03-04-2016 22:30 - Le risque mauritanien

Le risque mauritanien

Le Calame - Le 12 Janvier 2004- Il manque toujours les mémoires de règne presqu’aussi long que celui du fondateur : ce sont ces années 1980 à 2005 qui ont enfanté le régime actuel et son chef.

Les deux synthèses : Juin 1970-Septembre 2001 précédemment publiées avaient succédé à des entretiens avec des co-équipiers du président Moktar Ould Daddah : l’esprit du régime fondateur puis les circonstances de sa chute ont été ainsi résumés. Vingt-et-un ans et deux mois d’histoire nationale.

J’entreprends maintenant le bilan des vingt ans et huit mois pendant lesquels le colonel Maaouya Ould Sid’ Ahmed Taya exerça le pouvoir suprême après en avoir très proche depuis le premier putsch (Juillet 1978). D’une grande qualité, deux notes que m’avait communiquées Abdoulaye Baro – en Novembre 2005 – et ma rédaction pour le Quai d’Orsay, en Janvier 2004 autant à la suite de l’énième victoire électorale de l’homme fort, que du décès du Père fondateur, donnent l’impression de l’époque.

Tout est précaire et le futur proche va dépendre de la leçon tirée ou pas de la tentative de Juin 2003 et du scrutin de Novembre 2003. Le contexte si peu légal de cette élection va conduire au procès de Wad Naga décrédibilisant le régime pour son apparence civile tandis que l’affaire de Leimghetty séparera l’armée du président d’alors qui a cessé d’être son chef, au profit, pas encore publié du colonel Mohamed Ould Abdel Aziz.

Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

Seul Etat africain presque totalement saharien, enfoncé en coin entre l’Algérie et le Maroc – toujours rivaux - et en osmose d’une partie de sa population avec le Mali et le Sénégal – où l’alternative démocratique est récente mais réussie- la Mauritanie est devenue imprévisible du fait de son régime. Le risque qu’elle constitue, précarise toute la région et surtout ses voisins immédiats.

L’élection présidentielle s’est déroulée en un seul tour – le 7 novembre dernier – sur fond de fraudes massives pour maintenir au pouvoir le colonel-président Maaouya Ould Sid Ahmed Taya (1). L’arrestation et le procès d’un autre colonel, Mohamed Khouna Ould Haïdalla, censément arrivé second à l’élection, sous prétexte d’une tentative de coup d’Etat, montre l’indécision et l’improvisation qui sont celles du pouvoir, sinon même la psychose de l’adversité.

Paradoxalement, la tentative de coup d’Etat militaire des 8 et 9 juin 2003, loin de démontrer à l’Europe et à la France la fragilité extrême d’un régime qui n’a plus d’emprise que tribale et n’exerce plus le pouvoir qu’en répartissant entre réseaux les ressources et les commerces, a fait davantage encore préférer le statu quo.

L’observation européenne des opérations, selon un schéma déjà éprouvé avec succès au Kenya, a ainsi été refusée par la Commission de Bruxelles(2). Second paradoxe, le régime actuel fait unique dans le monde arabo-africain, profite à l’Amérique à qui il fait croire qu’il n’est en butte qu’à l’ennemi commun, l’intégrisme, et à Israël qui a pu ouvrir une ambassade à Nouakchott, ce qui a fait sortir le régime de la liste noire du Congrès des Etats-Unis.

Quoiqu’elle ait sursis jusqu’au résultat des élections à une visite présidentielle (l’élection de Décembre 1997 avait été précédée d’un tel geste de soutien) et à la reprise des principaux projets pour lesquels la Mauritanie est demanderesse, la France se contente, elle surtout, du tenant actuel du pouvoir, qu’elle a d’ailleurs contribué à mettre en place il y aura bientôt vingt ans ; sans doute, a-t-on conseillé au colonel Maaouya Ould Sid Ahmed Taya, reçu à l’Elysée pour y déjeuner le 8 septembre avec le Président français, qui se dit son ami, de se donner de meilleures apparences : libération des prisonniers politiques, dont son compétiteur aux élections présidentielles de 1997, et transparence des élections.

Sa propre tribu, les Smacides des environs d’Atar dans le nord du pays, a insisté dans le même sens, craignant le retour de bâton. L’alternance était donc possible, sinon attendue.

Il n’y a désormais plus d’échéance de nature à faire prendre patience à une population qui souhaite le changement, au point que le candidat officiel avait dû faire campagne sur un double thème : l’impréparation du pays à l’alternance et donc le danger de changer les hommes, mais l’engagement pris de changer les choses.

C’est le contraire qui était vrai, le pays était prêt au changement à sa tête, une candidature civile et historique, donnant toutes les garanties de compétence et de tolérance était connue, le programme de restauration de la confiance des Mauritaniens en eux-mêmes et de la confiance des partenaires étrangers et des voisins riverains était crédible.

Pourtant, la Mauritanie a traditionnellement été un élément de stabilité et de conciliation régionales. C’est le fait-même de sa composition bi-ethnique (3) et de structures traditionnelles particulières dont la cohésion sont dues à l’Islam, à la culture arabe et à une refondation postcoloniale exceptionnellement réussie.

Cette situation et ces éléments en font – potentiellement – un facteur de dialogue entre plusieurs mondes, pas seulement dans la région mais entre forces et groupes de toutes natures qu’opposent les grands clivages géopolitiques des débuts du XXIe siècle.

La population y est ouverte, peu sensible aux intégrismes, accueillante à l’étranger et à son établissement, volontiers passive ainsi que la dictature en place et, avant elle, le colonisateur français l’ont éprouvé ; elle est fière, sans complexe, qu’elle soit noire ou blanche ; elle a de la littérature, de l’esprit de synthèse, une bonne adaptation aux technologies modernes, une grande aptitude à l’économie d’échanges (les marchandises et les idées, la religion de tous temps, le virtuel aujourd’hui).

Les matières premières sont considérables : fer et cuivre en quantités reconnues et d’exploitation organisée depuis une quarantaine d’années, richesses halieutiques ; le pétrole est probable, des minéraux rares aussi. Peu peuplé (pas trois millions d’habitants), le pays qu’handicapent seulement la sécheresse et la concentration urbaine, historiquement très nouvelle et socialement déstabilisante, est donc économiquement tout à fait viable.

Cela est rare, mais ne se traduit pas – actuellement – dans les faits. Le coup d’Etat militaire du 10 juillet 1978 qui renversa le régime de Moktar Ould Daddah – pacifiste et légaliste s’il en est (4)– a durablement coupé le pays de deux ressources exceptionnelles : une légitimité nationale et un crédit à l’extérieur, certains de 1957 à 1978 et rétrospectivement très vérifiables, selon les séries de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) et les témoignages des principaux acteurs - de l’époque et ensuite.

Beaucoup continuent de penser que le coup militaire du 10 juillet 1978 dont le projet fut connu de Moktar Ould Daddah l’avant-veille, aurait pu être empêché. Le contexte était celui d’une guerre que l’Algérie fait durer, qui porte principalement contre la Mauritanie et qui lasse les gouvernants français appelés à quelque soutien logistique et financier à l’appui d’une alliance avec le Maroc, alliance et guerre auxquelles beaucoup à Nouakchott et dans l’intérieur plus encore, n’avaient pas été préparés.

Un second coup, le 4 janvier 1980, porte le colonel Mohamed Khouna Ould Haïdalla au pouvoir. Plus aguerri que Mustapha Ould Mohamed Saleck, mais marqué par le Polisario et une sympathie déclarée pour l’indépendance de l’ancienne possession espagnole, il fait trop triompher le nord pour que le pays n’en soit pas déséquilibré et que ne commence – à rebours de tout ce qui se faisait et se consolidait depuis les débuts du jeune Etat-nation – un recours aux simplismes tribaux.

Le 12 décembre 1984, le colonel Maaouya Ould Ahmed Taya, déjà maire du palais, prend le pouvoir, avec beaucoup de timidité apparente et au moins en coïncidence avec une lassitude française vis-à-vis du prédécesseur que sa participation forcée par Paris, à un “ sommet francophone ”, a permis de renverser.

En 1987 et 1990, de soi-disant tentatives de coups d’Etat sont suivies de répressions violentes. Le 6 décembre 1990, le Sénégal est mis en cause dans l’opération, 500 militaires Toucouleurs, du rang ou gradés, sont massacrés.

La liste nominative des victimes a été dressée, le crime internationalement qualifié et les gouvernants actuels interpellés au printemps 2003. Entre ces deux purges raciales qui ne concernaient que l’armée, a eu lieu, bien plus visible sinon tragique, une troisième manifestation de ce recul patent et dramatique d’une Mauritanie qui s’était fondée sur l’image (et la réalité) du “ trait d’union entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche ”.

Les relations se dégradent entre Dakar et Nouakchott. Les massacres sont bien moins spontanés, à Nouakchott et à Nouadhibou notamment, que la chasse au commerçant maure à Dakar et dans le nord-est du Sénégal (25 avril au 3 mai 1989).

La guerre est proche, elle le sera à nouveau pour un conflit territorial de minuscule portée pratique en 1999 ; les choses ne rentrent dans aucun ordre, les camps de réfugiés demeurent au Sénégal, les retours au pays sont presque impossibles puisque les propriétés et les biens ne sont pas restitués, le souvenir de scènes atroces et de tueries délibérées – des centaines de morts, rien que dans les deux villes précitées – avec la concordance de tous les témoignages sur la passivité sinon la complicité de la police et le cynisme des médias, font conclure autant aux contemporains qu’à ceux qui enquêtent qu’un tournant a eu lieu.

La fracture entre ethnies devient un moyen de gouverner ou plutôt d’être en place. Au prix autant de la cohésion sociale et de la sécurité intérieures, que des relations diplomatiques et économiques de la Mauritanie avec ses voisins.

Une séparation psychologique entre « noirs » et « blancs » s’opère qui n’avait jamais existé ni avant la colonisation ni pendant la période fondatrice de Moktar Ould Daddah. En Juillet 1980, le Comité militaire avait cru spectaculaire d’abolir l’esclavage, tournant le dos à une tout autre manière – bien plus pratique - qu’avait eue le régime fondateur et qui portait ses fruits à l’évidence.

En1968 et 1969, il avait en effet été prescrit qu’aucun conflit, qu’aucune revendication fondée sur un quelconque droit ou usage de propriété d’une personne sur une autre ne pourrait plus être portée, ni a fortiori entendue, devant les tribunaux.

A l’instar de la chefferie traditionnelle, il s’était agi de se concilier le temps, de consolider l’extinction de fait des pratiques longtemps héréditaires, plutôt que de proclamer quoi que ce soit. Toute consultation qui rangerait en bataille des troupes spécifiquement identifiées en ethnies ou classes sociales serait grosse de guerre civile ; c’est ce qu’a permis d’éviter le pluralisme des candidatures d’opposition.

Un processus de démocratisation est alors – dans l’ambiance du sommet franco-africain de La Baule – proposé : referendum (12 juillet 1991) pour l’adoption d’une Constitution, permettant le multipartisme. Celle du 20 mai 1961, présidentielle et modifiée en Janvier 1965 pour consacrer le monopole du parti unique, avait été suspendue par les militaires mais sans autre remplacement pendant douze ans qu’une charte octroyée.

L’opinion publique a soudain cure des textes car celui fixé par le referendum en 103 articles fut publié avec un 104e légalisant et constitutionnalisant tout ce qui n’était pas explicitement et précisément abrogé, c’est-à-dire les voies de fait.

Le pays a donc conscience de demeurer en état d’exception. La presse écrite, certes multiple mais vendable seulement à la criée, est en permanent sursis : la censure s’exerce sur le tirage incriminé déjà fait et donc financièrement dû, ce qui en quelques numéros a raison de toute trésorerie.

L’ordre des avocats s’est vu imposer par la force un bâtonnier autre que son élu en Juin 2002. Les événements de Juin 2003 suivaient deux mois d’arrestations, d’abord au siège d’un des partis d’opposition : le Nouahoud, puis de plusieurs imams et personnalités religieuses, enfin, du maire de la plus importante commune du pays, celle du quartier Arafat à Nouakchott.

Les dernières consultations, partielles pour la seconde chambre et générales pour l’Assemblée et les municipalités (octobre 2001), ont vu le triomphe des oppositions ; mais celles-ci sont, selon le règlement parlementaire, interdites de participation à toute commission leur permettant un contact légal avec l’étranger et avec l’information, et, selon une bonne exploitation de la loi, empêchées, quoique détenant la majorité des circonscriptions, d’obtenir la mairie de la capitale.

Dans une telle situation, pouvoir et oppositions ne sont évidemment pas dans le même jeu. Pour le premier, c’est l’exploitation carrément organisée du pays. Les pêches donnent lieu à licences ; il a été démontré que le produit de celles-ci ne concourent au trésor public et ne sont budgétisées que depuis trois ans seulement ; or, depuis 1986, elles sont d’un rendement supérieur et surtout beaucoup plus régulier que celui des exportations minières, parfois interrompues.

Aucun investissement public majeur depuis 1978 puisque l’infrastructure routière, maritime et aéroportuaire notamment est de réalisation, ou au moins de financement, antérieure à la prise de pouvoir par les militaires.

Où va l’argent ? La comptabilité de la Banque centrale s’est avérée truquée de manière à ce que n’apparaissent pas des dépassements sans mesure du plafond convenu avec les bailleurs de fonds internationaux conditionnant le crédit à un « ajustement structurel » ; les concours à l’Etat pour ce qui peut être de « l’argent de poche » seraient en fait trente fois ce qui est communiqué officiellement. La fraude à telle échelle suppose la corruption-même des représentants localement du Fonds monétaire et de la Banque mondiale.
Pour l’opposition, c’est le chemin étroit de partis désargentés et sous la menace constante que leurs dirigeants soient arrêtés, mais au contraire du parti du pouvoir – le Parti républicain démocrate et social P.R.D.S., dirigé par le chef du cabinet du président régnant – ces mouvements sont spontanés. L’unité réalisée l’hiver de 1991, pour le premier scrutin, s’est reconstituée depuis deux ans ; au procès de Khouna Ould Haïdalla, cette solidarité des oppositions a été démontrée.

Il s’agit de huit partis, dont deux seulement font véritablement nombre, et surtout ne sont l’émanation d’aucun courant soutenu par l’étranger : le Rassemblement des Forces Démocratiques R.F.D., de même plate-forme et de recrutement universels que la première candidature présidentielle d’Ahmed Ould Daddah et le mouvement des haratines, des anciens serviteurs, interdit par décret depuis deux ans.

S’il devait se perpétuer, le régime actuel et son système vont se caractériser de plus en plus par la contrainte physique et mentale. Une relative identification de la dictature parce qu’elle était nominalement militaire, n’est plus aujourd’hui possible : l’armée est en disette à tous points de vue, sauf une garde prétorienne ou plutôt familiale, elle-même attentiste comme il a été constaté en juin dernier.

L’équilibre est celui des tribus entre elles, la force est tirée d’une organisation efficace des renseignements politiques, à laquelle il n’est pas à exclure qu’Israël et les Etats-Unis contribuent, et du contrôle absolu de tous les circuits de l’argent et du commerce à l’intérieur du pays.

Parce qu’il est complexe et pas lucratif, tout le reste, c’est-à-dire l’exode rural, la stratification sociale, l’enseignement à tous degrés, l’équipement autre que minimum, la santé, est laissé à vau-l’eau ; même l’information publique se dissout dans une médiocrité voulue et ce sont les médias maghrébins et surtout du Golfe qui sont localement prisés.

En fait, le pays ne vit plus que quotidiennement et seulement au matériel. Le pouvoir n’est plus d’Etat. Alors que le génie de la période fondatrice, antérieure au coup militaire de 1978, avait été dans l’intégration incessante des dissidences politiques ou des contestations de manière à les amener à la discussion dans un cadre consensuel, l’opposition actuelle parce qu’elle n’a plus de champ légal d’action, risque d’être dépassée par de nouvelles tentatives de coup militaire ou par des explosions comme les émeutes du pain en 1995.

La seule bonne nouvelle de 2003 en Mauritanie a été un hivernage pluvieux comme jamais depuis trente ans.

Bertrand Fessard de Foucault

* * *

Deux notes d’Abdoulaye Baro. Avril 1991 et Novembre 2003

Elles sont manuscrites à leur origine et leur présentation ci-dessous approche celle du manuscrit.

Note succincte pour la président du Comité militaire de salut national, colonel Maaouiya Ould Sid’Ahmed taya

Le pouvoir militaire semble ne plus recueillir l’agrément du noyau dirigeant du monde, c’est-à-dire de l’Occident qui a opté, après la défaite du communisme, pour la généralisation du libéralisme économique et son corollaire, le multipartisme (mot rayé) la démocratie.

Cela semble être maintenant une évidence, il faut gouverner autre-ment, c’est-à-dire chercher à gagner le suffrage du plus grand nombre dans un cadre concurrentiel, après avoir fixé les règles du jeu. Dans ce contexte, 3 problèmes se posent pour nous : 1. Régler le problème constitutionnel – selon quelle modalité ? A quel moment ? C’est là où l’acharnement français et sa pression quasi-quotidienne va s’exercer sur nous à travers ses médias relayés par les autres médias occidentaux. Difficile de résister longtemps d’autant plus que petit à petit l’opinion est envahie et entraînée progressivement.

En dernier lieu, les pressions économiques risquent de renforcer le forcing. 1. La quête du candidat suppose la conquête du plus grand nombre de citoyens à travers un projet de société ou programme.

Et dans un cadre concurrentiel aucune voix n’est négligeable, d’où la nécessité d’être en accord minimum avec le plus grand nombre, sans rien négliger. Dans ce cadre, après les tempêtes, les crises, un climat d’apaisement est à créer pour aboutir à une forme d’adhésion. Transformer la dialectique complot-répression en une dynamique d’apaisement recréant la fraternité indispensable. Que faire ?

. Les modalités sont variables, mais la première constitue - par rapport à l’opinion internationale et pour le renom de notre pays de se dissocier de ces « assassinats » et « tortures », dont on parle tant, avec force détails. Pour cela, même (mot rayé) si l’on doit parler du complot et de ses conséquences potentielles désastreuses, il faut aussi fustiger les bavures éventuelles et dire qu’elles font l’objet d’un examen attentif avec toutes les conséquences que cela peut comporter.

- par rapport à l’opinion intérieure, un langage de haute tenue morale doit être utilisé, car il s’agit de panser des blessures et d’éviter la déchirure. D’autres modalités pratiques pourront être prises par la suite, s’il y a lieu. Avril 1991

* * *

sans titre Nul ne saurait nier les avancées significatives dans les domaines de l’instruction et de l’économie compris au sens large, intégrant les infrastructures routières et électriques dont le maillage à l’intérieur du Pays permet le développement et son élargissement continu. Ces résultats positifs ont été obtenus grâce à la Direction Nationale qui a su maintenir depuis plus d’une décennie un climat d’aspiration à la démocratie et une paix politique et sociale dans la stabilité. Reconnaissance est due au régime qui a permis cela, dans une continuité de 18 ans.

Mais pendant ces 18 ans, du fait même des résultats obtenus, la Mauritanie a connu une évolution notable. L’alphabétisation et l’instruction se sont largement étendues à des couches populaires autrefois absentes et qui, probablement vont revendiquer une place plus importante dans les instances de décision politique et, peut-être, économique.

Le nomadisme motif de dispersion sociale, s’est notablement réduit et a permis la densification sociale. Le niveau de vie s’est progressivement élevé et a généré une activité économique et commerciale remarquable qui, malheureusement, a engendré des inégalités rapides et difficilement acceptables dans la mesure où une partie de ces fortunes ont été acquises au détriment de l’Etat.

La corruption s’est généralisée et a gangrené presque tous les rouages de l’administration qui est devenue déliquescente, compliquée, avec des procédures de blocage ou de freinage conçues dans le seul intérêt du détenteur du pouvoir ou situé dans un échelon de passage.

2ème feuillet La conséquence de cela est l’affaiblissement relatif de l’Etat et sa mauvaise perception par le Citoyen. Notre société très permissive accepte cela pour en tirer, chacun comme il peut, un bénéfice. Cette situation n’est pas spécifique à notre Pays. Elle est le lot d’une grande partie des administrations des pays du Tiers-Monde. Elle a des raisons historiques, sociologiques et aussi des raisons d’opportunisme politique qui caresse toujours dans le sens du poil.

Heureusement, ces défauts et tares peuvent trouver dans les structures-mêmes de l’administration les correctifs nécessaires, si du moins une volonté politique ferme et tenace les appuie constamment, mettant à leur tête des hommes d’expérience, sélectionnés pour leur professionnalisme, leur sérieux et leur sens de l’Etat. Ces structures sont : la Cour des Comptes, la direction de la législation, le Contrôle financier, la Commission Nationale des marchés, les différentes inspections générales et inspections, la Médiature de l’Etat. Il faudrait restituer à ces organismes étatiques leur pouvoir de contrôle, leur indépendance relative dans le cadre du respect de leurs fonctions.

Ainsi se bâtira dans la durée, avec une Justice rénovée et compétente un vrai Etat de droit. Peu importe le temps que cela prendra pour inscrire dans les esprits les nécessités et contraintes de la loi, l’essentiel restera la persévérance dans l’effort. Une écoute attentive des récriminations et plaintes du citoyen exprimées soit à travers la Presse, soit à travers la Médiature

3ème feuillet redynamisée est un des moyens de lutte efficace contre les pratiques si des investigations sont diligentées pour aboutir à des sanctions appropriées ou à des correctifs adéquats.

Vient l’essentiel. Les institutions dans le cadre démocratique. D’ores et déjà, quelques remarques générales s’imposent :

- l’alternance est inscrite dans les gènes de la démocratie.

- l’opposition est un des éléments constitutifs de la démocratie. La pratique légale est une nécessité et un contre-pouvoir utile au citoyen.

- l’usure du pouvoir est un phénomène naturel. Nul pouvoir, aussi prestigieux soit-il, n’a pu échapper à ses conséquences à moyen ou long terme. Evoquer ces remarques, les avoir toujours à l’esprit ne peut pas être préjudiciable à son camp, mais peut plutôt permettre l’analyse des faits, susceptible de déceler les insuffisances, les manques, les aspirations nouvelles dans une situation en évolution qui pourront occasionner des correctifs qui améliorent, engendrer des réformes qui adaptent en élargissant toujours le champ d’application de la démocratie et du bien être social.

C’est dans ce cadre et dans un but uniquement positif que s’inscrit la contribution. Une décennie de progrès culturel, économique et social marque son empreinte dans les esprits. Des hommes nouveaux façonnés par une plus large culture diversifiée, dans un

4ème feuillet monde globalisé en évolution rapide et où l’information circule librement et est sollicitée par tous, sont partie prenante de ce qui améliore leur vie, étend le champ de leur liberté, assure un avenir concret, meilleur et prévisible à leurs enfants. Ces hommes instruits, pleins d’ambition et d’initiatives, en viennent tout naturellement à vouloir prendre le contrôle de leur environnement matériel. Le décollage économique est, partout, la conséquence du décollage culturel.

Ces hommes donc constituent ou vont constituer la base sûre de la Nation. Ils sont la classe moyenne aux ambitions toujours raisonnables. Plus cette classe est large et l’obje de toutes les attentions du pouvoir, plus la Nation est pacifique, la société apaisée, le pouvoir stable.

C’est pourquoi il est prioritaire de la renforcer, de l’élargir par une politique volontariste, délibérée, apportant des correctifs de solidarité au libéralisme économique aveugle intrôlé qui engendre les extrêmes, l’extrême pauvreté anarchiste, l’extrême richesse généralement apatride.

Cette classe moyenne et populaire parce qu’elle est stable, raisonnable a besoin d’une vision claire du présent et de l’avenir. Elle veut contrôler les institutions et ne déléguer les pouvoirs que dans la mesure où elle peut les reprendre ou tout au moins influer fortement sur eux, dans un système global et non atomisé. D’où, pour elle, l’importance des institutions, leur

5ème feuillet organisation, leur agencement, leur efficacité pratique. La Constitution de 1992 a fait ses preuves. Son usage plus que décennal a permis de roder la démocratie, de la mener au rythme d’évolution de notre Pays. Toutefois, dans certains domaines, elle commence, telle que pratiquée, à montrer ses limites – dans un monde dont les tendances lourdes évoluent vers l’élargissement de l’alphabétisation, l’extension des libertés publiques, la libre information et la démocratisation toujours plus exigeante. Rien donc ne peut être stable, figé, ni les mœurs, ni les institutions qui les accompagnent.

La politique apaisée est celle qui essaie de s’adapter continuellement et graduellement aux contextes mouvants. C’est pourquoi :

- Il faudrait que les ordonnances organiques qui brident la Constitution de 1992, l’empêchant de produire tous ses effets soient transformés en lois constitutionnelles, ce qui débarrasserait le Pays du carcan des lois coloniales et des séquelles du Parti unique.

- L’Assemblée nationale devrait progressivement retrouver son rôle constitutionnel qui est de contrôler l’Exécutif, d’exiger la bonne gestion des moyens qu’elle vote – les prélèvements sur les citoyens, d’être exigeante sur les libertés publiques et du citoyen dont elle est le délégué et le garant. La question orale prévue, sorte d’interpellation du gouvernement sur les problèmes d’actualité, doit enfin commencer à fonctionner pour

6ème feuillet animer le débat politique et constituer un exutoire aux mécontentements et aux frustrations populaires.

- La séparation du régime politique du pouvoir des institutions étatiques doit être amorcée pour garantir des alternances apaisées. L’usure du Pouvoir peut trouver son antidote dans la limitation constitutionnelle des mandats présidentiels, deux devraient suffire.

- L’ouverture des médias, dans les formes les plus étudiées, à tous les partis politiques reconnus et à la société civile constituée, devrait consacrer notre entrée pacifique et civilisée dans la sphère des pays réellement démocratiques.

La modernisation du Pays doit continuer. Toutefois, compte tenu de l’affectivité profonde de notre peuple et de la géopolitique, notre politique extérieure devrait être revue ou, tout au moins, infléchie.

Nouakchott, ce 3 . 9 . 03

(1) - les résultats officiels : réélection à 65% de Maaouya Ould Sid Ahmed Taya correspondent exactement aux sondages circulés l’avant-veille du scrutin par le pouvoir, alors que les simulations internet donnaient : Ahmed Ould Daddah 27%, Maaouya Ould Sid Ahmed Taya 24%, Khouna Ould Haïdalla 19%, Messaoud Ould Boulkheir 16% , Aïcha Mint Jeddane 6% - et les sondages à la sortie des urnes : Ahmed Ould Daddah 37 %, Khouna Ould Haïdalla 33%, Messaoud Ould Boulkheir 18%, Maaouya Ould Sid Ahmed Taya 11%

(2) - lettres de refus des 16 Mai et 27 Juillet 2003

(3) - un groupe majoritaire, les Beïdanes ou blancs, arabo-berbères, et un ensemble de populations sédentaires noires, originellement le long du fleuve Sénégal : les Oulofs, les Sarakollés et les Toucouleurs ou Peuls. Métissés, les serviteurs ou « harratines » font socialement et économiquement partie des tribus beïdanes

(4)- à sa mort, le 15 Octobre 2003, il laisse des mémoires révélateurs : La Mauritanie contre vents et marées, 669 pages – éditions Karthala. 22-24 bd Arago 75013 Paris



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