11-02-2026 12:42 - Troisième mandat : Attention aux lignes rouges ! Par Abderrahman El Yessa, universitaire et Mohamed El Mounir, universitaire
LE CALAME -- Alors que la Mauritanie est confrontée à des défis structurels, qui exigent une vision stratégique et la mobilisation autour de programmes de développement ambitieux, le débat politique semble se focaliser sur la reconduction hypothétique du chef de l’État en exercice, malgré la limitation constitutionnelle des mandats.
Cette question, qui s’était déjà posée au prédécesseur de l’actuel président de la République, ainsi qu’à d’autres chefs d’État dans la région et au-delà , est en passe de concentrer l’attention des acteurs politiques et de l’opinion publique.
L’hypothèse nourrit de plus en plus les rumeurs, alimentées par la multiplication de déclarations émanant d’acteurs en quête de positionnement personnel et de promotion au sein du Makhzen. C’est à qui sera le premier à appeler à un troisième mandat, quitte à piétiner tout ce que le pays a pu réaliser jusque-là en vue de jeter les bases d’une alternance pacifique.
Ces prises de parole visent à banaliser, en insinuant ou en suggérant, parfois ouvertement, la révision de la Constitution afin de permettre au président en exercice de briguer un troisième mandat. Appelées à se multiplier à mesure que la fin du mandat présidentiel se rapproche, elles s’inscrivent dans une logique de compétition et d’accès au pouvoir et aux privilèges qui en découlent.
À cet effet, certains acteurs n’hésitent pas à sacrifier les maigres avancées, acquises à grande peine, faisant leur la devise douteuse "que le puits s’écroule, pourvu que l’âne s’abreuve".
Peu leur importe le recul démocratique, le reniement de la parole donnée et le parjure constitutionnel, tant qu’ils arrivent à attirer l’attention du pouvoir et sont récompensés en conséquence.
Cela serait d’autant plus aisé qu’avec un niveau de civisme et de prise de conscience relativement limité, la mobilisation de ce qu’il est convenu de désigner comme la "Mauritanie profonde", avec ses multitudes de notables et d’élites opportunistes, en éternelle quête de prébendes, pourrait faciliter les choses.
Tout ce que la Mauritanie compte de juristes et d’experts s’évertuerait alors, en utilisant toute l’ingéniosité dont ils sont capables, de trouver la formule "magique" permettant de "ficeler" une telle réforme et, surtout, de la faire passer pour légitime. Beaucoup d’entre nous se souviennent encore de l’épisode avorté du "vote blanc", en 2007, qui était supposé permettre la reconduction du chef d’Etat de transition.
Garde-fou contre les dérives autoritaires
D’aucuns diraient que la limitation posée par la Constitution, après sa révision en 2006, n’a, en soi, rien de sacré et pourrait être levée de la même manière qu’elle avait été établie, y compris à travers un référendum constitutionnel, selon la règle du parallélisme des formes.
D’un point de vue strictement normatif, la Constitution peut être révisée, car ce qu’une loi a institué, une autre pourrait le modifier. La norme fondamentale est en effet un texte vivant, censée accompagner la vie du pays et s’adapter à son évolution. Toutefois, l’enjeu n’est pas là , car la question n’est pas tant juridique que politique et morale.
La limitation du nombre de mandats, établie en 2006 à l’issue d’une longue période de dictature, dont les Mauritaniens continuent encore de payer le prix, n’est en effet pas une simple disposition technique comme les autres.
Elle constitue un garde-fou essentiel contre les dérives autoritaires, dont l’instauration résulte d’un large consensus national, associant les élites politiques et la grande majorité de l’opinion, qui y voyaient une rupture avec les modes de dévolution et d’exercice du pouvoir hérités du passé. Ce consensus traduisait un engagement moral collectif visant à jeter les bases d’une gouvernance vertueuse.
Dès lors, toute tentative de "bidouillage" constitutionnel, quel qu’en soient la forme et les modalités, visant à faire sauter ce verrou constitutionnel pourrait miner les bases fragiles de la construction de l’État et remettre en cause la légitimité du pouvoir. Elle saperait, du même coup, un consensus national acquis à grand peine et remettrait en cause les maigres progrès en matière de gouvernance.
De même, une telle perspective porterait atteinte à la stabilité relative, qui constitue aujourd’hui le principal atout du pays dans un environnement régional et mondial rempli d’incertitudes, au risque de replonger le pays dans un nouveau cycle d’instabilité, qui entraverait son développement.
À cela s’ajouterait une dégradation significative de l’image internationale de la Mauritanie. Or, on sait que le développement et l’attractivité d’un pays dépendent, en grande partie, de son "branding" et de la manière dont il est perçu à l’étranger.
Cela est particulièrement vrai compte tenu des efforts consentis pour attirer les investissements extérieurs, dont l’apport est indispensable pour exploiter les ressources du pays et en diversifier l’économie.
Une telle initiative conforterait ainsi l’idée d’un État incapable de respecter ses propres règles. En somme, une "République bananière" de plus, qui n’hésite pas à sacrifier sa loi fondamentale et piétiner ses garde-fous institutionnels au gré de l’humeur de ses dirigeants et de leurs thuriféraires zélés.
La limitation des mandats constitue un engagement qui doit être scrupuleusement respecté si l’on veut bâtir des institutions pérennes. Les nations se construisent grâce à des normes et mécanismes établis pour la durée. Les plus stables et développés sont ceux qui ont su établir des règles immuables, qui s’imposent aux élites dirigeantes.
Remettre en cause une telle équation ouvrirait la voie à toutes les dérives et fragiliserait l’ensemble de l’édifice institutionnel. La stabilité du pays devrait prévaloir sur les calculs des acteurs et l’humeur de ses dirigeants. On ne peut, à chaque fin de mandat, rouvrir la question sans affaiblir durablement l’idée même de l’État de droit et de la primauté de la Constitution.
Il convient de rappeler, à ce stade, que ces appels du pied n’ont pas été formellement endossés par le chef de l’État ou son entourage immédiat. Toutefois, les prises de position de hauts fonctionnaires, non-démenties ou suivies de rappels à l’ordre, sont de nature à semer le doute.
Cela est d’autant plus paradoxal que ces appels à la violation de la Constitution interviennent dans le contexte du lancement imminent d’un dialogue national censé restaurer la confiance entre les acteurs, renforcer le consensus national, régler les contentieux pendants et améliorer la gouvernance du pays.
Or, si cette question venait à être inscrite à l’agenda des discussions, cela reviendrait à torpiller et tuer dans l’œuf une initiative porteuse d’espoir. L’ensemble des forces d’opposition, y compris les moins radicales, s’y opposeraient fermement, confortant les courants les plus sceptiques.
Cela constituerait, par ailleurs, une caution explicite, qui rendrait alors difficile de convaincre l’opinion nationale que le chef de l’Etat est étranger à cette idée, surtout qu’il avait, par le passé, soutenu une initiative similaire, heureusement avortée, visant à reconduire son prédécesseur pour un troisième mandat.
De manière plus symptomatique, ce débat révèle une constante inquiétante de la vie politique nationale, à savoir la tendance des élites à ériger le dirigeant du moment en « homme providentiel », parfois malgré lui. Cette personnification excessive traduit un déficit de confiance des élites dirigeantes dans les institutions.
C’était le cas hier, et cela l’est encore aujourd’hui, en dépit des transformations sociales structurelles en cours. Faut-il le répéter : il n’existe pas de "messie" en politique, et le pays n’en a guère besoin. Ce dont le pays a besoin, c’est de consolider ses institutions et de mettre en place les conditions d’un consensus national durable.
Espoirs déçus
Avec le recul, il apparaît clairement que les espoirs placés dans le chef de l’État actuel étaient excessifs. En effet, rien, dans son parcours ou dans le contexte de son accession au pouvoir, ne permettait objectivement d’anticiper une rupture avec les pratiques passées.
Porté au pouvoir par un régime corrompu, impliqué dans le putsch ayant renversé un président élu et silencieux face aux dérives de son prédécesseur, il s’inscrit dans la droite ligne de la gouvernance erratique des quarante dernières années. Au demeurant, le choix de son entourage reflète largement cette continuité, avec le recyclage d’élites souvent accusées de corruption et de mauvaise gestion.
Le président actuel est-il le réformateur que le pays attend ? A-t-il engagé de réformes structurelles et mis en œuvre des programmes de transformation à la hauteur des enjeux du moment ? Les réalisations correspondent-elles à l’ampleur des ressources (près de 1 000 milliards MRU, soit 25 milliards USD) dépensés en sept ans? Face à ces interrogations, il serait injuste de le juger à l’aune d’un projet réformiste qu’il n’a jamais revendiqué ni consenti à porter.
De fait, il n’a jamais promis de rompre avec le passé, ni de défendre des idéaux progressistes, affirmant, tout au contraire, vouloir s’inscrire "dans la continuité" de son prédécesseur, l’une des rares promesses qu’il est d’ailleurs en passe de tenir.
Son consensualisme mou, sa réticence à bousculer l’ordre établi, son rejet de toute idée de rupture, fut-elle salutaire, et sa proximité avec les élites décriées ont malheureusement favorisé l’expansion de la corruption et la persistance de l’impunité.
Le désenchantement de l’opinion publique est aujourd’hui profond. Pourtant, jamais les ressources publiques n’ont été aussi importantes, dopées par une fiscalité accrue et un début de diversification économique (même si elle reste bien en-deçà du potentiel).
Pour autant, les attentes demeurent et deviennent d’autant plus pressantes que les couches les plus déshéritées ont le sentiment largement fondé d’être laissées pour compte, les dividendes de la croissance étant captés par une minorité d’affairistes directement liés aux élites dirigeantes.
Cette situation est accentuée par un déficit de vision stratégique et une absence de volonté politique forte, alors même que des défis tels que la corruption, la pauvreté et l’exclusion exigent des décisions de rupture.
En définitive, le débat sur le troisième mandat révèle une priorité inquiétante: la survie et la reconduction du régime semblent primer sur la réponse aux aspirations des populations.
Chercher à se maintenir au pouvoir par des artifices juridiques, en mobilisant l’État profond et des clientèles hétéroclites, ne saurait constituer une option durable, mais une recette éculée, au moment où la "Génération Z" se soulève, y compris à nos frontières immédiates, pour exiger de meilleures conditions de vie, des services publics accessibles et performants et une plus grande justice sociale.
La Mauritanie n’est pas isolée du monde, et ce qui s’y passe devrait interpeller nos dirigeants avant la tempête. La seule voie de salut réside dans un engagement résolu contre la corruption, la mise en œuvre de réformes ambitieuses et la mise en place de réponses concrètes au désespoir social, afin de calmer les tensions et de prévenir les révoltes latentes.
