12-02-2026 23:33 - Mauritanie : Quand la SMCP veut tuer l’exportation de poisson frais

Mauritanie : Quand la SMCP veut tuer l’exportation de poisson frais

Alors que les exportateurs mauritaniens peinent déjà à rester compétitifs face à leurs voisins sénégalais et marocains, la Société Mauritanienne de Commercialisation du Poisson (SMCP) semble vouloir étendre son monopole au poisson frais. Une décision qui pourrait porter un coup fatal à un secteur fragile mais stratégique pour l’économie nationale.

Un monopole déjà contesté sur le poisson congelé

En Mauritanie, la SMCP détient l’exclusivité sur l’exportation du poisson congelé. À l’origine, cette société avait pour mission d’accompagner les producteurs mauritaniens dans la commercialisation de leurs produits à l’international et d’assurer le rapatriement des devises.

Mais dans la pratique, de nombreux opérateurs estiment que la SMCP ne joue plus réellement son rôle d’appui commercial. Elle agit essentiellement comme intermédiaire financier et administratif, prélevant au passage une taxe d’environ 12 à 13 % sur la valeur des exportations.

Cette taxe, inexistante chez nos concurrents directs — notamment le Sénégal et le Maroc — pénalise fortement la compétitivité des exportateurs mauritaniens sur les marchés européens et sous-régionaux. À qualité équivalente, le poisson mauritanien arrive plus cher.

Vers l’extension du monopole au poisson frais

Non contente de son exclusivité sur le congelé, la SMCP souhaite désormais étendre son contrôle à l’exportation du poisson frais.

Or, le marché du poisson frais obéit à des règles totalement différentes. Il s’agit d’un produit ultra-périssable, qui exige rapidité, souplesse et réactivité. Le circuit classique est simple : poisson pêché le jour même, débarqué, emballé, expédié — parfois par avion — dans des délais très courts.

L’application des mêmes procédures que pour le congelé risque d’asphyxier ce segment.

Des procédures lourdes et inadaptées

Selon les modalités envisagées :

• L’acheteur devrait payer à l’avance.

• L’exportateur devrait attendre une note d’embarquement, pouvant prendre jusqu’à deux jours.

• Les fonds devraient être notifiés à la SMCP.

• La SMCP prélèverait environ 12 %.

• Le reliquat serait ensuite reversé à l’exportateur.

Toute cette procédure serait centralisée à Nouadhibou.

Pourtant, la majorité des exportations de poisson frais se fait depuis Nouakchott. Cela obligerait les opérateurs à recourir aux services d’un transitaire à Nouadhibou pour la notification et le traitement des fonds, générant des coûts supplémentaires et des délais additionnels.

Dans un secteur où chaque heure compte, ces lenteurs administratives pourraient entraîner des pertes importantes, voire la perte pure et simple de clients.

Un modèle commercial incompatible avec la grande distribution

De nombreux exportateurs mauritaniens travaillent avec des supermarchés européens, qui pratiquent des délais de paiement de 30 à 45 jours. L’exigence d’un paiement anticipé tuerait immédiatement ces contrats.

Les acheteurs internationaux privilégieront alors les fournisseurs sénégalais ou marocains, plus flexibles et moins contraints administrativement.

Le risque est clair : perte de parts de marché, réduction des volumes exportés et, à terme, disparition de plusieurs entreprises locales.

Une nouvelle exigence qui inquiète le secteur

Comme si cela ne suffisait pas, la SMCP vient récemment d’adresser une note circulaire aux exportateurs (voir document joint), imposant de nouvelles exigences supplémentaires. Cette démarche a renforcé l’inquiétude et l’incompréhension au sein de la profession.

Beaucoup y voient une volonté de contrôle accru plutôt qu’une stratégie de développement du secteur.

Une décision aux conséquences économiques et sociales graves

L’exportation du poisson frais fait vivre :

• Des pêcheurs artisanaux

• Des mareyeurs

• Des transporteurs

• Des employés d’usines de conditionnement

• Des transitaires

• Des travailleurs de l’aéroport

Fragiliser ce secteur, c’est fragiliser des centaines d’emplois directs et indirects. Dans un contexte économique déjà tendu, la priorité devrait être d’améliorer la compétitivité des exportateurs mauritaniens, non de l’alourdir.

Quelle vision pour la filière halieutique ?

La question centrale est la suivante :

La SMCP doit-elle être un outil de facilitation et d’accompagnement, ou un verrou administratif supplémentaire ?

Si l’objectif est réellement le rapatriement des devises et la transparence financière, des mécanismes modernes et simplifiés peuvent être mis en place sans casser la dynamique commerciale du poisson frais.

À vouloir tout contrôler, on risque de décourager l’investissement privé et d’ouvrir un boulevard à la concurrence étrangère.

La Mauritanie dispose de l’une des zones halieutiques les plus riches au monde. Encore faut-il que les politiques de commercialisation ne deviennent pas un frein à son propre développement.

Par Souleymane Djigo
Journaliste






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