02-11-2014 02:30 - Figures Historiques : L’« émir de la paix » : Aḥmed uld M’Ḥammed (1872-1891) -2éme partie

Figures Historiques : L’« émir de la paix » : Aḥmed uld M’Ḥammed (1872-1891) -2éme partie

Adrar-Info - L’émir témoignait une grande considération pour les personnages religieux et surtout pour Cheikh Mohamed Fadhel ould Abeïdi qu’il ne cessa de soutenir contre ses rivaux. En retour, ce saint homme mit sans réserve à son service l’influence religieuse considérable qu’il exerçait sur les Oulad Ghaïlane » (1929 : 545).

6. C’est bien certes le portrait d’un « saint homme », c’est à dire, dans les valeurs de référence saharienne, d’un zawi3 que nous trace là Mamadou Ba d’Aḥmed uld M’Ḥammed : austérité, simplicité et dignité du comportement personnel, éducation religieuse et respect des pratiques de l’islam, souci de la justice et sens aigu du bien collectif.

Les antécédents de Mamadou Ba et les circonstances de ses écrits l’ont-elles amené à forcer le trait dans le sens de l’hagiographie ? Sans doute pour une part, mais d’autres témoignages recueillis par Mamadou Ba ou moi-même sur l’émir vont dans le même sens.

7. L’étiquette d’« émir de la paix » attribuée à Aḥmed Ould M’Ḥammed n’est pas pure invention de Mamadou Ba, pas plus que la réputation de justice et de paix civile qui entoure son règne et dont rend compte le poème suivant attribué à Ould Mubârak et contemporain de son règne :

« A partir de la paix imposée par Aḥmed Ould M’Ḥammed, personne ne peut plus voler à quiconque, si ce n’est les nouvelles. Il y a beaucoup à dire sur cela, contables et non contables, notamment en ce qui concerne les Awlâd Damân, Idayqûb, Idab-l-aḥsân et Awlâd al-Mukhṭâr.

Tous ceux qui étaient faibles sont devenus du fait de cette paix les plus forts, tous ceux qui étaient forts ont acquis du fait de cette paix un cœur d’outarde y compris les plus braves guerriers. Le corbeau de la peur ou le corbeau contre la peur4 est passé au dessus de la tête des faibles.

Les pauvres peuvent maintenant se montrer avares vis-à-vis de n’importe qui. A toi voyageur de dire à qui tu veux que cette paix s’est répandue dans le Tijîrit, Ishiq, Lakdâym, al-Grara, Nara et tout l’entourage de Tiwîlit, Ben ‘Amayra, ‘Aywân Laḥmar. Celui qui a imposé la paix dans tous ces endroits du Nord l’a imposé aussi à Agdâjit, al-Khatt, et à partir d’al-Khatt jusqu’à Atâr.

Sont construits côte à côte et face à face la tente et la tikît.5 Les nouvelles peuvent maintenant circuler librement. Tu peux avoir la nouvelle annoncée dans cette poésie avec les passants d’Agmûjit, de Néma et à travers Agassar.

Si tu viens à Atâr et que tu rencontres des étrangers à Atâr, à Shingîti, et la nouvelle de l’établissement de la paix est aussi partie avec les caravanes de Tishît, tous les gens qui entendent cette nouvelle savent franchement que je n’ai pas dit le quart de ce qui doit être dit concernant la paix d’Aḥmed uld M’Ḥammed6


8. Une série d’anecdotes, qui toutes concernent des tribus zawâya, vont dans le sens de cette hagiographie dont Mamadou Ba ne s’est pas fait le seul chantre. Je me contenterai d’en citer quelques exemples. En empruntant d’abord à Mamadou Ba :

« On raconte que désireux de manifester à M’Hammed ould M’Hamed leur reconnaissance pour la prospérité que l’état de paix avait valu à leur cheptel, les Ideïqoub lui envoyèrent de riches cadeaux portés par une délégation dont tous les membres étaient uniformément montés sur des chameaux de quatre ans.

A la vue des notables, l’émir marqua ainsi sa surprise : « sans doute vos montures sont belles, mais qu’elles sont jeunes !». « Seigneur lui fut-il répondu, nous n’avons jamais réussi à en élever d’aussi grandes que depuis votre avènement » (1929 : 551).

Toujours du même auteur, le fait suivant met en évidence, non seulement l’appui intéressé des zawâya, mais aussi le consentement des ḥassân eux-mêmes à cette politique de l’émir :

« A la même époque attirés eux-aussi par cette prospérité, les Mechdouf qui vivaient jusqu’alors de pillages et de brigandages, tantôt accolés aux Oulad Delim, tantôt dans le sillage des Oulad Bou Sba, demandèrent à être admis en Adrâr. L’intention d’Ahmed ould M’Hamed était de leur faire verser une forte contribution de guerre à répartir entre les marabouts ayant souffert de leurs pillages.

Mais une délégation des Zouaïa conduit par le chef du ksar d’Atar, Ahmed ould Sidi Baba, vint lui déclarer que la fortune toute entière des Mechdouf ne suffirait pas à réparer tous leurs méfaits, que d’ailleurs les victimes de ces méfaits s’estimaient suffisamment dédommagées des pertes subies si les Mechdouf cessaient leurs incursions et rentraient dans la bonne voie.

Les Mechdouf prirent l’habitude de nomadiser avec les Abid Ahel Othman qui constituaient la garde de l’émir. La réunion de leurs deux groupements s’appela ‘hella zarga’ ou campement pie, les Abid étant noirs et les Mechdouf blancs. Parmi les guerriers qui se pressaient autour d’Ahmed ould M’Hammed, les Mechdouf El Koori ould Lekrama et El Hemada ould M’Haimed faisaient bonne figure (1929 : 549). »

9. Le renom d’Aḥmed uld M’Ḥammed dépassait les limites de l’Adrâr, ainsi qu’en témoigne une dernière anecdote, qui concerne les Tajâkanat du Trârza.

10. Ceux-ci avaient été chassés du sud par la famine et vinrent se réfugier dans l’Adrâr avec de nombreux moutons blancs7. Ils voulaient pâturer dans le Tîris, et ils envoyèrent à l’émir un certain nombre de cadeaux pour obtenir sa protection.

L’émir refusa ces cadeaux et envoya à chaque tente une shanna (outre) de dattes et un mouton en guise de bienvenue. Les Tajâkanat composèrent un poème où ils disaient entre autres : « l’émir ne ressemble pas à notre âne bleu », visant sous ce terme l’émir du Trârza. Ce poème lui ayant été répété, celui-ci les dépouilla de tous leurs biens pour trancher avec la générosité de son rival8.

11L’image que voulait donner de lui Aḥmed Ould M’Ḥammed s’imposait en fait aux ḥassân eux-mêmes, si l’on se réfère à ce récit qui explique l’origine du conflit entre l’émir du Trârza et celui de l’Adrâr, à la fin des années 1880 :

« ‘Amar Salûm, émir du Trârza, envoya une lettre à l’émir Aḥmed uld M’Ḥammed pour lui demander l’une des juments ghzâlât, ceci en termes orgueilleux. Aḥmed Ould M’Ḥammed se fâcha et ‘Amar Salûm lui demanda pourquoi. Sur sa réponse il dit : « tu l’as mérité, car tu vis comme un zawi’.

Aḥmed Ould M’Ḥammed réunit sa jamâ‘a et dit : « je vais aller lui demander des comptes’. C’était en pleine gatna et on lui objecta qu’il faisait trop chaud pour monter un ghazi. Il répondit : tant pis. Ils s’organisèrent et surprirent le maḥsâr de l’émir du Trârza à Tigent, entre Rosso et Nouakchott et la pillèrent une journée durant, tuant 55 hommes.

L’émir du Trârza abandonna son épouse, son sarwâl (pantalon) blanc,9 son tambour et ses troupeaux. Au retour ils furent poursuivis par ‘Amar Salûm qui avait un autre sarwâl posé en travers de son cheval. Il attaqua les gens de l’Adrâr au tiers du chemin du retour mais ceux-ci tuèrent à nouveau 12 hommes du Trârza et les mirent en fuite. Le sarwâl de l’émir fut saisi une seconde fois. Les exilés de l’Adrâr au Trârza,

Sauf Laḥzam, attaquèrent alors l’émir Aḥmed Ould M’Ḥammed et lui coupèrent la route. Braḥîm Ould Mageyya dit alors : voilà nos cousins à combattre. Le combat a repris et les gens de l’Adrâr tuèrent à nouveau 15 des assaillants.

Le reste dut s’enfuir et ils se présentèrent devant Laḥzam dans le maḥsâr de l’émir du Trârza. Laḥzam leur dit : je savais que les choses se passeraient ainsi, car vous aviez affaire à des lions et vous ne deviez pas partir seuls »
10. A suivre…./

Pierre Bonte : « Conceptions ḥassân et zawâya du pouvoir politique dans la société émirale ouest-saharienne avant la colonisation » p. 133-150 ……………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

4 L’expression, « le corbeau est passé au dessus de la tête » signifie que la fin de la paix est arr (…)

5 Case sédentaire : le sédentaire et le nomade vivent en harmonie.

6 Shaykh uld Ḥamayti, Idayshilli, 3/6/1977, Atâr

7 Il s’agit des moutons sans laine du sud, la plupart des moutons de l’Adrâr étant des moutons noirs (…)

8 Aḥmed uld ‘Aleyya, Awlâd ‘Ammonni, 8/5/1975, Nouakchott.

9 Insigne du commandement au Trârza.

10 Ahmed uld Mageyya, Awlâd Salmûn, Awlâd Qaylân, 10/6/1981, Shingîti.



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Commentaires (1)

  • bilal_mbarek (H) 02/11/2014 12:43 X

    C'est un contenu totalement mensonger qui mélange des histoires se passant dans le Trarza entre les Oulad Deman et les Oulad Ahmed Min Deman (histoire du pantalon). L'Adrar est très éloigné des tribus citées. Peut être que celui qui est à l'origine de cet amalgame généralisé a son père Pecheur dans le Fleuve "bien connu" de Boutilimitt... Du n'importe quoi ... Les vrais maures se connaissent et connaissent leurs histoires. Personne de crédible parmi eux ou de leurs nombreux écrivains ne ne validera de telles âneries, déformations et amalgames. Pour information vrai : L'Emir du Trarza est rentré dans Atar et a brûlé ses palmiers dattiers. Les soit disant " pillards" que vous citez sont de nobles guerriers qui ont protégé pendant des siècles de grandes parties de la Mauritanie.