07-11-2018 13:30 - Me Fatimata Mbaye à propos du cas Mkheiter, de l’apostasie et de l’esclavage… (entretien)

Me Fatimata Mbaye à propos du cas Mkheiter, de l’apostasie et de l’esclavage… (entretien)

Les Mauritanies - Me Fatimata Mbaye, ancienne vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’Homme, est une grande figure des droits de l’homme en Mauritanie. Elle a osé prendre la défense du jeune Mkheiter, accusé de blasphème et d’apostasie et jeté en pâture à une foule instrumentalisée par des gourous non identifiés.

Ce dossier incandescent, toujours ouvert, vient s’ajouter aux péripéties d’une carrière riche. Fatimata M’Baye a obtenu la première condamnation pour l’exploitation des enfants, le premier acte d’accusation pour l’esclavage et la première peine de prison appliquée en vertu de la loi anti-esclavage de 2007.

En 1999, elle a reçu le prix international des Droits de l’Homme de Nuremberg, alors qu’elle venait tout juste de sortir de prison. Et en 2012, elle a reçu le prix américain Trafficking in Persons Report, délivré par le département d’État des États-Unis, qui récompense les personnes luttant contre le trafic des êtres humains. En 2015, elle a fait partie du «Top 50, des femmes les plus puissantes d’Afrique», selon l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique.

Le blogueur mauritanien, Mkheitir a été condamné à mort à la première instance. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à le défendre lors de son jugement en appel?

Ce blogueur a été jugé en première instance et je n’ai pas été là parce que j’avais d’autres engagements ailleurs. Mais les premiers avocats qui ont défendu Mkheitir ont été désignés par nous au niveau de l’Association mauritanienne des droits de l’Homme(AMDH).

Parce que nous estimons que c’est un jeune homme qui a droit à faire entendre sa voix et qui a droit à être défendu. On voyait la tournure qu’avaient prise les choses et c’était une tournure plutôt néfaste dans la société Mauritanienne. On voyait aussi venir une violence non justifiée, une haine entre les communautés et entre tribus et c’est ce qu’on voulait éviter.

On pense aussi que tout être humain a droit à la défense jusqu’à preuve du contraire et pour nous, il était innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie par la loi. Voilà les raisons qui nous ont poussés donc à le défendre en appel, cela bien qu’on n’était pas la en première instance à cause de notre absence du pays.

Après le verdict favorable au blogueur, quelques jours après, l’Etat mauritanien a proposé un nouveau projet de loi visant à durcir les crimes blasphématoires. Quelle est votre lecture par rapport à ce revirement soudain du gouvernement?

C’est un revirement non réfléchi parce que nous pensons que la loi a été dite et que les juges qui ont rendu leur verdict sont compétents non seulement au niveau de l’application de la loi moderne, mais aussi au niveau de la loi islamique, donc de la Charia.

Ces juges ont fait des recherches concernant toutes les écoles et la jurisprudence musulmane. La loi pénale mauritanienne ne prête à aucune équivoque, c’est une loi extrêmement claire, en ce sens la loi a été appliquée. Le problème, c’est que l’Etat mauritanien s’est tiré une balle dans le pied tout simplement.

Parce que, dans un sens, l’Etat nous a toujours dit qu’il ne veut pas intervenir tant que la justice fait son travail et la justice a fait son travail. Mais les milieux et groupuscule radicaux ont poussé la pression jusqu’à emmener l’Etat mauritanien à proposer un projet de loi amendant l’article 306 et qui va désormais le diviser en deux articles, article 1 et 2 interdisant désormais toute possibilité de repentir à toute personne accusée d’un fait blasphématoire ou d’atteinte à un symbole de l’ islam.

Or, nous pensons que l’islam n’est pas une religion jugée. Le Coran est un livre qui peut être appliqué à tout moment, à tout temps et en tout lieu et en conséquence, le fait de revenir la dessus ferme toute les portes de l’ijtihâd, donc toutes les portes jurisprudentielles à des jurisconsultes pour qui, désormais, il est interdit de réfléchir sur les possibilités d’adoucir la loi.

Cela alors que l’islam et la charia permettent effectivement l’étude adoucissant une loi qui est trop dure si la révision ne touche pas aux termes canoniques du Coran. Pour moi, cet amendement est en quelque sorte un règlement de comptes où les gens, n’étant pas satisfaits de la décision rendue par la cour d’appel, cherchent un autre moyen de faire condamner Mkheitir à la peine capitale.

Ces gens ne vont pas seulement s’arrêter à la peine capitale parce que nous savons parfaitement que ça fait presque 30 ans que la Mauritanie a adopté un moratoire sur les exécutions. Aujourd’hui, ces groupuscules cherchent à ce que ce moratoire soit aboli pour revenir à l’application de la peine de mort. Je dirai concernant cette application de la peine de mort, si aujourd’hui nous revenons à l’exécution de toutes les personnes condamnées à mort, cela ne sera pas seulement la tête de Mkheitir qui va tomber, ça sera aussi des têtes de centaines et des centaines de personnes qui croupissent toujours dans les prisons mauritaniennes et qui sont condamnées à la peine capitale.

Est-ce que c’est ce que nous voulons de notre société ? Je pense plutôt que nous voulons une société paisible, une société ouverte, une société musulmane, une société solidaire, une société d’entraide et une société tout simplement paisible qui accepte le pardon.

Selon vous, est ce que l’esclavage existe encore en Mauritanie?

L’esclavage tel que nous le vivons existe dans notre société et particulièrement en Mauritanie. La Mauritanie fait partie des pays de l’Afrique de l’Ouest et nous savons qu’une partie de l’Afrique noire à souffert longtemps de la pratique de l’esclavage laissant des séquelles. Nous avons des enfants qui sont des descendants des esclaves et malheureusement la Mauritanie n’en garde pas seulement les vestiges, mais aussi la pratique.

Dans certaines communautés, la pratique continue. La Mauritanie s’est dotée après les indépendances d’une constitution dans laquelle il est reconnu effectivement la liberté des individus et l’égalité des citoyens devant la loi. En conséquence, il est inconcevable aujourd’hui qu’on parle d’esclave et si nous parlons de l’esclave ça veut dire que nous n’avons pas les mêmes traitements et que ces personnes qui sont traitées d’esclave ne peuvent pas accéder aux mêmes droits que leur maître donc, c’est une violation grave de la constitution mauritanienne.

Au niveau de la religion, à partir du moment où la personne prononce ASHADU AN LA ILAHA ILLA-LLAH (J’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu) il n’est plus question de traiter cette personne d’esclave. Nous sommes tous égaux dans la religion et en conséquence je ne comprends pas non plus qu’aujourd’hui on continue à avoir des esclaves.

L’Etat mauritanien s’est toujours caché derrière les séquelles de l’esclavage, mais nous, nous disons que séquelles ou pas séquelles, l’essentiel c’est d’éradiquer et faire en sorte que ces personnes qui ont souffert de ces pratiques retrouvent leur liberté, leur dignité et qu’elles soient traitées de la même manière que tous les autres citoyens mauritaniens.

Après le meurtre des deux experts de l’ONU en république démocratique du Congo (RDC), vous avez été nommée observatrice de l’ONU pour enquêter sur ce drame. Y a-t-il eu des avancements dans cette affaire ?

Notre nomination est venue juste en chevauchant ce drame des deux experts, mais nous n’avons pas été désignés expressément pour enquêter sur cette affaire. Nous sommes plutôt désigné en tant que commission d’enquête internationale sur la crise du Kasaï et les deux experts onusiens qui ont été assassinés enquêtaient sur le Kasaï aussi.

Donc c’est un dossier qui va certainement entrer dans notre travail. Dans ce cas précis y a un groupe qui est chargé spéciale ment d’enquêter sur leur situation, mais nous, nous nous occupons plutôt de la crise Kasaï en général.

Vous défendez activement le droit des femmes en Mauritanie. Cet engagement vous a valu d’être lauréate du prix américain « femme de courage en Mauritanie pour 2016 ». Que représente ce prix pour vous?

C’est un prix pour moi que je dédie à toutes les femmes mauritaniennes et les femmes du monde. Les femmes sont les soubassements de toute société. La femme est la cheville ouvrière de toutes les sociétés. Aujourd’hui, si nous voulons créer des sociétés ouvertes, démocratiques et pérennes, il faudrait impérativement que la femme soit impliquée.

Ce prix constitue pour moi une ébauche dans l’acquisition des femmes dans certains positionnements au niveau de la réflexion, au niveau de la prise de décision et au niveau de l’accompagnement des autres femmes. Et c’est un prix qui encourage aussi des autres femmes à s’engager d’avantage pour améliorer et changer leur situation pour aller de l’avant.

Quelles sont les vraies raisons qui vous ont poussé à militer pour le droit de l’homme en Mauritanie et depuis quand vous avez commencé ce combat?

Tout à commencé depuis ma tendre enfance. J’ai toujours détesté l’injustice. Pour moi, je pense que l’homme et la femme ont le même droit. Il n’y a pas de privilège qu’on devrait accorder à tel ou tel autre. Je me rappelle aussi qu’à l’école primaire, je me bâtais pour montrer toujours que j’étais capable de faire quelque chose et pour montrer que je pouvais être première de la classe. Au collège ça été la même chose, au lycée et à l’université.

Ce sont ces raisons qui m’ont poussé à devenir avocate parce que tout simplement, je me suis dit que si je veux réellement aider les sans voix et les gens qui n’ont pas les moyens de se défendre, je peux à la limite utiliser ma voix, ma compétence et ma robe pour défendre ces personnes.

Je pars de mon expérience personnelle pour pouvoir défendre les autres. Défendre les droits humains est un combat continuel qu’on ne peu arrêter même si on avance dans l’âge.

De jour en jour, on est encore plus engagé, mais il arrive un moment où on se dit qu’on va déposer la robe, les armes….Pour moi, c’est un engagement noble qui devrait impulser beaucoup de jeunes en particulier et également les adultes, mais surtout un combat pour l’être humain et un combat pour la dignité.

Un combat pour la dignité pour moi n’a pas de frontière et c’est le devenir de l’être humain qui m’a poussé dans cet engagement et je me sens très à l’aise dans cette lutte parce que je me dis au moins je peux apporter ma petite contribution à améliorer une situation, à obtenir un sourire, à obtenir un regard doux et surtout à aplanir des angles qui s’étaient très aigues où on arrive à régler des situations, mais aussi à encourager les gens à requérir le respect. Les droits de l’Homme, c’est une notion dans laquelle toute être humain devrait se retrouver.

Aujourd’hui, il est inconcevable d’essayer d’attribuer les droits de l’Homme à l’occident même s’ils en sont les précurseurs, qu’ils se sont battus pour que leurs sociétés soient libérées, mais cela ne veut pas dire que les autres sociétés qui n’ont pas fait la révolution française et la révolution américaine n’ont pas droit à accéder aux droits de l’Homme.

Les droits de l’Homme, c’est l’essence même de l’être humain. Sans les droits de l’Homme l’être humain n’existe pas. Dans la religion musulmane, nous trouvons tous les préceptes des droits de l’Homme aussi pourquoi pas nous, on ne s’engagerait pas pour améliorer notre situation, notre devenir afin de constituer une société libérée, démocratique, paisible et moderne.

Qui est vraiment Fatimata M’Baye ?

Fatimata M’BAYE est une citoyenne qui haie l’injustice et qui se veux être citoyenne du monde.

Source: N°70 Mauritanies1



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