19-02-2016 21:45 - De la Mauritanie (2) / Par Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

De la Mauritanie (2) / Par Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

Le Calame - La période fondatrice fait de plus en plus référence actuellement. Avant d’écrire l’abrégé d’une histoire réconciliée de la Mauritanie (1903 – 2018 ou 2020… selon la date de future parution), je ne crois pas inutile de rappeler la conscience que j’avais du pays il y a cinquante ans et telle que j’avais l’honneur de la dialoguer avec le président Moktar Ould Daddah

Écrit sans titre. Juin 1970

– Après avoir suivi le Conseil national du Parti du Peuple Mauritanien, tenu à Tidjikja. 25 Mars au 3 Avril 1970,
puis une tournée présidentielle de prise de contact du 17 au 23 Avril 1970 : Boumdeid, Ould Yenge, Kaédi

pour servir d’introduction à l’anthologie des discours et messages du président Moktar Ould Daddah qui devait être publiée à l’occasion du Xème anniversaire de l’Indépendance.

Texte saisi numériquement sans retouche que l’orthographe et quelques majuscules

En Décembre 1961, peut-être pas consciemment mais en tout cas de manière irréversible, la Mauritanie a choisi l’unité politique. Pourquoi ? Parce qu’il ne saurait exister d’opinions et de visions des choses suffisamment divergentes pour justifier plusieurs partis alors que le minimum reste encore à faire, minimum sur lequel tout le monde est d’accord : la construction nationale. Le multipartisme occidental correspond à une pluralité seulement possible quand un minimum de sécurité, de cohésion, de niveau de vie est atteint et que seul le « superflu » donne lieu à discussion.

Ici, si des divergences se produisent, elles sont davantage des heurts de tempérament, des conflits de moyens – parfois graves –, des discussions de calendrier ou d’opportunité que des mises en question des buts. Il s’agit de personnes ou d’équipes de rechange, non de politiques alternatives. Mieux vaut alors que les arbitrages soient faits au sein du mouvement unique, puisque le choix, (= le parti choisi, le « parti pris ») lui-même ne peut être mis en question.

Et que c’est précisément par comparaison des moyens alternatifs proposés par les antagonistes aux fins acceptées de tous que se fera l’option définitive dans une conjoncture donnée. Au Parti donc de définir les fins et de choisir entre les moyens suggérés pour les atteindre.

La même logique amène à poser que l’ensemble des forces autres que traditionnellement « partisans et politiques » conjuguent leurs efforts avec ceux du Parti, non pour définir les fins (elles le sont déjà et ce sont elles qui motivent l’unification) mais pour mettre en œuvre les moyens.

L’Etat lui-même et sa tête gouvernementale n’échappent pas à ce processus d’intégration. Ils sont « politisés » en ce sens qu’ils sont les moyens du Parti. Si l’on entend par politique, les luttes verbales et la curée financière auxquelles se livrent les organisations électorales, cette mainmise du Parti sur l’Etat et le Gouvernement serait au moins choquante.

Mais si l’on comprend que politique signifie développement et promotion, il serait au contraire criminel que le Parti néglige l’un des outils les plus assurés que lui ait légués le colonisateur.

Vouloir distinguer syndicats, armée, jeunesse scolaire ou universitaire, masses rurales, fonctionnaires de divers cadres, milieux dirigeants, c’est s’en tenir à une vision fragmentaire des choses, c’est croire que chacun de ces groupes possède en propre moyens et fins dans la Mauritanie d’aujourd’hui, alors que c’est leur seule addition, leur seul rassemblement constitutifs du Parti du Peuple Mauritanien qui en dispose.

Cette analyse théorique indique bien la fusion nécessaire de toutes les forces vives du pays orientées vers le développement national ; elle ne facilite pas l’explication des crises éventuelles ni la mise en évidence des courants qui traversent le pays et donc le Parti.

Aussi, l’observateur pressé aura-t-il le sentiment qu’en cas de difficulté on revient aux méthodes d’antan et qu’en définitive l’ « on s’appuie sur les forces traditionnelles » : l’administration, les notables, l’armée, voire la centrale syndicale.

Pensant cela, on confond l’aboutissement sans cesse à parfaire d’une évolution qui est autant moyen que fin et le cheminement qui mène à cet aboutissement. Si l’on adopte un point de vue extérieur à la réalité du Parti, autant vaut dire à la réalité mauritanienne d’aujourd’hui, si l’on continue d’analyser en termes de forces concurrentes et fragmentées armée, masses rurales, syndicats, fonctionnaires, jeunesse, etc. il est logique que les étapes les plus importantes de la vie nationale perdent de leur signification : l’indépendance est obtenue sans effusion de sang et n’emporte pas la rupture avec l’ancienne métropole ;

les élections présidentielles et législatives se font à liste unique avec des pourcentages de participation impressionnants ; les Congrès voient leurs débats fondés sur le rapport moral du Bureau Politique sortant, rapport conçu et présenté par le Secrétaire Général constamment réélu. Les moyens classiques d’analyse restent inopérants, la vie politique semble stagnante, les changements imperceptibles ou – quand ils se produisent – imprévisibles. Et pourtant il y a lutte, changement et révolution.

C’est que ce point de vue extérieur n’est pas le bon. Plus difficile mais plus fécond est l’examen de la réalité à partir de l’intérieur. Le combat qui se livre n’est pas celui de forces politiques ou l’est peu ; il est celui de forces psychologiques.

En tout Mauritanien, existe un anti-Parti et un militant, un homme vieux et un homme nouveau, ou plutôt un homme prisonnier d’habitudes de pensée, d’analyse et d’action ou d’inaction, et un être prenant conscience que ces habitudes doivent changer pour que l’essentiel de sa personnalité s’épanouisse dans un monde changeant.

Les étapes de la Mauritanie nouvelle ne sont pas à chercher dans des dates d’élection ou de congrès ; elles sont à mesurer dans l’esprit de chaque Mauritanien, à la tête de l’Etat ou perdu au fond de la brousse.

C’est la découverte progressive de la nécessité quasi-métaphysique de l’indépendance politique, puis économique ; c’est l’expérience que le multipartisme en Mauritanie est vidé de tout sens et de tout élément de progrès ; c’est le choix de plus en plus conscient d’un instrument politique, puis l’élaboration d’abord lente et soudain éclatante d’une doctrine du Parti ; c’est surtout l’adhésion progressive et le débat intérieur de chacun, – chacun à son niveau de compréhension et de culture –, en face du problème du développement.

On ne dira qu’en passant combien un tel débat et une telle prise de conscience pourraient être médités par les « habitants » de beaucoup de pays occidentaux qui ne se sentent ni ne se veulent plus citoyens ou militants de quoi que ce soit.

Dès lors l’indépendance politique, puis l’austérité financière signifient la rupture irréversible du cordon ombilical, même si l’aide étrangère demeure fort importante. Dès lors la participation aux élections manifeste encore plus qu’une réalité : un vœu et une projection sur l’avenir, celui de l’unité – et les congrès sont plus un approfondissement qu’une alternative posée ; mais approfondir est le choix par excellence puisque partant d’une réalité défectueuse on décide de maintenir cette réalité en l’enrichissant au maximum.

Dans la Mauritanie contemporaine, les forces en présence sont donc d’ordre spirituel, ou intellectuel si l’on préfère. Depuis 1958, aucune force d’opposition n’a ambitionné autre chose que d’être admise à dire ouvertement son opposition ; de conquête et de responsabilité du pouvoir, il ne semble pas qu’il en ait été question ni pour la Nahda, encore moins pour certains membres du Bureau Politique National à l’automne 1963 – immobilisés instantanément par le retrait de Moktar Ould Daddah – ou lors des tentatives de partis d’opposition l’été 1964 dont les inspirateurs venaient du Parti et y rentrèrent.

Durant les Congrès, les éventuels opposants ne le sont que pour désapprouver non pour revendiquer le pouvoir. Le conflit doit donc se résorber par conversion progressive au point de vue de l’autre ou par accommodement des visions, non par éviction de personnes ou scissions.

Il l’est par approfondissement des positions en présence, par dépassement de chacun de ces positions en direction des fins sur lesquelles on est d’accord. Et la discussion se réinstaure au seul niveau des moyens, du calendrier et de l’autocritique.

Mener le combat d’une manière « classique », c’est-à-dire en inventoriant les groupes sociaux et les intérêts en présence, en supputant leurs collusions, c’est aller à l’échec. Car c’est revenir au point de savoir si le Parti sera de cadres ou de masses, si l’on exclura telle ou telle couche sociale, voire telle étendue géographique.

C’est remettre en cause la Mauritanie. Dès 1957, Moktar Ould Daddah en a l’intuition et il place – de plus en plus explicitement à mesure que les années passent et que Nation et Parti deviennent tangibles – l’affrontement dans l’ordre intellectuel et mental : c’est conserver les chances d’unanimité et porter le fer au point précis où le bât blesse : celui des conversions et des approfondissements personnels et intérieurs, – c’est en fin de compte rester fidèle à une manière d’être mauritanienne.

S’il peut ainsi choisir le terrain du combat et y ramener sans cesse les débats et les affrontements, Moktar Ould Daddah le doit à ce qu’il a créé le langage politique de la Mauritanie.

C’est un fait qu’il est le seul à avoir élaboré et à élaborer un corps complet de doctrine politique pour la Mauritanie. La lettre de la Constitution et l’esprit des statuts du Parti le prévoient.

Mais ce fait tient essentiellement à ce que depuis treize ans, le même homme est au pouvoir et que le pouvoir s’est créé à partir de peu et en s’appuyant presque uniquement sur cette doctrine.

En d’autres termes, Moktar Ould Daddah a été choisi pour être à la tête du Gouvernement mauritanien en 1957 parce qu’il semblait faire la synthèse et la conciliation de toutes les forces alors en présence : autorités coloniales pesanteurs sociologiques et traditionnelles, nationalisme naissant, petite élite politique déjà en place, fonction publique embryonnaire.

Au fond de lui-même, il pensait déjà au-delà de cette synthèse du moment et « voyait » l’identité nationale, la « patrie mauritanienne », ses chances, ses possibilités et sa mission. C’est ce dessein global qui lui a permis de rester le commun dénominateur à chaque étape de la naissance du nouvel Etat, étape marquée chaque fois par de nouveaux affrontements potentiels.

Le cheminement de pensée du Chef de l’Etat est donc d’une certaine manière la trame de l’histoire mauritanienne récente et l’homogénéité comme l’unicité d’origine de la vision politique de la Mauritanie en sont la conséquence. C’est par adhésion à cette vision que se sont constituées jusqu’à présent les équipes gouvernantes et les thèmes présidentiels sont devenus le programme d’action et la description de l’avenir du pays.

Peut-on alors qualifier de monologue l’élaboration de cette politique et la formation de ce langage ? Ce serait céder à l’apparence. La Mauritanie est née dans les esprits avant d’exister dans les institutions, dans les faits, dans les comportements. Parce qu’elle a été « vue » par avance et longuement décrite à mesure des premières étapes de la « Loi-cadre » de l’autonomie interne et des premières années d’indépendance politique, la Mauritanie a pu parvenir à l’existence.

Nouakchott même a commencé de naître sur plan avant de s’édifier dans les dunes et les euphorbes. Moktar Ould Daddah a alors joué un rôle de catalyseur des visions et des espoirs des responsables de l’époque. Il a exprimé et globalisé ce qui était la conversation et le projet quotidiens des éléments les plus lucides de la population encore sous administration coloniale.

Aujourd’hui cette sorte d’écoute des autres et de traduction d’une attente en programme politique se mue en une explication permanente de l’évolution d’une couche de la société mauritanienne à une autre couche et réciproquement. Le Chef de l’Etat rappelle aux plus pressés les conditions de la masse et aux ruraux les nécessités du monde moderne. Cette « médiatisation » n’a pourtant pas supprimé l’autre fonction intellectuelle du premier responsable mauritanien : celle de préparer constamment l’avenir et d’en penser les moyens.

Le langage politique ainsi créé est polyvalent et « poly-signifiant ». C’est le langage et la pensée d’un seul, mais d’un seul qui se confond avec la création même de l’Etat et de la Nation, Etat et Nation dont les fondements seraient différents – à supposer qu’ils existent – si cet homme n’avait pas été là. C’est un langage parlé au présent, mais toujours en avance de plusieurs années, la vision étant le moyen d’entraîner à la réaliser.

C’est un langage qu’il faut déchiffrer à plusieurs niveaux ; il est à prendre au pied de la lettre dans la mesure où il cherche à convertir des mentalités, mais il est déjà très en avance sur les possibilités immédiates de réaliser ce qu’il demande ; il est à penser littéralement si l’on considère qu’il s’adresse à l’ensemble des Mauritaniens, mais il doit être compris non dans sa formulation du moment mais dans la préoccupation qui le motive s’il est médité et étudié par une élite intellectuelle. Il est à prendre dans ses intentions pour les futurs cadres de la Nation et dans ses exhortations pour l’entier de la population.

La dernière et non la moindre des ambivalences de ce langage est qu’il se veut à la fois critique, parfois même autocritique, et en même temps constructeur. Une logique de première vue voudrait que ce ne soit pas le même qui exerce et qui juge ; et certains sont souvent tentés d’adhérer à la critique tout en y trouvant motif de refuser la construction vouée par avance à l’échec puisque les éléments dénoncés par la critique risque de ne pas changer.

Et de souligner la plus grande difficulté que soulève le langage politique de la Mauritanie, tel que parlé par Moktar Ould Daddah : celle de thèmes et de propositions sur lesquels chacun est d’accord, mais dont la réalisation pratique laisse toujours à désirer.

On revient alors à ce qui a été envisagé plus haut. Les thèmes et propositions du Chef de l’Etat sont bien la matière du seul consensus mauritanien possible ; ils déterminent donc ipso facto l’unicité de mouvement politique et même de langage ; et l’analyse critique de la situation mauritanienne à chaque moment de l’histoire récente est forcément unique elle aussi puisqu’elle se fonde sur l’appréciation des faits rapportés aux buts que l’on s’est fixés.

Mais la partie constructive du propos politique et sa réalisation pratique sont du domaine de la conversion des mentalités et du cheminement de chaque individu comme de l’ensemble national.

Qu’il s’agisse de déontologie administrative, d’austérité financière, de moralité publique ou privée, de décolonisation des comportements, d’acquisition d’habitudes et de méthodes de travail, d’apprentissage des circuits administratifs ou économiques modernes, c’est toujours à l’esprit qu’il faut s’attacher. En ce domaine, le bilan est longtemps hasardeux et la description de faits négatifs souvent compensés par celle d’éléments positifs.

Au reste, c’est bien par ce langage et par cette pensée que se maintient et que peut agir le pouvoir. La stabilité politique de la Mauritanie n’est pas la conséquence d’un attentisme ou d’un scepticisme dont il serait au contraire facile de profiter pour renverser les institutions existantes.

Elle est plutôt le fruit d’une conscience répandue que ce langage et cette pensée sont ce qui convient à la Mauritanie d’aujourd’hui, et pour ceux qui ont de la mémoire, sont ce qui a fait la Mauritanie nouvelle.

En même temps que la Nation, naît une légitimité mauritanienne et c’est en définitive cette logique collective qu’exprime la doctrine édifiée jour après jour depuis 1957 : une suite de constatations très simples qui poussent à une grande ambition, celle d’être un peuple ayant les moyens d’épanouir chacun.

* * *

La nature du combat politique et du langage tenu pour le gagner font du processus d’orientation nationale une sorte d’engrenage, un enchaînement logique de propositions auquel on ne peut échapper qu’à condition de renoncer à la fin poursuivie.

Au contraire des nations à système économique capitaliste ou communiste qui ont atteint leur fin nationale et n’ont plus qu’à persévérer dans leur être (ce qui peut être encore plus difficile), la Mauritanie tend vers une fin qu’elle n’a pas atteinte : l’édifice national, moyen, condition et objectif du développement.

De cette fin admise, et on ne peut poser le fait mauritanien sans l’admettre, découlent presque inéluctablement l’orientation d’une politique extérieure elle-même moyen et expression d’une politique intérieure : la communauté pluriraciale mauritanienne constituant par sa seule existence une transition entre l’Afrique au nord du Sahara et celle du sud, – l’orientation aussi d’une politique économique et d’une géographie administrative maintenant l’équilibre entre les différentes activités et leurs lieux d’élection.

En découle aussi une démarche autonome pour chercher les moyens institutionnels propres à encadrer la population et à l’animer, et pour réfléchir sur l’évolution du monde contemporain : le non-alignement mauritanien est aussi frappant dans l’éventail des aides extérieures reçues, dans les relations diplomatiques nouées que dans l’itinéraire intellectuel dont témoignent les rapports du Secrétaire Général et les préambules des statuts du Parti.

Or, ces corollaires proviennent d’une fin exprimée par un unique Parti centralisant tous les moyens et toutes les forces, lui-même fortement centralisé. Est-ce à dire que l’orientation nationale soit le fait d’un seul ?

Il est exact de remarquer qu’en dehors du Chef de l’Etat lui-même, il n’existe pas d’autre personnalité qui ait à elle seule et en son nom propre défini ou exprimé une orientation. Moktar Ould Daddah est effectivement la seule personne à le faire.

Il ne le fait cependant que rarement d’une manière « personnalisante » et ses interventions les plus importantes sont des rapports moraux présentés comme étant ceux d’un organe collégial dirigeant un Parti ou des rapports sur l’état de la Nation dans lesquels peuvent se distinguer deux parties : l’une dont chaque cadre sait qu’il y a collaboré par la note de synthèse qu’il a dû préparer sur l’activité et les projets de son service, l’autre – apparemment plus personnelle au Président de la République – qui reprend les orientations définies dans le cadre du Parti et donc par les rapports moraux.

Pourtant, l’orientation nationale, ni dans sa conception ni dans son expression, n’est le seul fait de Moktar Ould Daddah. La politique de la Mauritanie, et plus particulièrement l’attitude du Parti devant tel problème intérieur ou la réaction du Gouvernement devant telle échéance extérieure, et l’ensemble des choix à long terme sont conçus à partir d’une réflexion sur la réalité mauritanienne : la réalité du moment, la conjoncture si l’on veut, – et celle de toujours, les structures.

Entrent dans cette méditation les avis, les réactions, les protestations, tout ce qui est signe d’un courant traversant le pays et son Parti. Le Chef de l’Etat se situe constamment au centre d’un champ de forces et chacun, même si physiquement il ne représente qu’un petit nombre, peut penser qu’il constitue en fait un élément potentiel important qui pèsera dans la décision.

La « contestation » des dernières années est aussi minoritaire que l’était l’Entente Mauritanienne en 1957 ; pourtant l’une et l’autre participèrent et participeront aux responsabilités du pouvoir au même titre que les éléments majoritaires.

Semblable parité tenant davantage compte de l’importance psychologique et métaphysique d’une opinion que de sa force politique de l’instant, se retrouve à chaque moment de l’histoire mauritanienne qu’il faille renouveler des équipes ou prendre des décisions essentielles. D’ailleurs ces apparentes minorités sont le ferment des majorités et, pour le Chef de l’Etat, le signe que sa « vision » du futur a déjà quelque commencement de réalité.

Comment le Premier Ministre de 1959 et de 1960 aurait-il pu demander l’indépendance aux autorités de la Communauté – et en convaincre son propre parti – s’il n’y avait eu la Nahda pour signifier à la France et au P.R.M. qu’il existait une jeunesse nationaliste ? Comment le Secrétaire général du Parti à l’automne 1963 aurait-il pu triompher de la résistance parlementaire s’il n'y avait eu à ses côtés les tenants de la prééminence du Parti sur l’Etat ?

Comment aurait-on pu et pourra-t-on dépasser le dilemme parti de cadres / parti de masses s’il n’existe à la fois des cadres et des masses rappelant constamment leur point de vue et leur rythme d’avancée. ? Comment même exorciser le démon culturel et ethnique rôdant depuis le Congrès de l’Unité si chacun n’avait montré ses craintes, ses préjugés et ses forces et si le pire n’avait été vu d’assez près en 1966 ?

Manquerait-il un seul instrument à l’orchestre – même si cet instrument refuse obstinément de jouer sa partition – que celui-ci ne pourrait rien produire. Et comprendre pourquoi un instrument a de la peine à s’intégrer, c’est peut-être faire atteindre à ‘l’ensemble un plus haut degré d’harmonie. La politique nationale, dans sa conception, devient donc une intégration permanente de nouvelles données à un dessein déjà fixé dans sa globalité.

Longtemps réduite par la contingence et la multitude des événements du début à des tête-à-tête ou à de courts congrès, cette confrontation des opinions trouve un cadre de plus en plus large dans les institutions permanentes ou ad hoc du Parti.

Dès 1962, le Bureau Politique en est le siège tandis que la durée des congrès s’allonge notablement, surtout en 1963 et en 1968. Mais qu’il s’agisse de réunir autour de la même table les représentants des courants divergents : politiques de Mai à Décembre 1961, syndicaux à partir de Septembre 1969, ou de débattre des problèmes locaux et nationaux tout en se formant à la réflexion commune, en séminaire de cadres de 1962 à 1965, en commissions sectorielles à partir de 1966, en séminaires régionaux de Juin 1969 à Mars 1970, en congrès fédéraux au printemps 1971 – l’institution de lieux et de temps précis pour le dialogue et la critique coïncide avec l’accentuation du dessein politique de Moktar Ould Daddah dans le sens d’une révolution morale et mentale.

L’enjeu devenant moins évident mais plus impérieux, le pouvoir ne peut plus suffire ; il faut le vouloir de tous. Les rapports moraux désormais préparés longuement à l’avance et collectivement, peuvent être pesés par les militants plusieurs semaines avant leur discussion en Congrès. Ce ne sont d’ailleurs jamais les rapports moraux présentés et rédigés par le Secrétaire Général au nom du Bureau Politique qui sont la loi du Parti ; ils ne sont que les témoins du cheminement nécessaire pour dégager cette loi, et cela depuis l’origine.

Qu’il s’agisse des attitudes à adopter face aux projets d’exécutif fédéral à Dakar, de l’O.C.R.S., face aux prétentions marocaines, qu’il devienne temps de demander l’indépendance, qu’il faille instaurer une austérité financière stricte, opter pour le bilinguisme, définir les éléments de la repersonnalisation de l’homme mauritanien, les décisions sont demandées et suggérées par le Secrétaire Général du Parti lors du Congrès ; mais ce seront les résolutions du Congrès, élaborées en commission, exprimées dans le langage de tous, ratifiées en assemblée générale, qui fixent la politique du Parti et l’orientation du pays.

Dira-t-on que cette élaboration collective et cette ratification communautaire sont de pure forme ? Elles peuvent être considérées comme telles si l’on se situe en dehors de la logique et de la délibération du Parti ; elles ne le sont nullement si l’on observe le va-et-vient mental et parfois passionné qui s’instaure entre les dirigeants et les militants, si humbles soient-ils et en quelque réunion que ce soit.

En fin de compte, les résolutions du Congrès, prises sur proposition du Secrétaire Général, sont la traduction d’un désir populaire, d’une nécessité politique, d’une rencontre d’arguments pour lesquels le moment est venu de leur donner expression officielle.

Ainsi les rapports avec l’ancienne métropole, les questions culturelles et ethniques, et maintenant les approfondissements juridiques et religieux, l’intégration au Parti de secteurs restés jusque là en marge sont-ils latents longtemps avant de venir au cœur des débats, et ils n’y viennent qu’au moment où il est devenu possible non seulement de trouver une solution, mais surtout de faire accepter par tous cette solution, même si individuellement certains seraient réticents.

L’orientation nationale en Mauritanie peut donc être tenue pour le fait d’un seul comme pour celui d’équipes et de populations entières. Ce qui explique que la responsabilité soit à la fois éminemment collective et en même temps tout entière sur les épaules du Chef de l’Etat. Moktar Ould Daddah n’est pas un arbitre entre des forces ou des générations ; il serait plutôt celui qui va des uns aux autres pour les expliquer sans cesse les uns aux autres et les unir dans une politique d’ensemble.

Mais il est l’arbitre dans le domaine essentiel du calendrier. C’est lui qui depuis treize ans a pratiquement fixé le rythme de l’avancée mauritanienne ; et il l’a pu sans heurts car il incarne en lui-même cet homme vieux et cet homme neuf qui sont aux prises dans une Nation en décolonisation et en voie de développement. Les événements lui ont donné raison.

Qu’il jouisse en conséquence d’une autorité morale et d’une responsabilité politique dont il est seul à disposer en Mauritanie se manifeste par l’attitude ambivalente qu’il a toujours conservée : celle d’écouter et celle de décider.

Qu’il soit question du choix pour ou contre la fédération en 1958-1959, pour ou contre telle modalité d’indépendance en 1960, pour ou contre les garanties à la minorité en 1962-1963, pour ou contre la suppression immédiate sans délai de l’autonomie financière de l’Assemblée en 1963, pour ou contre le pire en Février 1966, pour ou contre l’apaisement ou la tension avec le Maroc à maintes reprises des treize dernières années, Moktar Ould Daddah a toujours su rester en situation d’ultime réserve par le poids grandissant de la caution qu’il devenait.

Ce qui lui a permis d’anticiper largement et chaque fois la solution du problème et par là d’en découvrir la solution constamment puisée dans un idéal très simple mais aux moyens de réalisation de plus en plus approfondis.

Ce qui en d’autres temps ou en d’autres pays pourrait être une lenteur fâcheuse ou étapes trop ménagées, s’avère en Mauritanie nécessaire : on marche au pas du chameau, mais déjà le regard est parvenu aux premiers palmiers de l’oasis ; la monture au rythme de laquelle on accepte de se plier y mènera infailliblement pourvu qu’on ne la force pas. Mais bien entendu on reste inflexible quant au cap à maintenir.

C’est par honnêteté intellectuelle et par conviction nationale – non par engouement subit ou successif – qu’un homme modéré sur tous les plans en vient aux solutions les plus audacieuses et progressistes. En quoi il déconcerte ses compatriotes et l’étranger, dans sa décision comme dans sa ténacité une fois son choix.

Fruit d’une longue supputation et non du ressort contingent d’un tempérament, la détermination du Président est posée avec le calme du définitif. De passion, il n’en est question que dans la défense de l’idéal ; jamais dans la discussion des moyens.

Exemplaire, ce cheminement intellectuel du régime colonial aux ultimes implications de la construction nationale. D’autant que par tempérament, Moktar Ould Daddah n’est l’homme ni des éclats ni des extrêmes.

Qu’il soit parvenu – à chaque moment qui ont fait la Mauritanie contemporaine – à une tranquille certitude quant au but à atteindre, est le fruit d’une démarche intérieure. Les textes qui suivent en sont le résultat et toute intelligence de bonne foi peut s’adonner à la même méditation.

* * *



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