02-07-2018 15:27 - Le Sénateur Ould Ghadda écrit au président Macron

Le Sénateur Ould Ghadda écrit au président Macron

Le Calame - Monsieur le président,

Comme tous les Mauritaniens, je me réjouis de votre visite dans notre pays et vous souhaite la bienvenue. J'aurais bien voulu pouvoir participer à l'accueil qui vous sera réservé à Nouakchott car votre venue en Mauritanie, au « pays des mille poètes », honore chacun d'entre nous.

Au président philosophe et amateur des lettres, j'aurais tant aimé déclamer ces vers d'Ousmane Moussa Diagana : "Mon pays est une perle discrète/ Telle des traces dans le sable./ Mon pays est une perle discrète/ Telle des murmures des vogues".

Ou encore ces vers, on ne peut plus actuels, d'un autre grand poète mauritanien, Ahmedou Ould Abdelkader :

« Est-il écrit que notre destin sera une errance éternelle ?/ Ou alors portons-nous de notre plein gré/ Avec l'espoir que notre odyssée un jour finira/ Et que nous reviendrons heureux et triomphants ? »

J'aurais voulu pouvoir vous parler de vive voix de mon pays, la Mauritanie, de ses peines et de ses blessures mais aussi des espoirs que nous fondons sur votre visite et sur les relations avec ce grand pays ami que représente, pour nous, la France. Je n'en aurai malheureusement pas l'occasion. Écrivant ces mots du fond de ma cellule dans la prison centrale de Nouakchott où je suis détenu, arbitrairement et sans jugement, depuis le l0 Août 2017, je m'en vais toutefois vous présenter la perception que nous autres, opposants et membres de la société civile, avons de la situation actuelle de notre pays et de la coopération franco-mauritanienne.

Monsieur le président,

Nous savons tout l'intérêt que vous portez à la question du G5 Sahel et les efforts que vous déployez pour lutter contre le terrorisme et l'extrémisme violent dans les pays de la région. Nous comprenons parfaitement que ce sujet sera au cœur de vos discussions avec le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz.

Il n'est pas besoin de rappeler que votre pays qui a engagé, dans la seule opération Barkhane, 4000 hommes et d'importants moyens opérationnels s'est fortement investi dans la mobilisation des financements internationaux pour soutenir le G5 Sahel. En revanche, celui-ci, quatre années après sa création, peine encore à convaincre la communauté internationale de son efficacité. Malgré l'engagement notable de la France, les attaques terroristes continuent régulièrement d'ensanglanter les pays de la région.

Les raisons du manque d'efficacité du G5 Sahel ne sont pas difficiles à comprendre. Le président Aziz, qui s'en est emparé, n'a jamais cru au projet régional de lutte contre le terrorisme. Il continue d'ailleurs de s'opposer obstinément à tout élargissement du G5 Sahel aux autres pays de la région concernés par la lutte contre le terrorisme.

Monsieur le président, ne soyez pas surpris par le discours équivoque que vous ne manquerez pas d'entendre à Nouakchott sur l'engagement contre le terrorisme. Pour le président Aziz, la lutte contre le terrorisme n'est rien d'autre qu'un alibi commode pour bénéficier du soutien politique et financier de la France afin de continuer sans risque à réprimer les opposants et éliminer toute voix discordante. Nous faisons appel à vous pour que l'aide que vous accordez à notre pays dans le cadre de l'antiterrorisme ne soit plus utilisée aux seules fins de renforcer le pouvoir dictatorial du président Aziz. Ce n'est certainement pas à cela que vous destinez l'argent du contribuable français.

Sachez que le beau discours qui vous sera servi est destiné uniquement à la consommation extérieure. Il s'agit bien là du double langage sur le terrorisme dont le président Aziz est coutumier. Ne vous y laissez pas prendre. Souvenez-vous que, peu après l'attentat de Nice en Juillet 201,6, il avait déclaré au journal égyptien Al-Ahram que « la France était responsable des attaques terroristes sur son sol en raison de ses interventions négatives dans nos pays ».

La prétention du président Aziz d'être un grand pourfendeur du terrorisme est une imposture. Au moment où les opposants politiques et les militants de droits de l'homme croupissent en prison, les terroristes se meuvent librement dans le pays sans être inquiétés. D'anciens terroristes, non repentis, ont pignon sur rue à Nouakchott d'où ils n'hésitent pas à lancer des fatwas incendiaires contre tel ou tel leader politique ou religieux déclaré hérétique à leurs yeux. Des zones d'ombres inquiétantes subsistent quant à l'engagement du président Aziz contre le terrorisme.

Monsieur le président,

Un État autoritaire et corrompu est incapable de lutter efficacement contre le terrorisme. Vous savez, mieux que quiconque, que le combat contre l'obscurantisme ne saurait être dissocié de la lutte pour l'Etat de droit et les libertés fondamentales. Il n'y a pas de terreau plus fertile au développement du l'extrémisme que l'injustice et l'oppression. Voilà pourquoi la priorité légitimement accordée à la lutte contre le terrorisme ne doit occulter ni les graves atteintes à la démocratie et aux droits de l'homme, ni la mauvaise gouvernance et la corruption. Champion des violations des droits et des libertés, le président Aziz a foulé aux pieds la Constitution et les lois du pays. A l'issue de deux mandats consécutifs caractérisés par une dérive autoritaire et une mainmise totale de son entourage sur les ressources du pays, il a décidé de modifier les règles du jeu avant l'élection présidentielle de 2019 à laquelle la constitution lui interdit de se présenter.

C'est sous la pression de la communauté internationale, qu'il s'est finalement résigné à surseoir à la modification de la constitution. Depuis lors, il s'est engagé dans une campagne féroce de restriction des droits et des libertés dont l'objectif est de réduire toute opposition à son projet de rester au pouvoir ad vitam aeternam.

Il a supprimé, à la faveur d'un référendum inconstitutionnel, la Chambre du Sénat dont les membres s'étaient fermement opposés à son initiative de réviser la Constitution. Il n'a pas hésité à instrumentaliser la justice pour jeter en prison les opposants dont notamment les militants des droits de l'homme et les antiesclavagistes qui, comme moi, croupissent aujourd'hui dans les sinistres geôles du régime. Il n'a pas hésité non plus à mettre sous contrôle judiciaire des sénateurs, des leaders syndicaux, des directeurs de publication et des journalistes, avec confiscation de passeport et interdiction de voyager depuis bientôt une année. Même l'état civil est utilisé comme une arme contre les opposants auxquels on refuse le renouvellement de leurs passeports ainsi que ceux des membres de leur famille. D'anciens ministres des Affaires Etrangères ont été privés de leur droit à un passeport diplomatique pour la simple raison qu'ils ne sont pas en odeur de sainteté auprès du président Aziz.

Pour mieux étouffer les libertés, il s'est employé à museler la presse. Interrogez les journalistes. Ils vous diront que les télévisions et radios libres ont été fermés, les médias publics asservis et les journaux indépendants privés de financement. Dans le dernier classement de l'organisation "Reporters Sans Frontières", la Mauritanie est passée du 57è'u au 72è rang, marquant ainsi un recul sans précédent de la liberté d'expression. Depuis sa prise de pouvoir, le président Aziz a multiplié les atteintes aux droits de l'homme. Les injustices du régime à l'égard des haratines, des négro-africains et de toutes les victimes de l'exclusion sociale ravivent les germes de la division et font peser un grave péril sur l'unité nationale.

L'unité nationale est également menacée par la faillite organisée du système éducatif. Le gouvernement a vendu six écoles publiques à Nouakchott pour en faire des centres commerciaux, sans ouvrir de nouveaux établissements. Que vont devenir ces milliers d'enfants, majoritairement issus des milieux défavorisés et rejetés par le système scolaire ? Les Etats qui faillissent à leur devoir d'éducation sont les meilleurs pourvoyeurs de terroristes. N'est-ce pas le sens de l'appel que vous avez lancé en faveur de l'éducation en Afrique ?

Monsieur le Président,

La corruption gangrène notre pays. Le rapport 2017 de Transparency lnternational sur la perception de la corruption relègue la Mauritanie à la l-43è place dans le monde et au 33è" rang en Afrique. La gabegie et le népotisme ont ruiné l'économie dans l'intérêt personnel du président et d'une poignée d'individus autour de lui. Poumon économique de la Mauritanie, la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM) est au bord de la faillite. Les milliards engrangés par elle durant le boom minier des années 2010 ont été dilapidés dans des marchés douteux et des commissions occultes. Les milliers de travailleurs de la société sont les premiers à en payer aujourd'hui les frais.

Le secteur de la pêche, hautement stratégique pour le pays, est soumis à un pillage des ressources halieutiques par des entreprises asiatiques bénéficiant de passe-droits, en connivence avec de hauts dignitaires du régime. Les entreprises publiques sont saignées à blanc par les hommes du clan présidentiel. Dans une vaine tentative d'effacer les traces de ses forfaits, le régime vient purement et simplement de décider la liquidation de nombre d'entre elles (ENER, SONIMEX...), sans se soucier du sort des familles de milliers de travailleurs qui se trouvent ainsi réduits au chômage. J'ai présidé moi-même une commission d'enquête parlementaire du Sénat sur les marchés de gré à gré attribués aux proches du président. Mon rôle dans cette commission est l'une des raisons qui me valent aujourd'hui d'être incarcéré sans jugement. Je passerai sans doute le mois béni du Ramadan dans des conditions pénibles de détention mais, en cette année de disette et de famine, les conditions de la majorité de mes concitoyens ne sont guère meilleures dans cette grande prison qu'est devenu notre cher pays.

Ce ne sont là que quelques exemples de la gestion désastreuse des ressources de la Mauritanie par le président Aziz, gestion qui a conduit le pays, en quelques années, à un record d'endettement de plus de 100% de son produit intérieur brut (PlB).

Monsieur le Président, La politique extérieure de notre pays est marquée par la crispation des relations avec l'ensemble de nos voisins. Le président Aziz a sacrifié les intérêts diplomatiques du pays à son désir de vengeance personnelle contre ses opposants politiques. Il n'a pas hésité à suspendre les accords de pêche avec le Sénégal pour contraindre celui-ci à lui livrer les rappeurs du groupe Awlad Leblad. Il a enfreint les règles de convenance et de bon voisinage en sommant le Maroc de fermer sa porte au grand philanthrope et homme d'affaires Mohamed Bouamatou.

Mais, au-delà des errements diplomatiques, la réputation de notre pays a été ternie par les pratiques indignes du président Aziz. N'avez- vous pas entendu parler de la scabreuse affaire du "Ghanagate", où il a reconnu publiquement que c'est bien lui qui a négocié personnellement, avec un contrebandier irakien installé à Accra (Ghana), une opération de blanchiment d'argent portant sur des millions de faux dollars ? N'êtes-vous pas au courant de « l'affaire Abdallah Senoussi » dont l,ancien premier ministre libyen Abdel Rahim Al-Kib a révélé récemment les détails ? Attiré dans un traquenard en Mauritanie, l'ex-chef des renseignements de Kaddafi a été livré par le président Aziz à la Libye moyennant une rançon de 200 millions de dinars libyens, soit 123 millions d'euros. Ce ne sont là que quelques exemples des scandales qui ont émaillé les années de pouvoir du président Aziz.

Monsieur le Président,

Le président Aziz est un putschiste endurci. Multirécidiviste, il déclare à qui veut l'entendre qu'il a déjà suspendu la Constitution à deux reprises par coup d'Etat militaire en 2005 et en 2008 et qu'il n,éprouvera "qu'aucune gêne" à la suspendre une nouvelle fois. Il ne sera jamais un démocrate. Comme dit un proverbe africain, un morceau de bois a beau séjourné dans l'eau du marigot, il ne deviendra jamais un caïman.

Ne vous fiez pas à la parole du président Aziz. Elle ne vaut pas grand-chose. Il a prêté serment devant le peuple et juré sur le Saint Coran de "ne point prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement". En dépit de ce serment constitutionnel, il ne se passe pas un jour sans qu'il ne suscite des initiatives visant à lui permettre de briguer un troisième mandat. Il encourage les instigateurs de ces initiatives qu'il reçoit régulièrement au vu et au su de tout le monde.

Monsieur le président, le pire est à craindre pour demain. Afin de se maintenir au pouvoir, le président Aziz a monté une gigantesque opération de fraude en vue des prochaines élections dont il a fixé unilatéralement l'échéancier et les conditions de déroulement. Le décor de la farce électorale est d,ores et déjà planté. Sachez qu'en l'absence d'observateurs indépendants, il n'aura aucun mal à bourrer les urnes avec la complicité d'une CENI docile, une administration aux ordres et un parti fantoche qui revendique déjà 1.100.000 "adhérents" dans un pays où le nombre total des votants aux dernières élections présidentielles est de 751.163 seulement.

De nouvelles élections truquées risquent d'être la goutte d'eau qui fera déborder le vase. Les violations répétées de la constitution, l'escalade dans la répression des opposants politiques, l'inflation galopante, le chômage des jeunes, la paupérisation et la criminalité croissante dans les villes constituent les ingrédients d'une explosion sociale dont les conséquences dramatiques affecteront non seulement le pays mais l'ensemble de la région.

Monsieur le président, permettez-moi de conclure par une question qui vous tient particulièrement à cœur, celle de l'éthique et de la transparence de la vie publique. Votre déclaration de patrimoine en tant que candidat à la présidence de la République française a été publiée le 22 Mars 201-7 et tout un chacun a pu en prendre connaissance dans la presse. C'est un devoir civique et une obligation légale.

Mais, savez-vous que le président Aziz refuse, depuis sa prise du pouvoir en 2008, de se conformer à la loi sur la transparence financière qui lui fait obligation de rendre publique sa déclaration de patrimoine. En ma qualité de parlementaire, je l'ai rappelé à son devoir de transparence dans une question écrite adressée au premier ministre, Mr Moulaye Ould Mohamed Lagdhaf, le27105/2014, restée sans effet, interpellé par la presse sur la question, le président s'est contenté de rétorquer qu'il s'appuie sur un avis du président de la Cour Suprême qui l'aurait allègrement autorisé à transgresser une disposition expresse de la loi. Le refus de déclaration vaut, en l'occurrence, aveu d'enrichissement illicite.

Monsieur le Président, je connais votre attachement aux valeurs de liberté et de dignité humaine. Au nom de l'amitié entre nos deux pays, vous ne saurez cultiver les vertus de la transparence chez vous et fermer les yeux sur les tares de la mal gouvernance dans notre pays. Vous ne saurez, au nom de l'amitié, célébrer les droits de l'homme chez vous et faire abstraction des violations des droits et des libertés dans notre pays. «L'amitié, écrit Albert Camus, n'est pas une simple formule, c'est le devoir d'assistance dans la peine».

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de ma très haute considération.

Le Sénateur Mohamed Ghadda





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Commentaires (2)

  • mdmdlemine (H) 02/07/2018 18:23 X

    Je pense qu'il était mieux d'aller au vif du sujet au "gnouf" dans lequel vous vivez depuis un certain temps pour susciter un élan de compassion et de solidarité. Mais en commençant votre lettre par de l'émotionnel vous perdez un important investissement diplomatique pour attirer l'attention de votre interlocuteur qui n'a pas l'esprit tranquille depuis l'attaque de la force barkhane et qui craint de marcher sur un kamikaze à Nouakchott Il fallait mieux dénoncer votre calvaire que vous semblez minimiser ou accepter en rappelant les poètes et leur pure s créations dans un univers sain à tous les égards, contrairement à celui de nos jours

  • lass77 (H) 02/07/2018 16:27 X

    Ce monsieur n'est plus sénateur et de plus il oublie d'où vient t-il. Non ce monsieur est le dernier souci des mauritaniens qui je rappelle est un probleme de cohabitation et de racisme d'Etat en l'encontre des Noirs , c'est ça la réalité.