25-10-2026 23:08 - Quand le bourreau se victimise et accuse / Par Doro Guèye Boobo-Loonde
D’emblée, je tiens à préciser que je ne m’adresse à aucune communauté en particulier. Je réagis au débat suscité par la circulaire du ministre de la Culture, porte-parole du gouvernement.
Une circulaire qui stipule : « de veiller à l’utilisation de la langue arabe dans toutes les correspondances, notes, rapports et documents adressés au cabinet du ministre de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement, ainsi que dans les documents établis au nom du Gouvernement. »
Nos autorités semblent poursuivre leur stratégie habituelle : imposer progressivement des décisions impopulaires. Nous nous souvenons de l’arabisation de l’armée, engagée pratiquement à l’initiative d’un seul homme ou ministère, mais qui finira par s'imposer dont les conséquences néfastes demeurent.
Nous nous rappelons ensuite de la réforme de 1999, qui a retiré de notre système éducatif l’enseignement en français de matières dites littéraires comme l’histoire, la géographie et la philosophie. C'est seulement les matières dites scientifiques ( mathématiques, physique-chimie et sciences naturelles) qui restaient encore, avant que la loi d’orientation (loi 2022-023), votée le25 juillet 2022 par l’Assemblée nationale, ne vienne parachever la procédure. C'est cette loi qui permettra le remplacement du français par l'arabe dans l'enseignement des matières dites scientifiques.
Oui, nous avions compris depuis longtemps où l’on voulait nous conduire. Présentée comme une réforme éducative, cette loi a achevé de marginaliser les Négro-Mauritaniens, dont une grande partie est francophone. La réintroduction à titre expérimental de l’enseignement des langues nationales pulaar, soninké et wolof pulaar, soninké et wolof a servi de piège. Nous l’avons dénoncée et continuerons à le faire.
Mais je veux, pour l’heure, aborder un autre aspect du problème. Je parle de ceux qui tentent de nous intimider lorsque nous dénonçons l’injustice, l’exclusion et une discrimination désormais assumée.
Appelons les choses par leur nom : le bourreau se victimise et accuse ses victimes de racisme. Oui, nous vous comprenons, vous qui qualifiez de perturbateurs, d’extrémistes ou de racistes ceux qui refusent de courber l’échine et dénoncent une entreprise d’effacement linguistique, culturel et identitaire. Qui est le plus raciste : celui qui cherche à assimiler son compatriote, voire à l’effacer, ou celui qui résiste à cette entreprise ?
Celui qui entend contraindre ses concitoyens à abandonner leur langue de formation, au risque de les exclure de l’administration, tout en promouvant sa propre langue et sa propre culture, ou celui qui réclame l’égalité et l’ouverture ?Certains, plus extrémistes que d’autres, semblent désormais à bout d’arguments. Hier, ils affirmaient que l’arabe était la langue de l'islam, voire celle du paradis, et qu’il fallait unir tout le monde autour de cette langue présentée comme le ciment de la nation.
Aujourd’hui, cet argument ne tient plus. La foi n’est pas une langue : toutes les langues et toutes les cultures sont égales devant Dieu. On n’est pas plus musulman parce qu'on parle arabe plutôt qu’une autre langue. Une chose est certaine : aucun argument, aussi fallacieux soit-il, ne trans formera ceux qui ne sont pas arabes en Arabes. Ceux qui souhaitent se revendiquer arabes sont libres de le faire et d’assumer personnellement ce choix, sans chercher à l’imposer aux autres. Quant à nous, nous ne le voulons pas et ne le deviendrons jamais.
En commentant la circulaire du ministre de la Culture, porte-parole du gouvernement (j’insiste sur cette seconde fonction), plusieurs compatriotes ont souligné sa maladresse et proposé des solutions claires. Je pense notamment à l’article de mon ami et frère, le Dr Muhammadu F. Sih.
Inutile de reprendre ici des propositions déjà formulées avec pertinence. Les insultes adressées aux citoyens qui contribuent honnêtement au débat sur la politique linguistique ne nous effraient pas et ne nous intimideront jamais.
Nous n’avons jamais rejeté l’arabe. Cette langue mérite d’être enseignée, parlée, promue et officialisée, puisqu’elle est l’une de nos langues nationales. Mais le pulaar, le soninké et le wolof le méritent tout autant. L’égalité entre les langues nationales ne peut être à géométrie variable. Cette égalité ajoutée à l’acquisition d’autres langues comme le français, endossera aussi l’égalité des chances entre tous les citoyens de notre nation.
Une question simple : au moment de rédiger cette circulaire, le ministre, et à travers lui le gouvernement dont il est le porte- parole, s’est-il demandé ce qu’il adviendrait de nos compatriotes qui ne travaillent qu’en français, dont la langue maternelle n’est pas l’arabe et qui ne parlent ni n’écrivent cette langue ?
Nous savons également que la loi d’orientation de 2022 n’était qu’une étape supplémentaire dans cette politique d’arabisation à outrance. En généralisant progressivement l’enseignement par l’arabe, on semble vouloir faire disparaître jusqu’à la possibilité de reconnaître qu’il existe des Mauritaniens qui n’utilisent en rien cette langue. Le terrain serait ainsi préparé pour poursuivre, sans scrupule, la « dénégrification » de l’administration, au nom d’un critère aussi commode que méprisant : « Ils connaissent l’arabe ou ils ne le connaissent pas ! ».
Avez-vous mesuré le danger que cette politique fait peser sur notre cohésion nationale ? D’ailleurs, de quelle cohésion parle-t-on si elle exige que certains s’effacent pour se conformer aux autres ? Ce sont les mêmes qui qualifient nos langues de « dialectes », dans un sens péjoratif, comme si elles étaient inférieures aux langues dites « normales ». De quelles langues, le pulaar, le soninké et le wolof seraient-ils donc les dialectes ?
Et puisqu’il est question de statut linguistique, posons-en une autre : si la Constitution consacre l’arabe sans mentionner explicitement le hassaniya, quelle langue serait la plus susceptible d’être considérée comme un dialecte, selon cette logique ?
Que chacun se définisse comme il l’entend, mais que chacun respecte aussi le choix de ses compatriotes qui ne se reconnaissent pas dans l'identité arabe et ne souhaitent pas l'adopter. Une chose est sûre : personne ne doit s’imaginer que nous resterons les bras croisés à nous regarder nous consumer à petit feu.
En défendant nos langues, nous défendons la paix, l’unité nationale et la cohésion sociale. Notre système éducatif devrait même intégrer davantage de langues, au lieu d’en sacrifier. L’hypocrisie de certains est d’autant plus flagrante qu’ils scolarisent leurs propres enfants dans des établissements différents de l’école qu’ils présentent comme « républicaine », tout en leur faisant apprendre le français, l’anglais, l’espagnol et d’autres langues.
Nous avons compris depuis longtemps ce que nous dénonçons : un système éducatif qui risque de maintenir les uns dans la marginalisation et de préserver la domination d’une frange suprémaciste et nationaliste Arabe. Je le répète : je ne vise aucune communauté dans son ensemble, mais une minorité que j’espère limitée, qui détient malheureusement des commandes d'influence de la marche de notre nation et semble la conduire vers des dérives dangereuses, aux conséquences potentiellement désastreuses.
J’appelle donc le ministre de la Culture à reconsidérer sans délai sa circulaire et à présenter ses excuses au peuple mauritanien pour le tort causé par cette initiative. Il existe, j’en suis convaincu, une majorité de Mauritaniens qui ne se lais seront pas manipuler par des visions étroites et dangereuses pour l’avenir de notre pays.
Nous ne laisserons pas anéantir nos langues et nos cultures sans réagir. Nous utiliserons toutes les voies légales pour défendre nos langues. Défendre nos langues c’est défendre notre place dans la nation.
Doro Guèye BL
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