01-06-2026 18:00 - Les réseaux sociaux en Mauritanie : entre culture orale originelle et risques de désinformation

Les réseaux sociaux en Mauritanie : entre culture orale originelle et risques de désinformation

Nevissa Ahmed Dewla -- Au cours des dernières décennies, le monde a connu une révolution numérique massive qui a transformé les modes de communication et d'échange d'informations, faisant des réseaux sociaux un élément essentiel de la vie quotidienne des individus et des communautés.

En Mauritanie, cette transformation touche une société marquée par une culture où l'oralité occupe une place prépondérante. Aujourd'hui, les technologies de l'information modernes lui ont ouvert des horizons qu'il n'imaginait pas, au point que la désinformation et les dérives font désormais partie du quotidien.

*Tendance mondiale : protéger les mineurs en restreignant l'accès aux réseaux sociaux*

Face à l'aggravation de la dépendance numérique, des contenus inappropriés et du cyberharcèlement, de nombreux pays légifèrent pour interdire l'accès des moins de 15 ou 16 ans aux plateformes sociales.

· Malaisie : obligation de vérification de l'âge pour les plateformes de plus de 8 millions d'utilisateurs locaux (Facebook, Instagram, TikTok, YouTube), avec interdiction pour les moins de 16 ans;

· Australie : premier pays occidental à interdire concrètement l'accès aux moins de 16 ans via l'Online Safety Amendment;

· France : proposition de loi votée à l'Assemblée nationale visant à interdire les réseaux sociaux avant 15 ans, avec vérification d'âge obligatoire.

Autres avancées : Indonésie, Espagne (contrôle parental strict), Grèce (interdiction prévue au 1er janvier 2027).

*L'oralité mauritanienne : une force sociale et culturelle*

La société mauritanienne se caractérise par des traditions ancrées depuis des siècles dans la communication orale. La poésie, les proverbes, les assemblées traditionnelles publiques sociales, littéraires et savantes (la tweiza ou mahadhra), ainsi que la transmission des savoirs par la parole vivante sont au cœur des échanges quotidiens. Cette culture encourage une parole spontanée, parfois acérée, mais toujours porteuse d'authenticité et d'une mémoire collective forte.

Avec l'émergence des réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok, Twitter), cette oralité a trouvé un terrain d'expression sans précédent. Les messages vocaux, les vidéos en direct et les débats non écrits se sont multipliés, permettant à une population historiquement attachée à la parole de maîtriser rapidement les outils numériques.

*Des horizons inattendus… mais des risques quotidiens*

Si cette ouverture a permis une plus grande participation, une citoyenneté active et une liberté d'expression inédite, elle a également généré des dérives graves. Dans un pays où une partie de la population souffre encore d'analphabétisme ou d'un accès limité au numérique, l'information circule souvent sans vérification. Les rumeurs, amplifiées par les groupes WhatsApp et les pages anonymes, se propagent aussi vite qu'un message vocal.

La désinformation est devenue monnaie courante : fausses nouvelles politiques, accusations infondées, manipulations amateurs. Les réseaux sociaux, sans contrôle efficace, permettent à des individus ou à de petits groupes de prétendre représenter de larges composantes sociales sans aucun mandat réel. Ce phénomène est particulièrement dangereux dans une société où l'autorité de la parole traditionnelle puise sa force dans la réputation et la responsabilité morale.

*Quand le nombre d'activistes ne reflète pas la réalité sociale*

En Mauritanie, le taux d'analphabétisme relativement élevé et l'accès inégal au numérique font que les plus actifs sur les réseaux ne représentent le plus souvent qu'une minorité. Pourtant, leurs propos peuvent influencer dangereusement l'opinion publique. Ce décalage entre le virtuel et le réel alimente les tensions sociétales, exacerbe les divisions politiques et affaiblit le vivre-ensemble.

De plus, l'absence de régulation efficace et la faiblesse des mécanismes de vérification permettent aux discours de haine ou d'exclusion de prospérer, menaçant la paix sociale difficilement préservée en Mauritanie.

*Recommandations pour une utilisation responsable des réseaux sociaux*


Face à ces défis, plusieurs mesures s'imposent :

· Renforcer l'éducation aux médias et au numérique : former les citoyens, en particulier les jeunes, à vérifier les sources et à adopter un esprit critique face aux contenus publiés;

· Valoriser les canaux traditionnels de l'autorité morale : impliquer les leaders d'opinion respectés (imams, chefs de tribus, intellectuels) dans la lutte contre la désinformation;

· Encadrer juridiquement l'espace numérique : protéger les droits et libertés tout en sanctionnant les dérives (incitation à la haine, fausses nouvelles);

· Promouvoir le dialogue constructif : organiser des débats encadrés par des experts sociaux et religieux pour reconstruire un discours public responsable;

· Soutenir les initiatives locales : encourager les médias communautaires, les radios rurales et les plateformes éducatives mauritaniennes à produire une information fiable.

*L'oralité comme richesse, non comme obstacle*

Les réseaux sociaux ne disparaîtront pas, et la tradition de l'oralité mauritanienne reste un atout culturel unique. L'enjeu est d'éviter que cette richesse ne se transforme en fragilité face aux manipulations numériques.

La responsabilité incombe à tous – citoyens, autorités, religieux, éducateurs, jeunes et aînés – pour faire de cette transition numérique une opportunité de renforcement de la démocratie et de la cohésion sociale, et non un facteur de division.

L'équilibre entre authenticité culturelle et modernité technologique est possible, à condition d'agir avec conscience, rigueur et respect des valeurs nationales.

Nevissa Ahmed Dewla
Email: elaminnafi@yahoo.com



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