09-01-2026 13:51 - Donald Trump et la tentation territoriale : le Groenland comme avertissement mondial

Donald Trump et la tentation territoriale : le Groenland comme avertissement mondial

L’intérêt obsessionnel de Donald Trump pour le Groenland n’était ni une lubie ni une simple provocation médiatique. Il reposait sur des considérations sécuritaires, stratégiques et économiques profondes, qui éclairent les transformations brutales de l’ordre mondial et la vulnérabilité croissante du droit international face aux grandes puissances.

Sur le plan sécuritaire, le Groenland occupe une position géostratégique centrale dans l’Arctique. Il constitue un maillon essentiel du dispositif de défense antimissile et de surveillance américaine, notamment à travers la base de Thulé, intégrée au système d’alerte avancée des États-Unis. Comme le souligne le Département américain de la Défense, « l’Arctique devient une région de compétition stratégique » (DoD, Arctic Strategy, 2019).

Dans un contexte de rivalités accrues avec la Russie et la Chine, le contrôle de l’Arctique est devenu une priorité militaire majeure. La fonte accélérée des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et réduit les distances stratégiques entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie, renforçant mécaniquement la valeur militaire du territoire groenlandais (Huebert et al., Arctic Security and International Relations).

Sur le plan stratégique, le Groenland est un pivot de la domination américaine dans le Grand Nord. Il permet de contenir l’expansion russe en Arctique et de bloquer les ambitions chinoises, Pékin s’étant déjà positionné comme un « État proche de l’Arctique » à travers des investissements scientifiques et miniers. Pour Washington, laisser un territoire aussi sensible évoluer hors de son influence directe constitue un risque stratégique jugé inacceptable. La Stratégie de sécurité nationale américaine affirme explicitement que les États-Unis doivent « protéger l’accès aux espaces communs et aux ressources stratégiques » (Maison-Blanche, 2017 ; 2022).

Les motivations économiques sont tout aussi déterminantes. Le Groenland recèle d’importantes réserves de terres rares, d’uranium, de zinc, de fer, ainsi que des hydrocarbures offshore encore largement inexploités. Selon l’U.S. Geological Survey, ces minerais sont classés parmi les « minerais critiques essentiels à la sécurité nationale et à la prospérité économique des États-Unis » (USGS, Mineral Commodity Summaries). Michael T. Klare rappelle que « la course aux minerais stratégiques est en train de devenir l’axe central de la géopolitique mondiale » (The Race for What’s Left). Dans ce contexte de raréfaction relative des ressources et de dépendance occidentale aux chaînes d’approvisionnement chinoises, l’appropriation directe ou indirecte des territoires riches devient un instrument de puissance assumé.

Mais la gravité de cette affaire réside moins dans les motivations américaines que dans ses implications juridiques et politiques. Le Groenland relève de la souveraineté du Royaume du Danemark, État membre de l’OTAN. Or, l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord consacre le principe de défense collective : toute attaque armée contre un allié est considérée comme une attaque contre tous. Le silence institutionnel de l’Alliance face aux déclarations américaines révèle une hiérarchie implicite entre alliés, où les principes s’effacent devant la puissance. Comme l’écrit Anne-Marie Slaughter, « les alliances ne sont fondées sur des règles que dans la mesure où le pouvoir le permet » (A New World Order).

Au regard du droit international, ces menaces entrent en contradiction directe avec la Charte des Nations unies, notamment l’article 2 §4, qui interdit explicitement « la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État », ainsi que le principe d’égalité souveraine des États (article 2 §1) et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (article 1). Ian Brownlie rappelle que « l’interdiction du recours à la force constitue la pierre angulaire de l’ordre juridique international né après 1945 » (Principles of Public International Law).

Pourtant, l’ONU apparaît structurellement impuissante face à de telles violations potentielles lorsqu’elles émanent d’un membre permanent du Conseil de sécurité. Le droit de veto neutralise toute sanction effective. Martti Koskenniemi résume cette réalité sans détour : « le droit international oscille en permanence entre la normativité et le pouvoir » (From Apology to Utopia). Le droit international devient alors un droit asymétrique, contraignant pour les faibles, négociable pour les puissants.

Ce précédent est d’autant plus dangereux qu’il alimente les justifications russes en Ukraine. En normalisant l’idée qu’une grande puissance peut revendiquer un territoire au nom de la sécurité ou de l’accès aux ressources, Washington affaiblit sa capacité morale et juridique à condamner les révisions territoriales opérées par Moscou. La règle devient relative, l’exception se généralise, et le principe de l’intangibilité des frontières issu de 1945 se délite.

Cette logique fait peser une menace particulière sur l’Afrique. Continent riche en pétrole, gaz, uranium, cobalt, lithium, or et terres rares indispensables à la transition énergétique et numérique, l’Afrique est déjà au cœur d’une compétition féroce entre puissances. La Banque mondiale souligne que « l’Afrique détient au moins 30 % des réserves mondiales de minerais nécessaires aux technologies de l’énergie propre » (Minerals for Climate Action, 2020). Or, cette ruée contemporaine rappelle ce que Samir Amin décrivait comme un impérialisme sans colonies, fondé non plus sur l’administration directe des territoires, mais sur le contrôle des ressources, des flux financiers et des élites locales, au détriment de la souveraineté réelle des États (L’impérialisme et le développement inégal). Sous couvert de partenariats sécuritaires ou d’investissements stratégiques, les grandes puissances cherchent ainsi à verrouiller l’accès aux richesses africaines, profitant de l’affaiblissement des normes internationales.

Ainsi, le Groenland n’est pas une exception nordique. Il est un laboratoire. Ce qui s’y joue annonce un monde où la puissance redéfinit le droit, où les alliances deviennent conditionnelles, et où les territoires riches en ressources, qu’ils soient arctiques ou africains, redeviennent des objets de convoitise assumée.

Conclusion

Si cette trajectoire se confirme, le monde s’oriente vers un ordre international de plus en plus fragmenté, où le droit ne survivra qu’à travers le consentement des puissants, et où les alliances ne vaudront que tant qu’elles servent des intérêts immédiats. La tentation de la prédation territoriale, justifiée par la sécurité, la technologie ou la transition énergétique, risque alors de se banaliser.

Dans un tel contexte, les États faibles ou riches en ressources deviendront les premières victimes d’un système international désacralisé. L’Afrique, l’Arctique et certaines zones maritimes stratégiques pourraient être les théâtres privilégiés de cette recomposition brutale. À défaut d’une refondation profonde du multilatéralisme, d’une réforme du Conseil de sécurité et d’un rééquilibrage réel des rapports de force, le droit international pourrait cesser d’être un rempart pour devenir un simple langage diplomatique, vidé de sa force normative.

Le Groenland, à ce titre, n’est pas une parenthèse. Il est un avertissement.

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Références

Charte des Nations Unies, articles 1, 2 §1, 2 §4 (site officiel ONU, version française)

Traité de l’Atlantique Nord (1949), article 5 (site officiel OTAN, texte bilingue)

Convention de Vienne sur le droit des traités (1969), articles 26–27 (ONU, PDF officiel)

Ouvrages et références académiques

Brownlie, Ian, Principles of Public International Law (Google Books, extrait et achat)

Koskenniemi, Martti, From Apology to Utopia (Google Books, édition Cambridge)

Slaughter, Anne-Marie, A New World Order (Princeton University Press)

Klare, Michael T., The Race for What’s Left (éditeur officiel)

Huebert, Rob et al., Arctic Security and International Relations (Routledge)

Amin, Samir, L’impérialisme et le développement inégal (Éditions sociales, version française)

Rapports institutionnels

U.S. Department of Defense, Arctic Strategy (2019) (PDF officiel DoD)

White House, National Security Strategy (2017) (Archives officielles)

White House, National Security Strategy (2022) (site officiel Maison Blanche)

U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries (dernière édition 2024, USGS officiel)

World Bank, Minerals for Climate Action (2020) (rapport officiel)

UNCTAD, Commodities and Development Report (dernière édition 2023, site CNUCED)

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Cheikh Sidati Hamady

Expert Senior en Droits des Communautés Discriminées sur la base du Travail et l’Ascendance (CDWD), Chercheur Associé Spécialiste des Discriminations Structurelles, Analyste et Essayiste.

Le 07 Janvier 2026





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