25-04-2026 21:38 - Boubacar Ould Messaoud, né esclave, mort en pourvoyeur de liberté !

Boubacar Ould Messaoud, né esclave, mort en pourvoyeur de liberté !

LE QUOTIDIEN DE NOUAKCHOTT - Cher Bouba,

Ainsi t’appelait affectueusement notre cher ami commun Bebbaha Ould Ahmed Youra, lors de notre cheminement ensemble au sein de la défunte Union des Forces Démocratiques (UFD).

L’aventure de ce parti n’aura duré, pour nous, qu’un peu moins de quatre ans. Pourtant, ce fut un prolifique compagnonnage politique qui nous a tous durablement marqués.

Les années UFD, furent une (belle) tranche de vie adulte !

L’ambiance UFD

Je me suis souvent, silencieusement et délicieusement, délecté du privilège de vous voir, Bebbaha et toi, chacun de son côté, si représentatif, si illustratif de la richesse et de l’extraordinaire variété de la (des?) culture(s) de votre si fécond Trarza natal.

Vous, franc, direct, intransigeant, sincère, transparent … bref, l’incarnation vivante de la figure de la fascinante culture de Lebzougueu.

Lui, allusif, nuancé, modéré, mesuré, subtil… bref, la personnification absolue de la passionnante culture des gens de l’Iguidi.

A bien y réfléchir, ces deux cultures encadrent la région : chaque ensemble humain du Trarza, par son tempérament collectif dominant, se situe, peu ou prou, sur un point de curseur, entre ces deux pôles, empreint de leurs influences croisées.

Vous vous entendiez merveilleusement bien, Bebbaha et toi, dans un duo complice pour le moins insolite.

J’étais alors tellement admiratif de votre indéfectible amitié personnelle, malgré vos irréductibles différences d’ascendances culturelles.

Alterner entre vous deux, vous, maniant le verbe haut, direct, percutant, intransigeant et lui, usant de circonvolutions faites d’insinuations, d’allusions et de sous-entendus, bref accommodant-alternant, dis-je, entre vous deux était, au début, pour moi, presque un tourment. C’est devenu, avec le temps, un moment particulièrement savoureux.

Au sein de l’UFD, lors des innombrables débats et mémorables pugilats oratoires, tu étais toujours enclin à être avec tes opinions, pas nécessairement avec ton groupuscule.

Tu étais déjà résolument indépendant, farouchement…

Tu dérogeais caractériellement à la discipline des groupes politiques et au sectarisme ambiant qu’elle génère.

Lors d’un bénin malentendu entre notre groupe ( le Mouvement des Démocrates Indépendants, MDI ) et le susdit Bebbaha, le très fin et méthodique Moussa Fall me fit un jour cette remarque : « Abdallahi ne vous y trompez pas avec Bebbaha. Pour vous, dire ce qu’on pense, c’est un devoir. Lui, vient d’un milieu où dire ce qu’on pense, c’est une faiblesse ! ».

Tu réalises alors combien ta solide amitié avec Bebbaha était improbable, déroutante et paradoxalement rassurante !

Ce n’est sûrement pas le moindre des miracles de l’UFD, ni le plus surprenant des ressorts de tolérance et de convivialité de la société mauritanienne.

Visite chez nos réfugiés au Sénégal

En 1993, dès la reprise des liaisons aériennes entre la Mauritanie et le Sénégal, dans la foulée de la réconciliation post-1989, l’UFD avait décidé de mandater une délégation de haut niveau pour visiter les camps de réfugiés mauritaniens au Sénégal. Présidée par feu Diop Mamadou Amadou, deuxième coordinateur de l’UFD, l’honneur nous a également échu, à toi et moi, d’être membres de cette délégation pionnière.

Nous étions alors arrivés à Dakar par les airs, puis nous avions pris la route pour N’dar (Saint-Louis) où nous avions déjeuné et largement conversé avec le vénérable Sid’El Mokhtar N’diaye, alors physiquement très affaibli, mais encore absolument maître de son brillant et vif esprit.

Nous entamions de là, une longue tournée des camps de réfugiés : de Dagana, à côté de Doueyra ( Podor ), jusqu’à Matam, en passant par N’dioum, le camp probablement le plus politisé de tous.

Nous portions la parole apaisante, conciliante, solidaire et bienveillante de la Nation mauritanienne à ceux de ses enfants que les errements de 1989 ont jetés hors des frontières nationales.

J’ai vécu à Nouakchott ces années 80, annonciatrices de cette tragédie, où j’ai vu les mauritaniens se mettre à ne plus s’aimer.

Notre venue était partout appréciée, célébrée, glorifiée.

Submergés par l’émotion des retrouvailles, nos compatriotes réfugiés en oubliaient presque parfois d’évoquer leurs reproches à la mère – patrie, préférant l’espoir du retour digne que faisait naître notre venue.

Cette attente sera fort heureusement honorée en 2008 par un retour organisé sous les auspices du Haut-commissariat aux Réfugiés (HCR).

Cette visite fut probablement le moment où les blessures ouvertes depuis 1989 ont commencé à être pansées et recousues …

La création de SOS Esclaves

Mon cher cousin, précieux ami et inénarrable compagnon de route, Abdel Nasser Outhman Sid’Ahmed El Yessa alias Jemal, a rigoureusement raconté cette histoire dans le bel article épitaphe qu’il t’a consacré.

Je confirme absolument son récit et y ajouterai probablement un autre bout.

Lors des deux réunions secrètes tenues chez toi en janvier ou février 1994, nous étions quatre : Messaoud Ould Boulkheir, Boubacar Ould Messaoud, Jemal Yessa et moi.

En politique, il y a aussi, quelquefois, de vertueuses conspirations…

Évoquant la figure de Pierre Beregovoy, François Mitterrand disait : « Cet homme qui a accompli, à mes côtés, tant de tâches dures et obscures ».

Lors de ce premier conclave à quatre, nous avions alors partagé un constat : sauf à être au pouvoir, les partis politiques ne sont pas le meilleur instrument de lutte contre les permanences de l’esclavage.

À chaque fois qu’à l’UFD, nous dénoncions un cas de mise en servitude, le pouvoir nous collait une réplique commode et relativement efficace : les faits ne sont pas vraiment avérés et le propos est simplement celui d’opposants politiques en mal de sujets de mobilisation.

Il était devenu urgent de créer une ONG, une association, bref un vecteur de la société civile, pour se consacrer à ce combat : pouvoir développer dessus une expertise incontestable et en parler à partir d’une posture légitime.

Nous convergions aussi sur l’impérieuse exigence d’indépendance d’une telle organisation et de son dirigeant.

La norme en démocratie est d’établir une frontière claire, une discontinuité organique entre les organisations de la société civile et les partis politiques : la distanciation organique n’excluant pas les convergences intellectuelles et philosophiques.

Au bout de la première rencontre, j’ai été chargé de rédiger la note conceptuelle, le projet des statuts et du règlement intérieur de ladite association et (le plus dur) de lui trouver un nom !

A la seconde réunion, je suis revenu avec lesdits documents et un premier nom : positivement marqué par l’aventure de SOS Racisme en France, j’ai suggéré SOS Esclavage.

Notre assemblée a tout adopté mais a tiqué sur le nom : séance tenante, je l’ai reformulé en un SOS Esclaves qui a emporté votre enthousiaste adhésion.

Ainsi était créée SOS Esclaves et mandat a été donné à Boubacar de se consacrer à son éclosion publique.

C’est un immense sacrifice qu’il a consenti ici : sortir du champ politique dans un pays où tout en dépend est une preuve supplémentaire de la solidité de ses convictions.

Il était absolument conscient qu’il renonçait ainsi à la perspective de devenir un jour député, ministre s’il avait continué avec ses amis politiques du groupe El Hor …

Mais seul le combat contre l’esclavage, la main libératrice tendue aux esclaves lui importait.

Les révolutionnaires rédacteurs de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ont imaginé en 1789, les hommes naissant libres et égaux.

Bien plus tard, en 1945, dans la plantation familiale de Tnowguendi dans les environs de Rosso, Boubacar Ould Messaoud est bien né esclave. Mais par un extraordinaire accomplissement d’un destin hors du commun, il a vécu et est mort, non seulement en homme libre mais, bien mieux, en pourvoyeur de liberté à ses compatriotes encore asservis …

Une anecdote pour te faire sourire

En plus des responsables politiques qui y sont au quotidien, le siège de l’UFD, généreusement offert par le perpétuel opposant Bamba Ould Sidi Badi, attirait une variété de bouffons, grouillait souvent de personnages passablement déséquilibrés psychiquement, de quémandeurs à l’affût d’une générosité de passage et d’individus en quête d’univers de socialisation.

Le jeune (feu) Youssef Hnini était de ceux-là.

Sa vie était une autre tragédie

Il avait pour habitude d’aborder certains d’entre nous, ceux qui lui étaient les plus sympathiques, en s’exclamant à la cantonade : « Un tel je vous aime « !

Un jour il s’adressa ainsi à toi : Boubacar je t’aime !

Tu avais alors bougonné, passablement gêné et contrarié, dans un moment rare de Bizguitude attendrissante : Eh Youssef un homme ne devrait pas dire ça à un homme comme lui !

S’ensuivit pour nous autres, témoins privilégiés de cet instant d’anthologie, un moment de franche et joyeuse hilarité collective…

Qu’Allah te prenne en Son Infinie Miséricorde.

اللهم ارحم ببكر ولد مسعود و اغفر له و عافه

إنا لله و إنّا إليه راجعون

Abdellahi Bah Nagi Kebd

Ambassadeur de Mauritanie au Japon

Tokyo, le samedi 25 avril 2026





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