le Niger a aussi connu des rébellions armées touarègues, dans sa partie septentrionale, qui ont trouvé des solutions négociées. Mais certains engagements pris en 2007, comme la réinsertion des ex-combattants démobilisés, n’ont pas été encore respectés, à ce jour. Au regard des liens étroits existant entre les communautés touarègues maliennes et nigériennes, n’y a-t-il pas de risques de nouvelles dissidences touarègues au Niger ?

- Non. Ce qui a fait la réussite et la stabilité du Niger, aujourd’hui, c’est le même modèle malien mais pris au sérieux. Le secret du Niger, c’est de faire la distinction entre Touaregs rebelles armés et Touaregs innocents. Par ailleurs, les communautés nomades ont toujours été respectées et intégrées, au sein de la société ; les chefs traditionnels peuvent gérer eux-mêmes leur problèmes communautaires, tout en recevant un appui financier de l’Etat.

Les communautés du Nord-Mali et du Niger sont épuisées par cinquante années de conflits, répressions et révoltes, mais, contrairement à elles, les rebelles n’ont rien à perdre. Si les autorités du Niger et du Mali ne les prennent pas au sérieux, ils continueront à s’impliquer dans le trafic d’armes et à commettre toutes sortes d’actes de banditisme et de déstabilisation.

Cependant, en considérant le contexte dans lequel se trouvent actuellement l’Afrique et le Maghreb, il est difficile de concevoir une révolte des Touaregs du Niger, même si l’on sait que Boko Haram est toujours prêt à leur tendre la main, aux fins d’élargir ses alliances. De toute façon, les Touaregs du Niger n’ont aucun intérêt à reprendre les armes, au risque de subir une nouvelle répression armée.

- La viabilité croissante de l’exploitation du sous-sol, dans la bande saharo-sahélienne, donne à moudre aux espoirs indépendantistes touarègues ou toubous. Vous êtes assez bien placé pour estimer le poids des autres communautés – berrabiche, songhaï, peule, etc. – qui peuplent ces régions. Vous semble-t-il possible que tous ces partis puissent s’entendre autour de projets nationaux ?

- C’est toujours la même question. La situation est très complexe et nécessite une force d’intervention extérieure. Aujourd’hui, le Mali et le Sahel se trouvent dans une impasse.

C’est le plus beau cadeau que la France puisse faire au pays et ceci, malgré les intérêts économiques et stratégiques qui se trouvent derrière son intervention. Pour les communautés songhaïs du Nord, qu’il s’agisse de fonctionnaires, de cultivateurs, de pêcheurs ou de commerçants, pour les Peuls éleveurs ou les Berabichs commerçants, la principale préoccupation reste la stabilisation de leurs territoires, sous bannière malienne, avec une large autonomie, plutôt qu’un projet séparatiste.

Ils partagent les mêmes intérêts économiques, les mêmes territoires, même s’ils sont, culturellement, très différents. Ils ne peuvent pas se réunir autour d’un projet d’Etat séparé qui ne mènerait nulle part. Le cas du Sud-Soudan en est la preuve. De plus, pour ces communautés, un Etat séparé signifierait se faire coloniser par les Touaregs.

- A cet égard, que pensez-vous de la situation de la Mauritanie ?

- La Mauritanie a sa propre stratégie : la politique de la carotte et du bâton. Après avoir payé un lourd tribut et déclaré, ouvertement, la guerre à Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), sa position, ferme, contre le terrorisme lui a permis d’acquérir, aujourd’hui, la stabilité, tout en laissant libre cours à la religion musulmane, fondement de sa Constitution.

Le pays se trouve parmi les quatre républiques islamiques de la planète. Ainsi personne ne peut utiliser l’islam comme argument pour déstabiliser le pays. Et ce, même si la majorité des Mauritaniens est pauvre et plus vulnérable, par conséquent, au recrutement terroriste. Mais l’Etat veille et la population coopère bien.

De Joshua Massarenti, Alexis Kalambry et Ian Mansour de Grange, en collaboration avec Laurence Ammour. Un merci tout particulier à cette dernière, sociologue et analyste en sécurité internationale, chercheure associée à Sciences Po Bordeaux, et spécialiste des questions de sécurité au Sahara-Sahel, au Maghreb et en Afrique de l’Ouest.

Note :

(1) : « Je reviendrai à Tombouctou : Un chef Touareg témoigne », de Shindouk ould Najim, Laurence Ammour et Jean-Luc Peduzzi, Editions Ixelles, (contact@ixelles-editions.com)

(2) : L’Autre Quotidien (Bénin), Afronline.org (Italie), Les Echos/Réseau Jamana (Mali), Le Calame (Mauritanie), et L’Enquêteur (Niger), tous droits réservés.



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