25-09-2016 01:00 - Textes sacrés et contextes profanes-3/Par Ian Mansour de Grange

Textes sacrés et contextes profanes-3/Par Ian Mansour de Grange

Le Calame - Dernière partie d’un triptyque d’articles dont la publication aura été fort perturbée par divers aléas (surcharge de travail, congés annuels du Calame…). Nous achevions la seconde livraison par cette idée que les civilisations – notamment l’Islam et l’humanisme laïc – ont mieux à faire qu’à s’affronter. Une proposition plus pragmatique qu’idéaliste ?

L’ordre, dans les sociétés humaines, est significatif d’un rapport harmonieux, entre l’individu et le groupe, intégré durablement dans un environnement spécifique. Si la dégradation accidentelle de celui-ci fut la plus probable cause initiale de la perturbation des rapports entre les gens, c’est, ordinairement, entre confrontation et assimilation, que ces sociétés se sont complexifiées, laissant apparaître des sous-groupes – familles, tribus, classes sociales… – en concurrence variable dans la détermination des règles du jeu social.

Ainsi le pouvoir est-il devenu un enjeu de l’ordre, jusqu’à l’écraser de tout son poids ; prétendre déterminer, non seulement, le rapport entre l’individu et le groupe mais aussi, leur environnement spécifique. Avec, de siècles en siècles et si notablement au cours des trois derniers, des conséquences désastreuses sur la vie de notre planète bleue : c’est au grand jour, désormais, que le pouvoir détruit l’ordre.

« Que demande le peuple ? Du pain et des jeux », constatait, acerbe, un Juvénal écœuré par la décadence de Rome. Satiété en déni de saveur ? Voire car il aura toujours existé une infime minorité de gens à rechercher, obstinément, plutôt celle-ci que celle-là et, l’ayant trouvée (1), entraîner les moins rassasiés à s’engager à leur suite.

Le Christ et Mohamed (PBE) n’offrent ni pain ni jeux : les yeux du peuple brillent, pourtant. Est-ce d’entendre qu’émanant de la seule transcendance, intimement perceptible, l’ordre renvoie le pouvoir à de strictes fonctions politiciennes et techniques, indéfiniment discutables ? Que la libre soumission à Dieu nous rend à notre nature, tous égaux devant Lui et, surtout, les uns envers les autres ?

Ces interrogations, en tout cas, n’ont pas fait long feu, chez les chrétiens : l’infaillibilité papale, l’Inquisition et les guerres de religion se sont chargées de rappeler, à tout un chacun, l’ingéniosité des puissants de ce monde à les soumettre à de beaucoup plus cruelles « questions ». Avant de plus subtiles…

Détournée de l’ordre divin, à quels subterfuges la ferveur des foules a-t-elle ainsi été assignée, pour perpétuer l’idolâtrie du pouvoir ? On a pu maintes fois vérifier, au cours des trois derniers siècles – singulièrement ces cinquante dernières années – que sa contestation l’engraissait tout autant, sinon plus, que sa flatterie.

Comment, formalisée – et donc critiquable, falsifiable – la quête d’authenticité immédiate, de spontanéité naturelle, de liberté d’expression s’est vue progressivement détournée en idéal bourgeois de confort, de sécurité et d'assurance. Obturer le ciel, au nom de la liberté, c’est n’avoir plus à opposer, aux aléas de l’instinct et des partis pris, que les artifices de la loi et de la technique.

Effrayé par ses potentialités irrationnelles (2), de moins en moins apte à se réaliser, dans toute sa complexité, à se soumettre au Réel, dans tout Son mystère, l’Homo modernicus admet d’être enfermé – pour ne pas dire s’enferme, de lui-même – dans des représentations réputées sensées, sécurisées, quadrillées dans des réseaux de plus en plus resserrés d’informations numériques qui lui offrent des illusions de « politiquement correct ».

Entend-on ce que sous-tend, ici, l’usage du mot « politique », si étroitement lié à l’idée de pouvoir, pour désigner le concept d’une société moralisée, établissant euphémismes et tabous ? Fardé d’opinion « publique », ce n’est plus seulement sur rue mais sur cœur même des gens que l’arbitraire a pignon.

Croisée des chemins

Les évidents décalages, tant dans l’historique que dans les méthodes d’appesantissement du pouvoir, entre les espaces occidentaux et non-occidentaux, notamment islamiques, auraient-ils autres fonctions que de se repousser les uns les autres, nivelant, au final, un même aplatissement du Réel ?

Il y a comme une identité stratégique, entre, par exemple, les menées de l’Opus Dei, Daech, crypto-trotskystes, maoïstes ou identitaires (3), alors que la Silicon Valley, Bangalore, Zhongguancun et consorts en disputent à la Trilatérale et autre Monsanto-Bayer, pour planifier le vivant, à grands renforts de méthode variablement Coué (4) mais toujours médiatisée à outrance.

On légalise, ici, la décapitation des singularités hors normes ; là, leur exhibition publique. L’indicible, l’intime, le secret est sommé d’au moins paraître au jugement du dit, puis classifié en degrés d’adéquation politiquement correcte. Que signifient ces poussées de fièvre et leurs médications si scientifiquement sécurisées ? Hallali du religieux… ou de l’humain ? Car que resterait du second, une fois déconnecté des racines du premier et binairement déchiffré en programmes adaptés, aveuglante évidence, aux seules nécessités du pouvoir ?

C’est à cette croisée des chemins que se retrouve, aujourd’hui, l’Humanité. Réduite à un affrontement intercivilisationnel, via de grands blocs idéologiques diversement sacralisés, textes à l’appui (5), dans un contexte toujours plus concentrationnaire – population, production, consommation, information, administration et, les manipulant tous, forces d’argent – elle tend à s’en remettre à l’arbitrage d’une technicité réputée objective, au prix même de son âme : son humanité.

Relever celle-ci, chacun du plus profond de lui-même, de ses convictions, de leurs sources, constitue la seule alternative à cet abandon. Rien de nouveau sous le soleil ? Oui, à ceci près qu’exclue de toute quête de pouvoir sur autrui, une telle attitude ne vise qu’à éclairer, chacun, sa propre compréhension et adaptation à ce qui est, à l’instant. Avant celui d’après, mieux, peut-être.

Quête d’ordre, assurément, d’un rapport harmonieux, comme nous le proposions tantôt, entre l’individu et le groupe, intégré durablement dans un environnement spécifique.

Mais l‘unanimité est un mythe, le consensus rare, même s’il devient impératif sur quelques points essentiels : protection de la biosphère, valorisation de la diversité, déconcentration, par exemple (6). Coercition du despote, donc et encore ; d’une oligarchie opinément discrète, au regard des moyens techniques de la manipulation de l’opinion, considérablement accrus ; ou d’une majorité réellement consciente et responsable de ses choix ?

A supposer seulement que le mouvement de déconcentration atteigne une ampleur suffisante pour garantir l’authenticité du débat citoyen (7), il y a à reconstruire le droit, notamment public, de la personne, singulièrement saccagé, ces derniers siècles. De quels fondements islamiques le non-musulman en villégiature musulmane n’aurait-il que le droit de se taire ? De quels humanistes la musulmane se voit-elle interdite de burkini, sous administration laïque ?

Juste un partage, soudain savoureux…

C’est précisément dans l’histoire des minorités, ici et là, entre protection et répression, droit et déni d’expression, participation et exclusion du débat public, que se révèle le potentiel universel d’une singularité sociétale. Il grandit à la mesure des réserves intermédiaires – contre-espaces, contre-temps, contre-pouvoirs – consenties, par la majorité, au dit et au non-dit de ces minorités.

C’est donc moins une affaire de textes que de contextes. Une des clés les plus efficaces, en Islam, de cette souplesse tient, justement, de cette parcimonie des textes fondateurs – Saint Coran, hadiths du Prophète (PBL) – à légiférer, quand le Christ (PBL) s’ingéniait, lui, à ne suggérer l’ordre que par paraboles. Serait-ce, a contrario, que l’accumulation des lettres, ici de jurisprudence (fiqh), là de codes réglementaires, signifie, paradoxalement, l’inexorable asphyxie de ce potentiel ?

Suffirait-il de faire appel, ici, à une fusion qiyas-ijmah ; là, à Montesquieu et son très policé « De l’esprit des lois » pour initier, partout, un allègement des contraintes scripturaires et s’éviter, ainsi, des incendies bibliothécaires ou des inflammations procédurières guère de nature à éclairer, s’il était besoin, la conscience des peuples ?

L’ordre d’une toute simple famille, sur quelques dizaines de m², jusqu’à, peut-être, un quartier, sur quelques hectares, ne nécessite pas de cahier de charges, même si l’on y entend, parfois, des éclats de voix.

En rendant, au plus local, à la solidarité de proximité, la possibilité de gérer partie vraiment conséquente de son temps et de son espace, écologiquement, financièrement, socialement ; en y laissant, à tous, assez de latitude et d’altitude, chacun à sa convenance, dans les limites de conventions collectives suffisamment discutées, pour exprimer le meilleur de lui-même, de ses convictions, de ses références ; on a quelque chance de vous renaître un ordre au diapason de chacun, de tous et de tout, sans papier ou si peu, juste ce qu’exige la cohérence d’un global enfin décongestionné.

Illusion ou utopie, peu importe, nous allons, tous. Moins étrangers à l’Autre, deviendrions-nous plus étrangers à nous-mêmes ? Construire, le plus souvent possible, des accès en pente douce ou des ascenseurs, de préférence à des escaliers, accroît, non seulement, l’autonomie des paraplégiques mais, aussi, notre solidarité, sans que nous ayons à nous couper, tous, les jambes.

Ajustement de relativités profanes ou commandement de l’Absolu sacré, le fait est qu’au final, « la compétition dans les bonnes œuvres », selon les uns, « l’autonomie coopérative », selon les autres, nous libère autant qu’elle nous lie les uns aux autres. La foi, tout comme la révolution authentique – je veux dire celle qui nous rouvre à la plénitude du Réel, ici même, à l’instant – se révèle, non pas dans des paroles abstraites, aussi transcendantes ou argumentées soient-elles, mais dans des actes personnels et répétés, au quotidien.

Il y a donc des silences nécessaires entre les gens. En leur épargnant de vains affrontements, leur donnent-ils à se sourire, parfois ? Ainsi se révèle l’humanité, discrète, universelle… à partir, juste, d’un partage, soudain savoureux…

Ian Mansour de Grange

Notes

(1) : Plus exactement, retrouvée. Et tant l’épopée prophétique que les fulgurances bouddhiques ou taoïstes soulignent à quel point le commandement de ce réveil n’est pas de la volonté de l’ego.

(2) : Brutes (littérales) et symboliques, bien évidemment dans le sens de notre proposition précédente (voir www.lecalame.info/) que l’on se gardera bien de vouloir faire coïncider avec le non moins pertinente échelle graduant la conscience entre infra- et suprahumain. A cet égard, si notre ego semble déterminé par et inséparable de l’espace-temps de son émergence, l’énigme des potentialités de la personne dont il est issu reste entière. Ainsi que des implications éventuelles de celle-ci, ses motivations et ses buts, dans l’espace-temps de l’ego…

(3) : Paneuropéanistes, panarabistes, panfricanistes ou autres, sinon plus nationalistes ou régionalistes, ont ceci en commun d’enfermer leur singularité – espace, temps, culture, génétique, etc. – dans des frontières rigoureusement tracées, alors que celle-là ne s’est fondée qu’en fonction des autres et n’est fonctionnelle qu’en ce que celles-ci se meuvent, fluides, poreuses, vivantes…

(4) : C’est en s’assénant, à tout bout de champ, « qu’à chaque instant, je vais de mieux en mieux », que, selon Emile Coué (1857-1926), chacun de nous atteindrait au bonheur. On comprend aisément comment son antithèse : « à chaque instant, tout empire » ; matraquée par des media aux ordres, offre, au pouvoir, les meilleurs alibis pour marchander sécurité contre liberté… Un négoce qui en suggère, il n’est pas tout-à-fait vain de le noter, au passage, d’autrement plus sordides, en amont…

(5) : S’il reste à réunir les textes qui le fondent, le laïcisme n’a, à cet égard, rien à envier à l’islamisme, du point de vue de la sacralité de ses principes…

(6) : A elles seules, ces trois tendances signent un projet de société tout aussi abordable d’un point de vue athée que croyant.

(7) : Dense hypothèse dont l’examen, même sommaire, nous entraînerait ici trop loin. Il nous faudra y revenir, incha Allah, en un prochain dossier spécifique.



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