28-09-2026 19:06 - Le « Rambo » du parquet sénégalais : quand la loi sénégalaise franchit les frontières de la Mauritanie
Points Chauds -- Le « Rambo » du parquet sénégalais : quand la loi sénégalaise franchit les frontières de la Mauritanie
Une affaire familiale qui soulève de sérieuses questions sur la souveraineté mauritanienne, la justice et l’avenir des relations entre Nouakchott et Dakar
Jusqu’où un responsable judiciaire d’un État voisin peut-il aller pour faire valoir ce qu’il considère comme ses droits familiaux sur le territoire d’un autre État ?
C’est toute la question posée par l’affaire de la petite Emira Abdallahi Dieng, cinq ans, dont la mère affirme qu’elle a été prise à Nouakchott avant d’être emmenée au Sénégal par son père.
Dans une lettre adressée au président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, ainsi qu’à « toute personne ayant une conscience vivante dans cette patrie », Raghya Mint Mohamedou Ould Khouna revient sur les circonstances du départ de sa fille, survenu le 21 septembre 2026 devant le domicile de son grand-père, à Tevragh Zeina, près de la mosquée Cheikh Mohamed El Hacean Ould Dedew.
La scène aurait été enregistrée par des caméras de surveillance et les images se sont largement propagées sur les réseaux sociaux.
D’abord, l’angoisse d’une mère
Selon son récit, la mère ignorait dans un premier temps l’identité de la personne ayant pris l’enfant. Elle affirme avoir vécu des moments de terreur, craignant que sa fille ait été victime d’un enlèvement criminel.
Les recherches entreprises par la famille auraient ensuite permis d’établir, selon elle, que l’homme était son ex-mari, de nationalité sénégalaise, qui exercerait les fonctions de procureur de la République au Sénégal.
La mère affirme que celui-ci est venu en Mauritanie, a pris l’enfant et l’a conduite au Sénégal.
Après avoir déposé une plainte auprès des autorités compétentes, elle indique que le père aurait été contacté et aurait reconnu être la personne ayant pris la fillette, tout en affirmant que celle-ci ne reviendrait pas en Mauritanie.
Ces éléments relèvent du témoignage de la mère et devront être établis par les autorités compétentes.
Mais une question dépasse désormais le cadre familial
Raghya Mint Mohamedou Ould Khouna affirme ne pas vouloir priver le père de sa fille. Elle dit également ne pas s’opposer à ce qu’il saisisse la justice s’il estime disposer d’un droit sur sa garde ou son éducation.
Mais, pour elle, ce droit doit être exercé par les voies légales.
Et c’est là que l’affaire change de dimension.
Car même si le père estime disposer de droits sur l’enfant, le fait de venir la chercher lui-même sur le territoire mauritanien ne saurait, par principe, se substituer aux procédures judiciaires et à la coopération entre les deux États.
Plus encore, le statut même de celui qui aurait procédé à cette démarche pose question.
« Rambo de la justice sénégalaise »
L’image est volontairement provocatrice, mais elle résume l’interrogation centrale de cette affaire : comment celui qui exerce des fonctions au sein du parquet sénégalais pourrait-il considérer qu’un différend relevant de la justice peut être réglé personnellement, sur le territoire d’un État voisin, sans passer par les institutions de cet État ?
Et soyons clairs : un tel acte ne pourrait être justifié par la seule qualité de procureur, ni même par le fait que l’intéressé exerce ses fonctions au Sénégal.
Être procureur au Sénégal ne confère évidemment pas une compétence judiciaire sur le territoire mauritanien.
Les deux pays ont précisément mis en place des mécanismes de coopération judiciaire. Une convention bilatérale d’entraide judiciaire en matière civile et commerciale prévoit notamment l’accès aux juridictions de chacun des deux pays et l’utilisation de procédures de coopération entre autorités judiciaires.
La Mauritanie dispose également d’une procédure officielle pour les différends concernant des Mauritaniens à l’étranger ou des étrangers en Mauritanie, via ses services compétents.
Autrement dit, il existe des portes institutionnelles pour régler ce type de litige.
Pourquoi alors les franchir ?
La souveraineté mauritanienne en question
Ce qui est en jeu dépasse donc potentiellement le seul conflit entre deux parents.
Il y a une enfant de cinq ans.
Il y a une mère.
Il y a une famille.
Mais il y a aussi un territoire national, des institutions et une souveraineté.
La question posée par la mère au président Ghazouani est dès lors particulièrement directe : peut-on venir sur le territoire mauritanien, prendre un enfant devant sa famille, puis repartir avec lui vers un autre pays sans que cela soulève une question institutionnelle majeure ?
Si les circonstances décrites sont confirmées, la question ne pourrait plus être regardée comme une simple affaire privée.
Et maintenant, que va-t-il se passer entre Nouakchott et Dakar ?
C’est probablement la question la plus sensible de cette affaire.
Les relations entre la Mauritanie et le Sénégal sont fondées sur des liens historiques, humains et économiques étroits. En janvier 2026, les deux Premiers ministres avaient encore réaffirmé la qualité du dialogue politique et leur volonté de renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays.
Quelques mois plus tard, les deux chefs d’État se sont également rencontrés à Nouakchott, le 17 septembre 2026, dans le cadre d’échanges portant notamment sur les relations d’amitié et de bon voisinage ainsi que sur les nombreux chantiers de coopération bilatérale. (RTS Officiel)
C’est précisément dans ce contexte que l’affaire Emira pourrait prendre une dimension diplomatique.
Que se passera-t-il si Dakar refuse de permettre le retour de la fillette auprès de sa mère en Mauritanie, alors même que Nouakchott demande que la situation soit examinée par les voies légales et institutionnelles ?
La question est désormais posée.
Et elle ne concerne plus seulement le père, la mère ou la garde d’une enfant.
Elle pourrait mettre à l’épreuve la capacité des deux États à gérer un contentieux familial transfrontalier dans le respect de leur souveraineté respective et de leurs mécanismes de coopération judiciaire.
Du « Rambo » familial à l’épreuve diplomatique
Que se passe-t-il lorsqu’un responsable judiciaire décide de régler lui-même, hors de son pays, ce qu’il considère comme un droit familial ?
La réponse appartient désormais aux autorités.
Car si le Sénégal devait refuser tout retour de l’enfant malgré une demande officielle de la Mauritanie, l’affaire pourrait progressivement sortir du seul terrain judiciaire pour atteindre celui des relations diplomatiques entre Nouakchott et Dakar.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu de cette affaire :
jusqu’où ira le « Rambo » du parquet sénégalais, et jusqu’où les États laisseront-ils cette affaire aller ?
