03-06-2026 02:04 - Lettre ouverte à Monsieur Sidi Mohamed Ould Boubacar

Lettre ouverte à Monsieur Sidi Mohamed Ould Boubacar

Monsieur le Premier ministre,

Je viens d’apprendre la publication de votre nouvel ouvrage consacré à la transition démocratique en Mauritanie (2005-2007), période durant laquelle vous avez exercé les fonctions de Premier ministre du 7 août 2005 au 19 avril 2007.

Permettez-moi tout d’abord de vous adresser mes sincères félicitations pour cette contribution à la mémoire politique de notre pays. Écrire l’histoire de la Mauritanie est un acte de responsabilité. Témoigner de son expérience au service de l’État est un devoir envers les générations présentes et futures. Chaque livre qui éclaire une étape de notre parcours collectif contribue à enrichir notre mémoire nationale et à transmettre aux générations futures les leçons de notre histoire.

Cependant, je voudrais vous faire part, avec tout le respect que je vous dois, d’un sentiment que partagent sans doute de nombreux Mauritaniens.

L’ouvrage que j’attendais le plus de vous n’était pas celui consacré à la transition démocratique de 2005-2007.

L’homme d’État que j’espérais lire était celui qui occupa les fonctions de Premier ministre sous la présidence de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, du 18 avril 1992 au 2 janvier 1996. Cette période demeure, dans la mémoire de nombreux Mauritaniens, l’une des plus douloureuses, des plus sanglantes et des plus controversées de notre histoire contemporaine. Une période marquée par les séquelles encore vivantes du passif humanitaire, par les blessures des déportations, par les disparitions forcées, par les exécutions extrajudiciaires et par une profonde fracture entre l’État et une partie de ses citoyens.

Je tiens à être parfaitement clair : je ne vous accuse de rien.

Je ne vous prête aucune complicité dans les crimes qui ont endeuillé notre pays.

Je ne vous attribue aucune responsabilité pénale ou morale dans les exactions qui ont été commises.

Mon propos n’est ni un réquisitoire ni une accusation.

Je vous écris simplement en tant que citoyen mauritanien convaincu que la justice, la vérité et la réconciliation ne peuvent durablement s’épanouir dans le silence.

Le 14 juin 1993, la loi d’amnistie n°93-23 fut adoptée. Cette loi accordait l’amnistie aux auteurs d’infractions commises entre le 1er janvier 1989 et le 18 avril 1992 dans le cadre des événements tragiques qui ont secoué notre pays. Elle prévoyait également le classement sans suite de toute plainte, de tout procès-verbal ou de tout document d’enquête relatif à cette période.

Pour de nombreuses victimes et pour leurs familles, cette loi demeure encore aujourd’hui une blessure ouverte. Une blessure que le temps n’a pas refermée. Une blessure qui se transmet parfois de génération en génération, à travers le souvenir des disparus, des humiliés et des oubliés de l’histoire officielle.

Des milliers de Mauritaniens noirs ont été victimes de déportations, d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées, de tortures, d’humiliations et de spoliations. Des familles ont été brisées. Des veuves et des orphelins portent encore le poids de l’absence. Des militaires ont été exécutés. Des citoyens ont perdu leurs biens, leur nationalité et parfois jusqu’à leur place dans leur propre pays.

Ces tragédies ne doivent pas être interprétées comme l’œuvre d’une communauté contre une autre. Elles furent avant tout le résultat d’un système politique et sécuritaire disposant du monopole de la puissance publique. Un système auquel participaient des Mauritaniens issus de toutes les composantes nationales.

C’est précisément pour cette raison que la recherche de la vérité ne doit pas être une affaire communautaire, mais une exigence nationale.

Monsieur le Premier ministre,

Avant la transition démocratique de 2005-2007, il y eut les années de souffrance de 1989 à 1995.

Avant les élections libres, il y eut les déportations.

Avant les institutions démocratiques, il y eut les disparitions.

Avant les discours sur la réconciliation, il y eut les victimes.

Avant le temps de l’espoir, il y eut le temps de la peur.

Avant le temps de la démocratie, il y eut le temps du silence.

Voilà pourquoi j’aurais tant souhaité vous lire sur cette période.

J’aurais souhaité connaître votre regard sur ces événements.

J’aurais souhaité entendre ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu et ce que vous savez.

Non pas pour condamner.

Non pas pour humilier.

Non pas pour raviver les blessures.

Mais pour aider notre nation à regarder son histoire en face.

En tant que musulman, vous savez que le témoignage de vérité est une responsabilité morale. Vous savez également qu’aucune paix durable ne peut être bâtie sur l’oubli imposé. La justice n’est pas la vengeance. La mémoire n’est pas la haine. La vérité n’est pas la division.

Au contraire, elles constituent les fondements indispensables d’une réconciliation sincère et durable.

La Mauritanie a besoin de toutes ses mémoires.

Elle a besoin de tous ses témoins.

Elle a besoin de tous ceux qui ont occupé de hautes responsabilités et qui peuvent contribuer à éclairer les zones d’ombre de notre histoire.

Je lirai avec intérêt votre ouvrage sur la transition démocratique.

Mais j’attends encore le livre qui évoquera les années du passif humanitaire.

J’attends le témoignage de l’ancien Premier ministre qui fut au cœur de l’appareil d’État à une période cruciale de notre histoire.

J’attends les mémoires de l’homme qui a vu, entendu et vécu une époque dont les blessures continuent de marquer la conscience nationale.

Parce que, pour beaucoup de Mauritaniens, la véritable transition démocratique ne sera pleinement accomplie que lorsque toute la vérité sera dite, lorsque justice sera rendue aux victimes et à leurs ayants droit, et lorsque notre nation acceptera enfin de regarder son passé avec lucidité, courage et honnêteté.

Car aucun peuple ne se réconcilie durablement avec lui-même en tournant le dos à ses morts.

Aucune démocratie ne se consolide sur les silences de l’histoire.

Aucune nation ne peut prétendre construire un avenir commun sans affronter les vérités de son passé.

Veuillez croire, Monsieur le Premier ministre, en l’expression de mon profond respect.

SY ABDOULAYE

Secrétaire général de l’Institution de l’Opposition Démocratique Mauritanienne.





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Source : Sy Abdoulaye
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