27-02-2016 00:00 - De la Mauritanie (suite et fin)

De la Mauritanie (suite et fin)

Le Calame - La période fondatrice fait de plus en plus référence actuellement. Avant d’écrire l’abrégé d’une histoire réconciliée de la Mauritanie (1903 – 2018 ou 2020… selon la date de future parution), je ne crois pas inutile de rappeler la conscience que j’avais du pays il y a cinquante ans et telle que j’avais l’honneur de la dialoguer avec le président Moktar Ould Daddah
Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

Écrit sans titre. Juin 1970
–Après avoir suivi le Conseil national du Parti du Peuple Mauritanien, tenu à Tidjikja. 25 Mars au 3 Avril 1970, puis une tournée présidentielle de prise de contact du 17 au 23 Avril 1970 : Boumdeid, Ould Yenge, Kaédi

pour servir d’introduction à l’anthologie des discours et messages du président Moktar Ould Daddah qui devait être publiée à l’occasion du Xème anniversaire de l’Indépendance

Texte saisi numériquement sans retouche que l’orthographe et quelques majuscules

« Du côté d’un certain nombre des pays, hier colonisés, comme on dit, et qui, aujourd’hui, sont affranchis ou en cours de l’être dans de plus ou moins tumultueuses conditions, nous voyons bien à quels obstacles se heurtent les milieux dirigeants pour faire vivre, organiser, développer les peuples qu’ils ont pris en charge.

D’autant plus que, bien souvent, l’unité et la légitimité nationales y sont fort aléatoires, que l’expérience et la capacité des hommes responsables n’y sont pas toujours très bien assurées, et que des concurrences spectaculaires, d’un pays à l’autre, peuvent exister entre les chefs . . .

Assurément, parmi les nouveaux chefs politiques de ces Etats, il en est qui ont assez de courage, et assez de lucidité pour se consacrer à la mise sur pied de leur Etat, et au près réel de leur peuple. Ceux-là sont des hommes d’Etat. Mais parmi les autres beaucoup ne résistent pas au mouvement qui consiste à se précipiter dans des déclarations tonitruantes. »


A quelle race politique et morale appartient le jeune chef de l’Etat mauritanien, celui qui s’adressait ainsi à la presse mondiale le 5 Septembre 1960, le général de Gaulle ne le cache pas en l’accueillant officiellement à Paris le 23 Mai 1962 : « . . . parmi toutes les raisons que nous avons de faire confiance à votre pays, l’une des meilleures, c’est que vous êtes qui vous êtes.

Votre personnalité, nous la connaissions bien déjà avant que vos compatriotes vous aient confié la responsabilité d’être le chef de leur Etat. Mais, depuis, en vous voyant conduire au milieu de beaucoup d’obstacles les affaires intérieures et extérieures de la Mauritanie, notre considération et notre estime à votre égard se sont élevées au plus haut de gré . . . Moi, ce soir, je vous le dis franchement et simplement. »

Que l’estime entre l’homme de Brazzaville, de Phnom-Penh et celui qui fonde la Mauritanie moderne, soit profonde, on serait tenté d’écrire que c’est inévitable tant l’un comme l’autre fonde son cheminement politique sur la vocation et l’image idéale de son pays, tant le manque initial de moyens à Londres en 1940,à Saint-Louis en 1957, sur une terre amie mais étrangère semble aiguiser d’autant leur exigence et leur liberté de langage, tant leur pouvoir s’établit et pousse ses racines populaires en une légitimité fondée sur la sincérité et l’ampleur d’un dessein patriotique : faire renaître ou naître leur nation.

Le cheminement est gaullien qui répète avec la sérénité de la certitude qu’il n’est de meilleure solidarité africaine que celles de peuples forts en leur constitution et déterminés dans leur dessein, qui inlassablement engage un pays à l’unité pour l’effort, à ne compter d’abord que sur soi pour se faire et pour se défendre.

Et le résultat l’est aussi qui place – comme si là était l’inéluctable – la Mauritanie en situation de concilier et de cimenter en permanence les « quatre rives » du Sénégal, qui fait se dénouer – parce que là est la nature des choses – la revendication marocaine, qui fait œuvrer côte à côte au développement mauritanien Chinois et Français sans que Pékin ni Paris ne s’en offusquent.

Le ton est-il moins impérieux ? Voire ! Il est une morale politique qu’on ne peut transgresser. L’Afrique ne peut ne pas clamer et organiser sa solidarité avec la nation arabe spoliée en 1967, le Bureau Politique National ne peut pas bafouer les résolutions du Congrès qui l’a élu : à ceux qui esquivent le problème autour des tables politiques ou politiques, à Kinshasa ou à Nouakchott, Moktar Ould Daddah le rappelle : simplement.

Il semble n’exister qu’une seule voie pour faire ou refaire une nation : ce n’est pas là adhérer à une idéologie ou se réclamer d’un homme, le non-alignement est synonyme d’indépendance.

C’est seulement entrer dans une logique de nature. Etablir la souveraineté nationale, affirmer et défendre son indépendance, choisir ses amis et ses causes en toute liberté ; non pour se soustraire à tout choix ou ignorer les rapports de force régissant l’Afrique et le monde, mais pour peser – par soi-même et chez soi – le but à poursuivre et l’entreprise à mener.

A dix ans de distance, Moktar Ould Daddah dit non à la Fédération voulue à Dakar et au Maroc impérial, oui à l’Organisation des Etats riverains du Sénégal et au Maghreb économique. Entretemps, la Mauritanie s’est affirmée maîtresse de son destin : elle peut donc le choisir.

A l’O.C.R.S. qui absorberait l’embryon de souveraineté, à l’O.C.A.M. tentée de renier la compétence politique de l’O.U.A. et le non-alignement africain, Moktar Ould Daddah se refuse mais pour une coopération étroite entre partenaires sahariens ou Etats d’Afrique de l’Ouest sans distinguer entre leurs métropoles d’origine, il ne ménage pas ses efforts.

Il s’agit d’unir en vérité, non de concilier par l’amoindrissement ou l’amalgame : fonder et traiter suivant les arrière-pensées – comme le souhaitait Valéry regardant le monde actuel – mais en les élevant, en les convertissant, en les conjuguant.

En apparence, c’est vouloir l’impossible – choisir le bilinguisme au-dedans, compter ses amis dans chaque camp – Moktar Ould Daddah s’y emploie pourtant, et fait se dépasser les antagonismes en insistant sur ce à quoi contribue chaque élément du conflit.

L’arabe c’est l’enracinement, le français c’est l’ouverture : les deux sont vitaux. Tempéraments guinéen et sénégalais sont souvent aux prises : on ne parlera pas de ce qui oppose deux Etats mais de ce que doivent entreprendre quatre jeunes nations riveraines d’un même fleuve et peuplées de frères de condition et de religion.

Ce n’est pas du laxisme ; s’il faut dire les choses nettement, Moktar Ould Daddah ne choisit pas le mot le plus doux. Pendant quatre ans, Algérie et Sahara ponctuent la moindre de ses adresses aux autorités françaises ; au président qui vient de succéder au prestigieux décolonisateur et qu’il accueille à Nouakchott, il mentionne la période révolue comme celle d’une « domination » ; au voisin sénégalais, officiellement reçu, il rappelle l’émancipation mauritanienne : « le libre choix de nos destins qui, tout en demeurant étroitement liés, n’en sont pas moins devenus distincts et originaux l’un par rapport à l’autre. »

Les choses clairement dites et franchement pratiquées, la Mauritanie est alors l’alliée exemplaire qui ne manque aucun des rendez-vous « au sommet » de l’Organisation de l’Unité Africaine (peut-être même reste-t-elle la seule depuis le 25 Mai 1963), qui rompt en compagnie de cinq Etats seulement les relations avec Londres à propos de la Rhodésie, qui coopère avec la France comme elle respecte le contrat avec MIFERMA depuis qu’elle s’y est engagée.

Sobriété, sans éclat, dans la prise déposition ; puis, le départ pris, le cap est silencieusement maintenu : l’homme mauritanien est vraiment celui du désert. Mais le désert qu’on a voulu irriguer, rassembler, mobiliser.

La voix un peu sourde, âpre à dénoncer divisions intestines et ingérences étrangères, ces plaies de la Mauritanie et de l’Afrique, pudique pour féliciter et exprimer la joie tout intérieure à la vue de ce peuple rassemblé dans le vent, dans le sable, sous le soleil et les banderoles et les drapeaux, ce peuple et ces sourires accueillant le Secrétaire général du Parti, président de la République, en « tournée de prise de contact ».

L’impression est d’un chapitre monastique où chacun écoute en hochant la tête et se fonde sur un ordre moral, un droit naturel. Ailleurs, la discussion est plus vive ; après quelques rapports d’introduction ou de bilan, chacun intervient, parfois avec véhémence. Congrès ou séminaires, le chef de l’Etat se réserve de les conclure par une méditation à haute voix – pédagogue et fraternel – n’esquivant, ne taisant rien.

Dans le propos, pas de grandiloquence : Gouvernement et Parti veulent tout faire pour ces gens qui écoutent et qu’il faut mieux nourrir, mieux éduquer, mieux soigner. Le but que s’est fixé le jeune investi du 20 Mai 1957 est le bien-être de ses compatriotes. Il n’est d’autre prospective que celle-là car au bout du compte l’Etat, la politique, la mobilisation des hommes n’ont qu’un fondement : mettre à disposition de l’être humain davantage de moyens pour se réaliser, davantage de chances d’être heureux.

L’unité est pour l’efficacité et l’effort pour la promotion. On y parvient en arrachant qui à sa contemplation, qui à son attentisme, qui à son raisonnement : la Mauritanie attaquée et contestée, la Mauritanie pauvre, négligée des capitaux et des planificateurs, on ne peut l’édifier que par la participation de tous.

L’option et la manière sont décidées dont il ne sera plus démordu et qui semblent toutes naturelles : chaque prise de position importante des dirigeants est ponctuée d’un rassemblement populaire ; Aleg, en Mai 1958, inaugure une longue série d’explications aux militants, c’est-à-dire à tous les Mauritaniens de bonne volonté.

A la suite de chaque congrès : tournées et réunions ; lors des agressions du Moyen-Orient ou de Guinée, lors des échauffourées de Nouakchott ou de Zouerate : mobilisation, explication, rassemblement. L’« option pour un parti de masses » après des discussions qui ne furent pas qu’académiques, n’est pas un slogan : les événements de Février 1966 confirment Moktar Ould Daddah dans son sentiment.

A la subversion, la Mauritanie a répondu par l’unité politique et la vigilance de chacun ; le spectre des dissensions raciales ne peut être dissipé définitivement que par la dévotion de tous, à part entière et égale, à la construction nationale.

Justifié, illustré, prêché et réimplanté chaque année, le Parti devient réalité ; la constitution de chaque bureau de section est autant de triomphe sur les luttes de clan : désormais, ici on réfléchira, on travaillera, on s’organisera sans dissonances familiales ou domaniales ; aux appétits bornés à l’horizon local, on ajoute l’ambition et l’entreprise régionales.

Et peu à peu, se tisse un réseau – sans doute à refaire souvent, à constamment entretenir – qui couvre cependant de plus en plus de territoire et anime davantage de Mauritaniens et chaque Mauritanien. Le critère de la réussite ou plutôt le signe que quelque chose se fait, commence ?

Ils ne sont pas à chercher dans le nombre de militants venus applaudir Moktar Ould Daddah durant une tournée à l’intérieur du pays : ils sont pourtant nombreux, sérieux, sincères, de toute condition, de toutes tribus et ethnies, de tout âge ; mais quel régime, quel système ne parviennent à rassembler des hommes et des femmes le temps d’une manifestation ou d’une génération ? Le signe, l’accord et la compréhension du dessein et de l’œuvre accomplis, ils se lisent sur les visages: on n’a jamais pu obliger personne à sourire . . .

Qu’il faille encore parcourir bien des étapes, tenter bien des pistes, rallier des hésitants, mettre à l’œuvre commune les générations qui viennent au sein d’un mouvement qui n’a qu’un seul dogme : le développement national – certes ! Les prochaines années et les décades suivantes le montreront, mais les choix sont faits et ce livre propose de dire comment et pourquoi ils le furent.

« Car, si cette contrée est empreinte d’un caractère géographique très particulier, si certains ont pu se demander quel serait son comportement dès lors que le génie des temps modernes l’aurait abordée à son tour, bref, si elle a pu parfois poser comme une énigme quant à son avenir, chacun est aujourd’hui fixé. La voici marchant sur la route qu’elle-même a choisie. Cette route est celle du progrès …

L’institution de la Mauritanie en un Etat cohérent est la preuve de cette réussite. Combien celle-ci est-elle méritoire ! Population vivant, pour la plus grande partie, éparse et mobile sur de très vastes espaces ; ressources naturelles qui ont longtemps paru des plus limitées ; voisins souvent difficiles pour une région qui se situe entre le Maghreb et l’Afrique noire et entre l’Atlantique et le Sahara, telles étaient, en effet, les conditions dans lesquelles votre pays a dû ériger sa personnalité et sa souveraineté nationale. Qu’il y soit cependant parvenu, voilà qui démontre d’une manière éclatante sa réalité, sa vitalité et sa capacité ! »


B.F.F.

N.B. Les citations du général de Gaulle, dont celle qui conclut cette introduction, sont tirées de Discours et Messages (tome III, pages 235 et 418 – de l’édition Plon)

* * *



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Commentaires (1)

  • moukhabarat (F) 27/02/2016 16:17 X

    beau travail honnête et dont les mauritaniens ont besoin pour comprendre leur histoire.