10-02-2026 17:05 - "Les autorités nous accusent de tous les problèmes" : témoignages de migrants sénégalais expulsés de Mauritanie
Info Migrants -- Depuis le durcissement de sa politique migratoire en 2025, la Mauritanie a mené d'importantes vagues d'expulsions d'exilés irréguliers, mais aussi parfois de personnes en règle.
Ceux-ci dénoncent un quotidien devenu très difficile dans un contexte général d'hostilité de la population, de violences et harcèlement des autorités à leur égard. InfoMigrants a recueilli les témoignages de trois ressortissants sénégalais, tous pêcheurs, victimes de cette politique anti-migrants.
Clémence Cluzel, envoyée spéciale au Sénégal.
Devenue fin 2023 l’un des principaux points de départ des exilés souhaitant rejoindre l’Europe en traversant l’océan vers l'archipel espagnol des Canaries, la Mauritanie a intensifié ses efforts depuis le début de l'année 2025 pour combattre l'immigration irrégulière.
Les opérations se sont multipliées, sur terre et en mer, donnant lieu à des milliers d'arrestations de ressortissants étrangers qui ont ensuite été largement refoulés aux frontières. Entre janvier et avril 2025, la Mauritanie a intercepté plus de 30 000 migrants, selon des sources gouvernementales au journal espagnol El Pais.
Du fait de la proximité géographique entre les deux pays, les Sénégalais sont parmi les étrangers les plus nombreux à vivre en Mauritanie et travaillent le plus souvent dans le secteur de la pêche.
InfoMigrants a recueilli les témoignages de trois ressortissants sénégalais, tous pêcheurs, victimes de cette politique anti-migrants déployée, avec le soutien de l'Union européenne, afin d'empêcher les départs de canots vers les Canaries.
Lamine, 29 ans
"J'ai quitté la Mauritanie pour rentrer au Sénégal en octobre 2025 à cause de la situation dans le pays. Je voulais éviter d'être expulsé car si cela arrivait, j'aurais du mal à retourner en Mauritanie dans le futur.
Si leurs empreintes sont prélevées, les ressortissants étrangers sont interdits de territoire mauritanien pendant une durée de deux ans.
Le jeune père de famille avait l'habitude de faire des allers-retours de plusieurs mois entre les deux pays depuis 2012. Sa femme et son enfant de trois ans l'avaient rejoint à Nouakchott (nord de la Mauritanie) dans l'optique de partir tous ensemble en Europe. Désormais, ils sont de retour à Thiaroye, en banlieue de Dakar. Lamine espère revenir, légalement, en Mauritanie : il a d'ores et déjà déposé une demande de séjour.
Sur place la situation est très dure, les étrangers ont beaucoup de soucis au quotidien. C'est facile de rentrer dans le pays mais y rester est devenu très compliqué car les contrôles sont nombreux et quotidiens. Les Mauritaniens ne respectent pas les étrangers, ils nous accusent de tous les problèmes. Les Noirs sont des esclaves dans ce pays.
Un ami a été arrêté et embarqué car il n'était pas en règle. Il a été mis en cellule et vite expulsé au Sénégal. Sa femme et son enfant n'ont pas été informés et ils se sont retrouvés seuls, sans soutien du jour au lendemain.
Malgré le renforcement des contrôles, je pense qu'il y a encore des opportunités pour partir en Europe. La Mauritanie, comme le Sénégal, sont des pays corrompus, il y a toujours des gens, comme des policiers que l’on paye, pour organiser des départs de pirogues.
Lamine est déterminé à retenter une traversée : il planifie un départ pour l'archipel cet été, durant la période de l'hivernage qui offre de meilleures conditions météorologiques. Depuis la Mauritanie, comme il l'a déjà fait une fois, ou bien depuis la Gambie.
J’ai des amis qui se préparent à partir de Gambie. Je suis prêt à prendre tous les risques car il n’y a pas de solution au Sénégal. J’ai beaucoup de soucis dans ma tête. Je ne peux pas vivre ici, sans moyen de faire vivre ma famille, je dois repartir. Je suis obligé de demander à mon père de 90 ans pour acheter mon petit-déjeuner ! À côté, les jeunes qui sont partis en Espagne en 2019 ont acheté des terrains ici et construisent leur maison."
Magueye*, 39 ans
"Si l’on a pas les documents en règle, et même quand le laissez-passer se termine bientôt, les autorités nous harcèlent pour qu’on les paye sinon ils nous arrêtent et nous expulsent. Les Mauritaniens nous créent des tracasseries au quotidien pour nous obliger de payer.
En rentrant dans le pays, un ressortissant sénégalais doit obtenir un "laissez-passer" délivré par l'ambassade du Sénégal en Mauritanie qui dure trois mois et coûte 12 000 Fcfa (18, 29 euros). À son expiration, il doit faire une demande de carte consulaire d'un montant de 30 000 Fcfa (45,73 euros) pour obtenir un titre de séjour d'un an.
Plusieurs associations et défenseurs des droits des migrants mais aussi des associations professionnelles de pêcheurs dénoncent la lenteur de la délivrance de ces documents par les autorités mauritaniennes. Ces délais trop longs et les difficultés pour les obtenir plongent les exilés dans l’illégalité et l'insécurité puisque sans papiers, ils deviennent alors illégaux et risquent d'être arrêtés et expulsés.
Il n’y a pas de respect des règles ni des étrangers. Certains ont des documents en règle, des récépissés mais les autorités refusent de les prendre en compte. Avec eux on est toujours fautifs. Ils nous rackettent, rentrent dans nos maisons et nous réveillent la nuit. Nous ne sommes jamais laissés tranquilles.
Les relations avec la population sont difficiles, ça ne se passe pas bien. Ils dénoncent les étrangers aux forces de l’ordre et nous accusent d’être des bandits. Ils ne veulent pas nous voir.
Magueye a été expulsé de Mauritanie en octobre 2025. Le pêcheur sénégalais y résidait depuis un an et espérait pouvoir rejoindre les Canaries par la mer. Il avait déjà essayé de partir depuis la Gambie en 2009, puis des côtes sénégalaises. Sa dernière tentative, depuis la Mauritanie, avait échoué avec l'interception de sa pirogue par les autorités qui s'étaient contentées de récupérer le carburant sans arrêter les migrants.
La gendarmerie mauritanienne a débarqué dans la maison où nous logions avec une trentaine d'autres personnes, principalement des Sénégalais, en pleine nuit. Ils nous avaient suivi depuis le quai de pêche, où nous avions débarqué. Ils ont forcé la porte, ne nous ont posé aucune question puis ont commencé à nous taper. J'ai été frappé dans le dos avec une matraque. Une personne a eu le bras cassé à cause des coups violents reçus.
La Mauritanie est vivement critiquée par les associations des droits de l'Homme pour son traitement des migrants. Dans un rapport publié en septembre 2002, l'ONG Human Rights Watch (HRW) accuse les autorités mauritaniennes d'avoir commis de "graves violations des droits humains" à l'encontre de migrants et de demandeurs d'asile entre 2020 et début 2025.
Nous avons dû laisser tous nos bagages sur place et on s’est retrouvé sans rien, sans argent. Sans aller au poste, ils nous ont mis dans un camion pour rejoindre Rosso [l'un des postes-frontières avec le Sénégal, ndlr). Des étrangers étaient là , ils avaient déjà été arrêtés dans plusieurs autres quartiers de Nouakchott. On était environ 200 personnes, dont des femmes et des enfants.
Les Mauritaniens nous ont laissé, livrés à nous-même, sans eau ni nourriture. On a dû marcher deux kilomètres pour rejoindre la frontière avec le Sénégal. Là -bas, des policiers sénégalais nous disaient d’appeler nos familles pour qu’ils nous envoient de l’argent et pouvoir rentrer.
Chacun devait se débrouiller seul, il n'y avait aucune aide des autorités. Une femme à la frontière m’a donné un beignet et de l’eau car je n’avais rien bu ni mangé depuis l’arrestation.
Magueye réussi à joindre sa famille qui lui envoie 10 000 Fcfa (15,24 euros). En fin de journée, il arrive finalement à prendre un "sept places" (un taxi collectif) pour rejoindre Dakar.
J’ai dépensé environ 230 000 Fcfa (350,63 euros) pour venir dans le pays, c’est du gaspillage car je repars de zéro en revenant au Sénégal.
Pour autant, il se dit prêt à retenter sa chance si une opportunité de départ se présente.
Cheikh, 49 ans
Les débuts en Mauritanie étaient très durs : je faisais des petits boulots comme maçon, je vendais sur les marchés, mais ça ne rapportait pas. J'ai donc repris mon activité de pêcheur à Nouadhibou, avec un contrat de trois mois. Mais au bout de deux mois et demi, les problèmes ont commencé. On me harcelait, on m'intimidait : si je ne payais pas, on m'amenait à la police. Je me cachais des contrôles car je n’avais pas d’argent pour faire ma demande de carte consulaire.
Installé depuis novembre 2023, Cheikh est finalement arrêté en février 2025 et expulsé vers le Sénégal dans la foulée, quelques jours plus tard.
Nous avons été arrêtés à 2h du matin alors que nous revenions de notre journée de travail en mer. Une patrouille nous a suivi pour nous interpeller chez nous. Nous avons été torturés, battus avec des bâtons de bois.
Les policiers savent très bien où habitent les étrangers : il y a peu de villes dans le pays et ils connaissent les maisons où nous vivons. Il y a aussi des indicateurs locaux qui les renseignent.
Après son arrestation, Magueye est enfermé pendant deux jours dans ce qu'il nomme une "prison" où les exilés arrêtés ne reçoivent que peu d'eau et de nourriture. Le lieu étant situé à proximité de la mer, lorsque la marée est haute, l'eau monte également dans la cellule.
Il y avait beaucoup de monde dans la cellule et on avait de l'eau jusqu'Ã la taille.
Les exilés sont ensuite conduits, durant plus de 11h de route, jusqu'au poste-frontière de Rosso (Sénégal) pour être expulsés du pays.
Nous étions tout le temps dans la voiture. Il n’y a eu aucun arrêt ni pour se soulager, ni pour manger ou boire. J’avais très mal aux jambes à l’arrivée et j'étais très fatigué. Lorsqu'ils nous ont laissé, les Mauritaniens savaient que nous étions trop faibles pour revenir en marchant jusqu’à Nouakchott.
Début 2025, ces opérations de refoulement avaient suscité de vives critiques en Afrique de l'Ouest, poussant des pays comme le Mali et le Sénégal à exprimer leur indignation. Les autorités mauritaniennes avaient qualifié ces expulsions d'opérations de "routine" visant les personnes en situation irrégulière.
Les autorités mauritaniennes font de la politique devant les caméras mais ils ne font rien sur le terrain !
Le père de trois enfants dénonce l'absence des ONG et des autorités au niveau de la frontière pour permettre la prise en charge des migrants expulsés.
Sans numéro à contacter et sans argent, Cheikh aide sur le marché en échange de quelques pièces afin de pouvoir payer son transport pour Dakar. Il arrive à partir le soir-même.
J’ai expliqué ma situation au chauffeur de bus qui m’a aidé : j’ai pu payer 3 000 Fcfa (4,57 euros) mon trajet. Et j’ai enfin pu dormir. Avant j’étais trop stressé pour pouvoir me reposer.
De retour à Thiaroye, Cheikh retrouve sa femme et ses enfants. Ce n'était pas la première fois que le pêcheur avait essayé de prendre la mer pour l'Europe : il avait tenté à trois reprises depuis le Sénégal.
À mon retour, mes enfants étaient contents de me voir mais ma famille était découragée car elle comptait sur moi pour la soutenir et espérait que je gagne l'Europe. Je vais continuer à essayer car le Sénégal est dur, la population est pauvre et souffre pour se nourrir. Je sais qu’en Europe c’est différent, la preuve avec les émigrés qui y vivent : ils font construire des maisons au pays et aident leur famille.
Je suis pêcheur, je connais la mer. Ma femme est au courant de mon projet de départ. Mais je ne prendrais pas la responsabilité de mettre un enfant sur la pirogue car je sais que c’est dangereux comme voyage."
*Le prénom a été modifié.
