11-10-2026 23:15 - Démission du gouvernement et reconduction surprise du Premier ministre Moctar Djay : une crise de confiance aux multiples lectures
La démission du gouvernement mauritanien et la reconduction inattendue du Premier ministre Moctar Djay à la tête d'un nouvel exécutif constituent un événement politique majeur qui mérite une analyse approfondie.
Derrière l'apparente continuité institutionnelle se dessine une réalité plus complexe : celle d'un pouvoir confronté à un mécontentement populaire grandissant, à des promesses non tenues et à l'impérieuse nécessité de repenser sa méthode de gouvernance à l'approche d'échéances déterminantes.
Un mécontentement populaire ambiant
Il serait naïf de réduire la démission du gouvernement à un simple ajustement technique. La vérité est que la pression populaire avait atteint un seuil critique, et que le pouvoir a dû réagir pour ne pas perdre le contrôle de la narration politique.
Les signaux de mécontentement se multipliaient depuis plusieurs mois : inflation persistante, chômage des jeunes en hausse, dégradation des services publics, sentiment d'un partage inéquitable des fruits de la croissance.
Mais c'est la crise électrique d'août 2026 qui a transformé ce mécontentement diffus en une colère nationale.
La goutte d'eau de trop : le rapport accablant de la commission Kane
Les 21 et 22 août 2026, deux postes de transformation de la SOMELEC — à Toujounine et à Tevragh Zeina — prenaient feu à moins de 24 heures d'intervalle, plongeant de vastes quartiers de Nouakchott ainsi que des localités voisines dans l'obscurité pendant plusieurs jours.
Pour les habitants de la capitale, privés d'électricité sous une chaleur écrasante, l'incident a été vécu comme une humiliation nationale.
La commission d'enquête indépendante, présidée par l'ancien ministre Ousmane Mamoudou Kane, a rendu ses conclusions le 6 octobre. Elles sont sévères : défaillances graves en matière de prévention, de protection électrique, de supervision des travaux et de gestion des urgences. La surchauffe est identifiée comme cause probable, mais le rapport exclut sabotage et erreur d'exploitation — ce qui signifie que le désastre résulte d'une négligence systémique.
La publication de ce rapport a rendu la position du gouvernement intenable. La démission est devenue inévitable.
Des promesses non tenues : l'écart entre le discours et les faits
Le gouvernement sortant n'a pas su traduire en actes les promesses du Président Mohamed Cheikh El Ghazwani, qui avait fait de la transition d'une économie de rente vers une économie de production son axe central. L'électricité, socle de toute industrialisation et de toute vie urbaine moderne, aurait dû être la vitrine de cette transformation. Or, deux incendies évitables ont exposé au grand jour la fragilité des infrastructures et l'insuffisance des capacités de gestion.
Ce décalage entre le discours volontariste et la réalité quotidienne des citoyens a nourri un sentiment de désillusion. Le citoyen n'attend pas des institutions une présence formelle ; il veut en ressentir l'impact concret dans sa vie : éducation, santé, emploi, services essentiels, garantie de ses droits, équité et égalité des chances.
La reconduction : continuité ou absence d'alternative ?
Le renouvellement de la confiance envers le Premier ministre, après la démission de son gouvernement, peut être interprété comme un indicateur de la continuité de la confiance placée en lui pour conduire la phase à venir, et comme le signe qu'il pourrait être le plus apte à affronter les exigences et les défis entremêlés de cette période.
Mais cette lecture ne tranche pas la question de la responsabilité des dysfonctionnements de la phase précédente. Elle suggère plutôt que le pouvoir a choisi de préserver la stabilité de l'exécutif plutôt que d'ouvrir une crise de leadership à un moment où les échéances électorales approchent.
La Mauritanie s'apprête en effet à entrer dans une période politique extrêmement importante, marquée par une succession d'échéances décisives durant ce qui reste du second mandat présidentiel. Cela rend d'autant plus urgent un traitement politique fait de prudence et de sagesse, fondé sur l'esprit de responsabilité nationale, de discernement, de pondération et de flexibilité dans la gestion des grands dossiers.
Ce qui est requis aujourd'hui n'est pas simplement la formation d'un nouveau gouvernement, mais la construction d'une vision intégrée répondant aux aspirations des citoyens et plaçant l'intérêt national au-dessus de toute considération.
Le dialogue national : une opportunité à saisir
Dans ce contexte, le dialogue national auquel a appelé le Président de la République se distingue comme une occasion d'élargir l'espace de compréhension entre les différentes composantes nationales et les diverses sensibilités politiques, et de renforcer les perspectives de réconciliation, de tolérance et de consensus autour des grandes questions.
C'est une occasion qu'il convient d'exploiter sérieusement afin de prémunir le front intérieur, de consolider la cohésion nationale et d'ancrer les principes de la bonne gouvernance. Elle permettrait d'unifier les efforts vers un objectif commun : bâtir une Mauritanie plus stable et plus juste, plus capable de réaliser le développement et la prospérité, dans le cadre d'un État qui accueille tous ses enfants.
L'enjeu électoral : élever les critères de sélection
Les prochaines échéances électorales ne sont pas moins importantes que les autres dossiers en présence, notamment les élections législatives et parlementaires, compte tenu du rôle central que joue l'institution législative dans le débat des politiques publiques, l'adoption des lois et des budgets, le contrôle de l'action gouvernementale et l'expression des aspirations des citoyens.
Dès lors, la qualité du choix à ce stade se répercutera directement sur le niveau de performance législative et sur la capacité des institutions à contribuer à la réforme et au développement. Le véritable enjeu ne réside pas seulement dans le changement des visages, mais dans l'élévation des critères de sélection et le passage vers une représentation plus compétente, plus expérimentée et plus instruite, capable d'appréhender les complexités de la phase et d'en relever les exigences avec conscience et responsabilité.
Car les institutions fortes ne se construisent pas sur les loyautés étroites, mais sur la compétence, l'intégrité, l'indépendance et la capacité à servir l'intérêt général.
Investir dans les compétences nationales et la jeunesse
C'est dans cette optique que s'impose l'importance de donner leur chance aux compétences nationales, en particulier les jeunes talents et les détenteurs de spécialisations et d'expertises professionnelles, loin de la limitation des choix aux seules cautions tribales ou aux seuls positionnements politiques.
De nombreuses expériences ont montré que le développement durable et la construction d'un État institutionnel exigent des critères clairs dans l'attribution des responsabilités, ainsi qu'une gestion fondée sur la transparence, la participation et l'équité dans la prestation des services publics.
Dans ce cadre, le parti El Insaf, en tant que parti au pouvoir, est appelé à élargir le cercle de la participation au sein de ses structures et de ses choix politiques, et à associer les jeunes compétences et les nouveaux visages qui possèdent les qualifications, l'expérience et la disposition à servir la patrie.
Le renouvellement ne signifie pas l'exclusion des détenteurs d'expérience, de même que la continuité ne doit pas se transformer en monopole des opportunités. Ce qui est requis, c'est de réaliser la complémentarité entre l'expérience accumulée et les énergies nouvelles, ce qui enrichit l'action partisane et renforce sa capacité à accompagner les transformations sociétales.
Impliquer les jeunes et les compétences spécialisées n'est pas une simple réponse à une exigence de représentation : c'est un investissement dans l'avenir du pays et l'élargissement de la base des ressources humaines capables de proposer des idées, des solutions et des initiatives.
L'ouverture aux énergies nouvelles donne à la vie politique une vitalité accrue, renforce la confiance des jeunes générations dans les institutions et permet au parti au pouvoir de tirer profit d'un potentiel national diversifié.
Vers un contrôle institutionnel intégré
Se fait également sentir la nécessité de mettre en place un dispositif de contrôle institutionnel intégré, garantissant le suivi continu et l'évaluation de la performance des institutions publiques, en particulier celles qui assument des missions stratégiques ou opèrent dans des secteurs vitaux et sensibles touchant à la sécurité du pays et à ses intérêts suprêmes.
Le contrôle ne doit pas se limiter aux seuls mécanismes de gestion interne ou à l'administration locale. Il doit s'appuyer sur un dispositif de supervision et de suivi périodique et indépendant, selon des compétences claires et des critères professionnels précis. L'objectif : renforcer la transparence, de réduire les dysfonctionnements et la mauvaise gestion, et garantir une performance institutionnelle efficace au service de l'intérêt national et préservant les ressources publiques.
Un tournant à ne pas manquer
La démission du gouvernement et la reconduction du Premier ministre ne constituent pas une fin en soi. Elles ouvrent une fenêtre politique étroite, que le pouvoir aurait tort de refermer trop vite.
La Mauritanie a aujourd'hui besoin d'un véritable consensus national, d'institutions fortes, d'élites politiques renouvelées et de compétences capables de transformer les ambitions en politiques et en résultats concrets.
C'est une responsabilité partagée qui exige de privilégier l'intérêt général, de dépasser les calculs étroits et d'ancrer la culture de la citoyenneté, de l'équité et de l'égalité des chances.
Car l'avenir auquel nous aspirons ne se construit pas par les seuls slogans, mais par des décisions responsables, des choix fondés sur la compétence et une volonté sincère de bâtir un État de institutions et de droit.
Il s'agit en finalité de construire un État où chaque citoyen sent qu'il a une place, un rôle et une chance équitable de contribuer au processus de développement et de prospérité.
Telle est la Mauritanie à laquelle nous aspirons : une patrie qui rassemble ses enfants, investit dans ses compétences, préserve son unité nationale et fait du dialogue, de la tolérance, de la justice et de la bonne gouvernance des piliers constants pour bâtir un avenir plus stable, plus équitable et plus prospère.
Nevissa Ahmed Dewla
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